CHAPITRE m
Possessions et colonies.
La métropole et ses possessions ou colonies ne forment qu'un seul Etat, un seul pays; mais la première est le siège du gouvernement, et les secondes n'ont qu'une situation subordonnée. La nation souveraine, c'est la métropole. La possession peut avoir une certaine autonomie soit législative, soit de gouvernement; mais elle dépend, sous les rapports essentiels, de l'Etat principal, et elle en partage les destinées.
Cette situation peut se présenter sous deux faces :
L Le peuple de la possession est semblable à celui de la métropole, ou du moins il appartient à une civilisation aussi avancée.
IL II appartient, au contraire, à une race, et à une civilisation différentes (généralement inférieures).
Un troisième cas, qui peut se ranger sous le second, c'est lorsque le peuple de la possession est en partie semblable à celui de la métropole, en partie très différent.
I. Exemples du premier genre : la Lombardie, possession de l'empire d'Allemagne au moyen âge; les baillages communs de l'ancienne Suisse; et, de nos jours encore, l'Islande, possession du Danemark; les îles Ioniennes sous la protection anglaise; dans une certaine mesure, les Etats vassaux de la Turquie et
l'Alsace-Lorraine ; — plus spécialement, les anciennes colonies anglaises, hollandaises, françaises ou espagnoles de l'Amérique du Nord, les colonies anglaises du Canada.
Ce genre de dépendance a un caractère transitoire. Il n'est guère durable que pour les colonies très éloignées, et celles-ci elles-mêmes demandent des franchises dès qu'elles se sentent suffisamment fortes; les possessions rapprochées se changent plus rapidement en provinces ou en États indépendants. Les métropoles en ont fait une expérience souvent pénible, et la politique coloniale s'est aujourd'hui bien modifiée.
Une colonie lointaine ou d'outre-mer ne peut guère se passer au début de la protection de la mère patrie, et elle lui demeure longtemps attachée par son droit, ses mœurs, sa faiblesse, et par une sorte de piété filiale. Les colonies anglaises d'Amérique, déjà devenues sous certains rapports des États autonomes, restaient encore les sujets de la métropole. Mais la distance relâcha de plus en plus ces liens. Ne pouvant prendre part aux travaux du parlement national, elles s'étaient donné une représentation spéciale, et l'Angleterre, trop éloignée pour apprécier sainement leurs besoins, finissait par ne plus leur inspirer qu'une confiance médiocre.
Ces inconvénients découlent des choses. Mais l'ancienne politique coloniale venait encore les augmenter volontairement. Elle fut à l'origine une véritable politique d'exploitation, caractérisée :
à) Par un monopole de navigation au profit exclusif du commerce maritime delà métropole;
b) Par Vobligation imposée aux colons de vendre leurs produits bruts à ses seuls marchands et fabricants ;
c) Par une obligation semblable de tirer de la métropole tous les produits bruts et fabriqués dont ils pourraient avoir besoin, et de n'acquérir des marchandises étrangères que par l'intermédiaire de son commerce;
d) Par des entraves apportées à Vindustrie coloniale pour la maintenir dépendante;
c) Par un système de taxes et de douanes grevant la colonie au profit de la métropole.
Celte politique avare irritait trop justement les colons, et corrompait le gouvernement principal lui-même, qui s'employait à exploiter ses sujets.
L'Angleterre, ensuite du célèbre rapport de lord Durham sur le Canada (I808) et du bill colonial de lord Russel (1860), rompit le premier avec ce déplorable système, dont Edmond fîar/ce avait déjà signalé les vices.
On comprend aujourd'hui qu'un gouvernement sage doit s'inspirer des avantages de sa colonie, et lui permettre de développer librement ses forces, son industrie, son commerce, sa navigation. Il fera même bien de la protéger spécialement contre l'avarice et l'exploitation des citoyens de la métrpole.
On ne saurait refuser à ce premier genre de colonies une constitution représentalwe et une selfadministration analogues à celles de la mère patrie, La colonisation devient ainsi une extension largement autonome des institutions libres du pays principal.
La colonie aura donc sa législation et sa représentation à elle, quand elle en sera politiquement capable. La législation de la métropole ne lui demeurera applicable que dans la mesure des nécessités générales. On devra cependant réserver son approbation, pour que l'harmonie de l'ensemble ne soit pas atteinte.
La colonie aura également son gouvernement propre, muni de pouvoirs étendus, mais subordonné dans une certaine mesure au gouvernement central. La politique générale, entre autres, appartient exclusivement à ce dernier; seul il embrasse tout de son regard; seul il dispose de l'armée et de la flotte.
Ce rôle un peu modeste de la colonie s'explique par sa faiblesse et par le besoin qu'elle a de protection. Elle le supportera assez facilement si l'État principal sait donner pleine satisfaction à ses besoins intérieurs. Les colons pourront aussi être éligibles à toutes les charges, avoir ainsi leur part d'influence, et l'occasion de se réjouir de l'élévation de quelques-uns de leurs enfants dans la métropole.
Les principaux avantages du système colonial sont : ,mÊ
a) Pour la colonie, la protection d'une grande puissance qui l'assure contre l'étranger; des rapports avec la mère patrie, qui
augmentent sa civilisation et ses richesses; une participation relative. à la haute situation de celle-ci.
b) Pour la métropole^ l'extension de sa puissance, de son action civilisatrice, de sa considération. Une grande puissance qui a d'importantes colonies, devient une puissance du monde. Même lorsqu'elle leur accorde une entière liberté de commerce, elle profite plus facilement que l'étranger de tous leur produits naturels ou industriels, elle y écoule plus facilement les siens.' Mille liens de famille, de tradition, de mœurs, de langue, d'intérêts, unissent les deux peuples"; et la colonie offre à la marine métropolitaine des stations et des ports assurés.
Mais, d'autre part, il faut reconnaître :
a) Que la colonie .demeure une formation politique imparfaite et une dépendance d'un centre éloigné facilement oppresseur.
b) Que V État principal disperse ses forces par l'obligation d'envoyer au loin une flotte et des troupes de protection; quil se grève de devoirs difficiles, de sacrifices d'hommes et d'argent, sans profit direct absolu.
En conséquence, une colonie devenue assez forte pour subsister en État indépendant, se sépare aussi naturellement de la mère patrie que l'enfant devenu homme quitte la maison paternelle pour fonder une nouvelle famille. Cette séparation profite aux deux pays, au moins lorsqu'elle a lieu amicalement et de bon accord; tous les avantages de l'ancienne union peuvent être conservés, sans aucun de ses inconvénients.