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CHAPITRE IV

Colonies ou possessions inégales.

II. Un problème plus délicat s'impose à l'État qui, par luimême ou par d'aventureux colons, fait la conquête de territoires lointains, habités par un peuple de race ou de culture différentes.

Les Romains les réduisaient en provinces romaines, laissant aux habitants leur religion, leur langue, leurs coutumes, mais cherchant lentement à \es romaniser en Occident, à les helléniser en Orient. Ils ne leur donnaient jamais l'indépendance politique ; Rome et plus tard Constantinople, restaient les centres exclusifs du pouvoir. Les Russes ont adopté un système analogue, tolérant les mœurs paticulières des mahométans et autres peuples orientaux qu'ils s'annexent, mais s'efforçant aussi de les russifier petit à petit, et ne reconnaissant qu'un empire, un maître, une législation, un gouvernement.

Les nations de l'Occident suivaient et suivent encore une méthode différente pour leurs colonies d'outre-mer : ainsi les Portugais autrefois pour le Brésil, et encore aujourd'hui en Afrique; les Espagnols autrefois à Mexico, et aujourd'hui encore à Cuba; les Hollandais à Java et à Sumatra; les Anglais dans l'Inde et l'Australie, les Français à Alger, etc. al

La distance, une civilisation très différente, une race inférieure, rendaient une simple incorporation impossible. L'on préféra

considérer ces colonies comme des dépendances {Nebenlànder), c'est-à-dire comme des États en quelque sorte distincts, soumis à un régime, à une législation spéciale, mais dominés sous tous les rapports essentiels par la métropole.

Les peuples ne sont pas tous assez mûrs pour se gouverner eux-mêmes. Plusieurs d'entre eux ont besoin de l'appui ou de la protection d'un peuple plus puissant, sous peine de rester ou de retomber dans la barbarie. Incapables d'êtres libres, ils ne feraient à eux seuls que changer de joug et subir une domination pire. Est-il un despotisme plus capricieux et plus cruel que celui de ces chefs nègres, aussi stupides et aussi noirs d'ailleurs que leurs sujets?

La domi7ialion étrangère est légitime quand un peuple est impuissant à former un Etat indépendant et ordonné. Elle est toujours un mal politique, mais souvent un mal nécessaire.

Les différences si tranchées entre les métropoles européennes et les colonies d'outre-mer augmentent cependant les difficultés d'une bonne entente. Les maîtres se rendent difficilement compte des besoins des sujets, ceux-ci des intentions bienveillantes des maîtres. Les spahis indiens se révoltèrent parce qu'on avait enduit leurs cartouches de graisse animale, ce qu'ils regardaient comme une impiété compromettant leur salut éternel!

Aussi faut-il, pour rendre la situation supportable, que la métropole soit hautement supérieure à la colonie non seulement par les armes, mais par l'intelligence et le caractère.

L'infériorité manifeste de la civilisation de la colonie rend un pouvoir un peu despoliq^ie à peu près indispensable. Mais il y a une despolie légilime et bienveillante, et une despotie injuste. Dans les deux cas, c'est une volonté étrangère qui règne; mais l'une regarde ses droits comme des devoirs envers les gouvernés, la seconde ne songe qu'à satisfaire l'égoïsme des gouvernants.

Cette domination de peuples à demi civilisés amène souvent des résultats fâcheux :

1. Le peuple maître devient orgueilleux, fier et méprisant envers le peuple soumis ; il abuse de sa force et oublie ses devoirs.

2. Le peuple soumis devient humble et servile, incapable d(5 tout progrès indépendant, stupidement paresseux et indifférent ;

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et cependant il se méfie de ses maîtres, les envie, les délcaie, et se soulève parfois avec une rage sauvage.

3. La dùlancc rend les communications difficiles; les télégraphes ont diminué cet inconvénient sans le supprimer. La métropole est instruite de ce qu'il faudrait faire quand le moment est passé, et ses ordres arrivent trop tard^ elle est ainsi forcée de munir son gouvernement colonial de pouvoirs très étendus; la direction lui échappe en partie, et elle demeure responsable.

4. Le contrôle du gouvernement colonial est également difficile. La métropole est trop éloignée, et le peuple soumis est incapable de l'exercer, ou trop dépendant pour le faire, ou prêt en abuser dans un sens séparatiste. L'absence de contrôle engendre naturellement les abus de la force, et c'est à peine si les plus criants sont réprimas.

5. Les élémenls véreux de la métropole, aventuriers, fugitifs, criminels, déportés, s'abattent comme une plaie sur la colonie et ne songent qu'à exploiter leur supériorité. Contente de se décharger de cette tourbe dangereuse, la métropole l'encourage à émigrer. Mais ces émigrants pervers se trouvent en rapports constants avec leurs compatriotes meilleurs, les corrompent, et s'en font appuyer. Les indigènes, accablés de maux, ne trouvent bientôt personne qui entende leurs doléances et leurs misères. Leurs oppresseurs, parlant seuls la langue de la métropole, savent les moyens de toujours les confondre devant l'opinion. Que le gouvernement colonial veuille réfréner une exploitation furieuse, et ils le signalent aussitôt comme antipatriotique. L'histoire coloniale de l'Angleterre n'est que trop instructive sous tous ces rapports. Il est vrai que ce grand pays sait avouer ses méfaits plus franchement qu'aucun autre '.

Les colonies inégales donnent généralement moins d'avantages que les colonies égales. Leur étendue et leur population ne sont nullement une mesure de la puissance de la métropole; elles peuvent même devenir une charge. La métropole ne peut guère en lircr des soldats, et elle est obligée d'y envoyer une partie de sa Hotte et de son armée.

Aussi la conservation de ses vastes possessions est-elle souvent une sorte de nécessité historique, qui s'impose lourdement à une grande puissance maritime. La Hollande peut à peine conserver les siennes, et elle est trop faible pour les civiliser. L'Angleterre elle-même commence à sentir qu'elle doit songer à les restreindre plutôt qu'à les augmenter.

Les Américains du Nord, les Allemands et les Italiens n'ont en général aucune grande possession d'outre-mer, soit égale, soit inégale. Ils sentent cependant le besoin d'avoir au loin des stations assurées pour leur commerce et leur navigation. On peut y voir un premier germe de colonisation future.

La nation dominante ne doit pas oublier qu'il est de son devoir de civiliser et d'élever petit à petit les indigènes de ses colonies. Si ceux-ci résistent invinciblement à ses efforts, ils ne peuvent guère s'en prendre qu'à eux-mêmes de leur extinction.

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