CHAPITRE II
Le suffrage des femmes.
Certains esprits vontjusqu'à trouver le suffrajje universel des hommes insuffisant, él voudraient l'étendre aux femmes ellesmêmes.
Malgré l'appui de Condorcet, ce fut en raillant que l'Assemblée nationale française repoussa, en 1789, le premier projet de ce genre. Cependant deux publicistes distingués, Stuarl Mill et Edouard Laboulaye^ sont venus le reprendre de nos jours. En Angleterre, cette innovation a même gagné un certain nombre de membres du parlement. En Amérique, elle compte de nombreux adhérents, favorisée qu'elle est par les tendances démocratiques, l'indépendance des femmes, leurs fonctions d'institutrices des écoles populaires.
On peut dire en ce sens :
1° « Que les femmes ont mitant d'intérêt que les hommes à être bien gouvernées. La faiblesse de leur sexe devrait même leur faire donner des droits plus étendus qu'aux hommes, pour pour qu'elles n'en soient pas opprimées ' . »
Mais l'intérêt ne donne pas \a capacité de gouverner, sinon il
' Sluart mil, (iouvcrn. rcprés., traduit (en allemand) par Wille, p. 120.
faudrait appeler les enfants eux-mêmes à voter, au moins par leurs tuteurs.
2° a Que le droit public et le droit civil sont en contradiction ouverte. Incapable civilement dans les temps anciens, la femme est enfin heureusement affranchie de toute tutelle. Mais pourquoi s'arrêter à mi-chemin? N'a-t-elle pas autant que l'homme l'intelligence et l'amour de la patrie? Ne paie-t-elle pas les impôts? Son vote serait-il moins réfléchi? »
La femme, sans doute, est en général l'égale de l'homme comme personne privée. Mais les droits publics dérivent de l'État, et dès lors, ce qu'il faut toujours se demander, c'est si la femme a réellement pour l'État la même valeur que l'homme.
Les femmes qui paient l'impôt sont d'ailleurs une faible minorité, à laquelle l'on pourrait peut-être accorder certains droits. Mais le service militaire n'est-il pas un impôt qui ne frappe que l'homme?
3° a N'est-il pas absurde qu'une femme puisse être reine, et que les femmes ne puissent voter? »
Certaines nations cultivée sont en effet gouvernées par des reines ; et même il arrive, comme en Autriche par exemple, que les femmes propriétaires de grandes terres, sont admises à prendre part à la représentation aristocratique de la grande propriété foncière. Mais ces exceptions, qui s'expliquent par des motifs particuliers, ne sont bonnes, ou même supportables, qu'à titre d'exceptions.
4" « La plupart des femmes vivent dans la famille, et généralement leurs voix viendraient augmenter celle du c/j^/" de maison, renforcer ainsi l'élément conservateur. «
Cette raison est la plus importante que donne Sluart Mill. Mais est-il bien vrai que les femmes voteront toujours comme leurs maris ou leurs pères? On peut en douter, surtout en présence de la lutte qui divise aujourd'hui l'Église et l'État. Le sentiment domine chez la femme; elle est plus soumise au prêtre que l'homme. Ne pourrait-il pas en résulter des conflits intérieurs pénibles? Dans les pays catholiques, les femmes livreraient l'État aux jésuites, et ladissention seraitdans les familles.
S'il est utile d'augmenter l'influence des chefs de maison,
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mieux vaut leur donner directement deux ou plusieurs voix. Le suffrage des femmes serait peu à craindre, s'il consistait à attribuer au père de famille le droit de voter lui-même pour sa femme et pour chacune de ses filles majeures habitant avec lui.
5° Il est impossible d'écarter l'influence des femmes sur les électeurs. Mais aujourd'hui elles exercent cette influence en dehors de l'organisation politique, et par suite sans avoir le sentiment de leur responsabilité; le suffrage le leur donnerait, et les rendrait moins capricieuses et plus prudentes. »
Mais toute cette question doit être essentiellement envisagée au point de vue de l'intérêt public.
Si l'unanimité des peuples à repousser le suffrage des femmes n'est pas absolument décisive, puisque tous aussi ont pratiqué l'esclavage, elle commande du moins une sévère défiance à son égard.
Ce ne sont pas seulement les mœurs, c'est la nature elle-même qui crée la femme pour la famille. La mère de famille n'estelle même pas physiquement empêchée de se mêler h la vie publique? Les soins de la maison et des enfants la retiennent à tout instant chez elle. Comment la femme jetée dans le mouvement politique accomplira-t-elle ses plus indispensables devoirs? Comment gardera-t-elle les vertus et les charmes qui sont l'honneur de son sexe? Les peuples germains perdraient sans doute l'antique respect qu'ils lui vouent. Aussi les femmes allemandes ne réclament-elles nullement ce droit nouveau, et leurs maris et leurs fils ne peuvent en entendre parler sans mépris.
Mieux vaudrait encore donner aux femmes un droit de vote dans l'Ëglise que dans l'État ! Leur intelligence est plus faite pour les choses religieuses que pour la politique. La nature de l'Église est féminine, celle de l'État mâle. C'est Vliomme seulement Ivir) qu'xVristote appelait un cire politique.
Sans doute, il y a des femmes viriles et maîtresses d'ellesmêmes, comme il y a des hommes efl'éminés. Que l'on donne le suffrage à ces types rares, si l'on peut les reconnaître. Mais l'exception ne doit pas devenir la règle.
La nature destine l'immense majorité des femmes à la vie de la famille et du sentiment, et non à la vie consciente ot indépendante
de la raison. C'est une erreur énorme de croire que la différence actuelle des situations de l'homme et de la femme est uniquement le résultat de l'éducation. On peut améliorer l'instruction des femmes, on ne peut changer leur nature; et, le pût-on, ce ce serait un mal véritable de le faire.
L'homme observe, rassemble péniblement les résultats de son expérience, et forme scientifiquement un jugement bien assis. La femme juge rapidement et d'intuition, et souvent mieux ; elle découvre d'un coup d'œil un méchant homme; elle aime ou hait par sentiment. C'est là pour elle une force et une faiblesse. On ne peut pas plus lui parler raison logique qu'on ne peut parler science critique à l'Église. Elle sent, elle, croit, et peu lui importent les syllogismes!
D'ailleurs, si l'on donne le vote aux femmes, pourra-t-on leur refuser l'éligibilité? et alors, qu'on se figure une assemblée nationale mêlée d'hommes et de femmes, et la tournure qu'y prendraient les débats? Les chefs de partis useraient probablement de moyens assez différents de ceux employés jusqu'à ce jour. La passion grandirait ; les éléments passifs, déjà bien nombreux par le suffrage universel, augmenteraient sans mesure : les forces actives et viriles seraient encore plus entravées.
Dans l'état présent des choses, l'influence morale et indirccle des femmes sur la vie publique, est à la fois considérable et bienfaisante. L'homme d'État retrouve paix, repos, forces nouvelles dans son tranquille foyer. Que deviendraient ces douces joies, si la femme entrait comme lui dans la lice? L'homme d'État parle souvent avec son épouse comme avec sa propre conscience; il lui raconte ses projets, ses périls, ses ambitions, ses gloires. C'est ici que la femme peut représenter le devoir moral en face du summum jus ou des artifices de la politique. Gardons-nous de lui enlever ce beau rôle pour lui en donner un qui lui est étranger! L'influence de la femme sur la vie publique cesserait d'être pure en cessant d'être indirecte.
Personne d'ailleurs ne blâmera jamais le patriotisme de la femme. Chacun demande au contraire qu'elle élève ses fils dans les vertus civiques, et qu'elle partage les joies et les douleurs patriotiques de son époux.