CHAPITRE PREMIER
Qu'est-ce qu'un parti politique ? — Les fonctionnaires dans les partis. — Faction.
Les partis politiques se montrent partout où la vie politique se meut librement. Ils ne disparaissent que chez les peuples paresseusement indifférents des affaires publiques ou opprimés par un pouvoir violent. Leur absence est donc un signe d'incapacité ou d'oppression.
Quand les prohibitions et les peines étoulïent la formation des partis politiques dans une nation vigoureuse, comme -en Allemagne autrefois, elle s'éloigne de la vie politique pour se jeter dans les discussions religieuses ou pour développer dans son sein les rivalités et les oppositions scientifiques, artistiques ou
* Ce livre XII a paru en brochure, en 1869, sous le titre : « Charakter und Geist der polilischen Parleien, » par J.'C. Blunlschli (Nôrdlingen, Beck éditeurs). Il fut presque aussitôt traduit en plusieurs langues. Nous le reproduisons ici avec des corrections et des abréviations. L'idée psychologique qui en est le principe reste la même, et je suis toujours plus convaincu de sa vérité, malgré les objections de Treilschke et autres, qui l'ont mal comprise.
sociales. Ces partis non politiques présentent une certaine analogie avec les premiers. Le parti religieux orthodoxe est proche parent du parti polilique légitimiste ; le parti religieux de la réforme sympathise avec le parti politique libéral. Dans la science, l'école historique se rapproche du parti conservateur; l'école critique négative, du parti radical. Évidemment, ce sont les mêmes oppositions naturelles qui produisent ces groupes parallèles tour à tour hostiles ou similaires. Aussi, en étudiant la nature des partis politiques, acquerrons-nous maints éclaircissements pour l'intelligence des autres.
Les partis politiques se manifestent d'autant plus nettement que la vie politique est plus riche et plus libre. C'est chez les peuples les mieux doués politiquement que leurs formations sont le plus achevées. L'histoire de la république romaine et le développement de l'État anglais et de l'Union américaine ne s'expliquent que par les luttes de leurs partis. C'est l'effort et la rivalité des partis qui engendrent les meilleures institutions politiques, et qui mettent en lumière toute la richesse des forces latentes de la nation. Ne croyez donc point, avec certaines âmes timides, que les partis politiques soient une faiblesse et une maladie de l'État moderne. Ils sont au contraire la condition et le signe d'une vie politique forte. N'appartenir à aucun parti n'est nullement une vertu du citoyen ; et dire d'un homme d'État qu'il est en dehors des partis est un éloge équivoque. Les partis sont l'expression et la manifestation naturelle et nécessaire des grands ressorts cachés qui animent un peuple.
Un parti, le mot (pars) lui-même l'indique, est toujours une fraction d'un tout. Il ne représente donc que le sentiment d'une partie de la nation, et ne doit jamais s'identifier avec l'État sous peine de se rendre coupable d'orgueil et d'usurpation. 11 peut combattre les autres partis; il ne peut pas les ignorer, ni, dans la règle, s'efforcer de les anéantir. Un parti ne peut subsister seul; c'est l'existence d'un parti opposé qui lui donne l'être et la vie.
N'est-il pas au moins un homme public qui doive se tenir en dehors des partis? Dans la monarchie, le prince représente d'une manière permanente l'unilé de l'État. Les partis sont sans
influence sur son élévation. Placé au sommet de l'ordre établi, il s'élève hautement au-dessus d'eux. Toute l'institution est combinée pour soustraire le prince à leur mêlée. On peut donc lui demander, et à lui seul peut-être, de n'appartenir à ■1 aucun parti, et d'accOrder à tous estime et protection dans les termes du droit commun. Georges III d'Angleterre fit une faute en essayant de grouper autour de sa personne le parti « des amis du roi, » séparé des anciens partis nationaux whig et tory; ceux-ci eurent bientôt broyé ce groupe éphémère entre leur double meule, et le roi n'y gagna rien. Nous blâmons également les princes du continent qui se sont mis à la tête des partis légitimistes.
Sans doute, un prince sera souvent forcé d'appuyer son gouvernement sur un parti momentanément puissant et capable, et de combattre les menées politiques qui seraient un danger pour l'ordre public. Mais ce n'est point ici ses sympathies ou ses antipathies personnelles, c'est l'intérêt de l'État qu'il doit écouter, sous peine de cesser d'être le chef impartial et honoré de tous pour devenir un chef de parti. Qu'il évite donc les déclarations hâtives ou passionnées, soit en faveur soit contre un parti, surtout avant une lutte électorale. La défaite du parti qu'il pro-Jj tège viendra peut-être le forcer, dans l'intérêt de l'État, de confier le gouvernement au parti adverse et vainqueur. Un prince qui veut demeurer stable, doit tenir compte des mouvements de l'opinion, et s'entendre avec les forces changeantes qui en détermine les courants.
L'on ne saurait exiger une attitude semblable ni de ses ministres, ni des autres fonctionnaires, ni même du président élu d'une république. Sans doute, les hommes au pouvoir ne doivent pas agir qu'en partisans, car la fonction appartient au tout, qu'elle sert, et dont l'esprit l'anime. Les actes du fonctionnaire sont les actes de l'État. Le droit public, dans les devoirs qu'il trace et les attributions qu'il donne, ignore les partis. La constitution et la loi fixent le droit applicable à tous, et mettent des bornes aux menées des partis. Le juge ne regarde que la justice; le ministre ne peut employer les fonds de l'Etat au profil d'un parti, ni édicter des mesures de police fondées sur l'esprit de
parti ; les lois doivent demeurer impartiales. C'est là seulement où la politique commence, c'est-à-dire où la vie publique se meut librement dans les limites du droit, que l'esprit de parti peut entrer en scène.
Aussi cette obligation générale d'impartialité ne s'oppose point à ce que le fonctionnaire appartienne à un parti. Il n'est pas la personnification du tout au même degré que le prince. Si, comme fonctionnaire, il est l'organe et le représentant de l'État, et doit être impartial, comme particulier et comme homme politique, il a une liberté relative qui lui permet de rechercher ses corehgionnaires et de s'unir à eux. Les plus grands hommes d'État de Rome et de l'Angleterre furent à la fois des ministres ou des magistrats impartiaux et des chefs avoués départi. Les présidents des États-Unis ont toujours été nommés par un parti. L'action des partis joue son rôle dans toutes les élections : c'est là leur vrai champ de bataille. Aussi leur importance grandit-elle avec le nombre des fonctions électives, et diminue d'autant plus que les nominations dépendent davantage du centre ou du chef de l'État. La république, même aristocratique, tend donc naturellement au gouvernement des partis, et la monarchie limite davantage leur action. La monarchie constitutionnelle moderne essaie d'unir les avantages des deux formes, en abandonnant aux partis les fonctions politiques, et en soustrayant à leur influence la plupart des fonctions techniques. L'action des partis monte et descend avec les vagues de la vie publique, et doit se calmer en arrivant à la sphère des devoirs publics. La partialité politique trouve une barrière dans la situation impartiale du fonctionnaire; mais, de même que nous demandons à l'historien d'être impartial, c'est-à-dire juste et vrai envers tous, et non de ne pas prendre partie ou de n'être qu'un miroir indifférent et froid des images de la vie, de même, et à plus forte raison, nous dirons air fonctionnaire d'être impartial, non de n'être d'awcwn parti (parteilos).
Sans doute, il est à craindre que l'esprit de parti ne corrompe l'emploi, ce qui serait spécialement fatal dans les fonctions de justice. Aussi le jvge fera-t-il bien de se tenir à l'écart de toutes les luttes ardentes. Comme citoyen ou comme député, il pourra
voter reimement avec son parti; comme juge, il en fera abs- ^^ traction. ^j
La prise de parti des fonctionnaires politiques offre moins d'inconvénients, car c'est dans la vie politique que les partis ont leur place naturelle. Ceci est surtout vrai des ministres politiques, de leurs aides politiques et des représentants de la nation; ce l'est déjà moins des ministres techniques. Les présidents et les conseils gouvernants de la république ont en ceci une situation assez analogue aux ministres politiques de la monarchie. Nommés par le parti vainqueur, ils ne peuvent méconnaître leur origine et renier les principes politiques auxquels ils doivent leur élévation. Il est dangereux pour leur considération de passer à un autre parti, ou même simplement de vaciller entre les partis. Cependant ils sont aussi à la tête de tout l'État, et s'ils gouvernaient exclusivement au profit d'une tendance, ils choqueraient certainement le sentiment du droit et de la justice chez un peuple sain, et ruineraient bientôt le crédit politique de la majorité qui les a nommés. Celle-ci aurait démontré qu'elle est incapable de gouverner.
En résumé, les partis ne sont pas une institution du droit public, mais de la politique; ni des membres de l'organisme de l'État, mais des groupes sociaux, où chacun entre et d'où chacun sort librement, et dont certaines opinions ou certaines tendances unissent les membres pour une action politique commune. Ils sont le produit et l'expression des divers courants de V esprit public, qui meut la vie nationale dans le cercle des lois.
Le parti ne se confond point avec la faction. Celle-ci en est l'exagération et la dégénérescence, et elle est aussi désastreuse pour l'État que les partis lui sont utiles. Les partis se forment et grandissent dans une nation saine, les factions dans une nation malade. Les uns complètent l'État, les autres le déchirent. Dans sa croissance, l'État est animé par les partis; dans sa décadence, il est la proie des factions.
Un parti politique est un parti qui s'inspire d'un principe politique et qui poursuit un hni politique. On l'appelle « politique, » parce qu'il est en harmonie avec l'État, compatible avec lui, et dévoué au bien commun. Un parti peut avoir de nombreux dé-
fauts, accepter légèrement toute innovation ou s'attacher anxieusement au passé, employer des moyens ineptes, poursuivre un but insensé, et cependant mériter encore cette honorable qualification. Mais un parti n'est plus qu'une faction quand il se met au-dessus de l'État, quand il subordonne les intérêts de VÈtat aux siens, le tout à la partie.
La faction ne monte que difficilement au rang de parti, mais le parti dégénère facilement en faction. L'homme est à la fois individu et membre de la famille, de la commune, de l'État, de l'humanité ; son esprit individuel est tantôt en harmonie, tantôt en conflit avec l'esprit général. De même, chaque parti politique a un double moteur : ses intérêts particuliers et les intérêts généraux. Mais en lui, ces derniers Vemportent. La faction, au contraire, c'est fégoïsme triomphant, s'eflforçant d'exploiter l'État à son profit. La faction et le parti diffèrent donc moins par les forces et les tendances qui les meuvent que par les pôles contraires vers lesquels ils se dirigent. Le parti devient faction et la faction parti par une simple interversion des pôles, suivant que Vesprit général ou l'esprit particulier domine dans son sein. C'est la faction seulement qui place ses intérêts, ses passions, ou même son droit strict, au-dessus de l'amour de la patrie et du bien public.
Un parti peut d'ailleurs être exclusif dans ses réunions, se nommer des chefs, délibérer et décider, se créer des journaux, soutenir et pousser ses amis, résister à ses ennemis et leur disputer la victoire. Ses membres peuvent de même, sans être des factieux, sacrifier leurs opinions personnelles à celles du parti, obéir à des chefs en soldats disciplinés. Comment le parti atteindrait-il son but, s'il ne formait une association unie et ordonnée? La discipline des partisans est une condition nécessaire de force, comme dans une armée. C'est seulement lorsque le zèle et les passions égoïstes deviennent prépondérants, que ces groupes sorit antisociaux, et cessent de mériter [honorable nom de partis politifjues.