CHAPITRE IL
Les divers partis. — Leurs noms. — Leurs mélanges.
Le nom d'un parti n'indique pas toujours sûrement son caractère. Plusieurs noms viennent simplement d'un accident ou d'un caprice. Les jacobins empruntèrent le leur au lieu de leurs réunions ; la gaubhe et la droite le doivent à la place qu'elles occupent. Parfois encore les mêmes noms ont une portée toute dif- Iciente suivant les pays et les époques. Les whigs et les tories d'Angleterre ne ressemblaient guère à ceux d'Amérique. L'on distinguait en outre ici, avant 1778, les fédéralistes contraires à l'Union, et les anlifédéralistes ou unionnistes; et depuis 1778, ce sont les partisans de l'Union qui ont pris le nom de fédéralistes. Le parti des démocrates des États-Unis ne correspond nullement au parti démocratique de l'Europe. Le parti du progrès {Fortschritlspartei) est autre en Bavière, autre en Prusse. En Espagne, les libéraux se nommèrent pendant un temps les noirs, expression souvent appliquée ailleurs au parti clérical.
Certains partis doivent même leurs noms à quelque terme d'injure ou de mépris : ainsi les gueux des Pays-Bas, les têles rondes de la révolution anglaise, les sans-culottes de France, et môme leswhigs (laitiers (?)) et les tories (brigands) d'Angleterre.
La couleur est également un signe distinctif commode. Constantinople eut les verts et les bleus, l'Angleterre la rose blanche et la rose rouge. De nos jours, les 7ioirs (cléricaux) et les rouges (révolutionnaires) forment deux partis extrêmes, qui se touchent d'ailleurs et s'unissent à l'occasion.
Les noms les plus exacts sont ceux qui indiquent le caractère des partis, leur tendance politique. Burkhard {Geschichte der Renaissance, p. 86) fait remarquer élégamment que c'est en Italie, et à l'époque de la renaisssance et du réveil des idées politiques, que ce genre de désignation fut inauguré. Les noms empruntés à la personne des chefs sont moins significatifs; exemple les jacobites en Angleterre, les bonapartistes et les orléanistes en France, les carlistes en Espagne, les mazzinisles en Italie. De même, la désignation des partis par Vobjet qu'ils se disputent a souvent une portée plus économique que politique; exemple : les protectionnistes et les libres échangistes, ou bien encore, dans le canton de Schwitz, les Horner et les Klauen, nés d'une dispute sur la manière de jouir des almende ou pâturages communs a).
Les partis se distinguent encore par des symboles qui expriment une idée et en révèlent la puissance. On se groupe autour d'un drapeau, on porte certaines couleurs, on s'indique par des cocardes, des rubans, des fleurs, même par le costume entier. Dans l'ancienne Suisse, les plumes de paon désignaient le parti autrichien, les lis le parti français. Le chêne et le lierre ont souvent servi de signe à deux camps opposés. La croix et le croissant ont été les symboles des deux grands partis religieux du moyen âge.
Les partis méritent d'autant moins le nom de politiques qu'ils se séparent moins par des diftérences réelles et qu'ils s'inspirent moins de principes politiques. Cependant l'homme d'Etat ne peut pas oublier ces partis éphémères eux-mêmes, qu'un jour voit naître et mourir, et qui se jettent souvent à la traverse des
a) Hôrner, Hornmànner, partisans du bétail à coraes, ou plutôt du gros bétail (vaches et chevaux); Klauen, pieds fourchus, partisans du menu bétail (Chèvres et moutons). Les Klauen furent soutenus par les libéraux; le gouvernement dt'fenlil \it% Uiirnn; la querelle devint ainsi politique (1838).
groupes permanents, troublent leurs rangs et retardent leurs progrès. Tantôt c'est une rivalité purement personnelle de deux chefs qui divise momentanément un grand parti; tantôt quelque intérêt transitoire, une route, un chemin de fer, un tarif douanier, qui coalise accidentellement des partisans ennemis. Mais la science ne peut guère s'occuper de ces formations sans principe et sans durée. Ce qui l'intéresse, ce sont les partis de principe, car eux seuls ont leur lois permanentes.
Eu égard à la pureté de leur formation, les partis politiques peuvent se diviser en six classes :
A. Partis mêlés, religieux-politiques.
Un groupement confessionnel des partis trouble profondément l'esprit politique, et entrave la marche indépendante de l'État par des tendances de secte. Les formations du moyen âge avaient en grande partie ce caractère. Les luttes du monde chrétien contre le monde mahomélan, des Latins contre les Grecs et, après la Réforme, des protestants et des catholiques, dominèrent la vie de parti pendant des siècles. L'Angleterre fut agitée, encore au xYii*^ siècle, par les dissensions des anglicans, des presbytériens et des puritains; la France, jusqu'au milieu du xviii", par celles des ligueurs et des huguenots.
L'époque moderne, qui dislingue plus soigneusement l'Église de l'État, sépare aussi plus nettement les partis religieux et les partis politiques. Cependant le parti catholique ultramontain et le parti protestant orthodoxe forment encore de puissants débris du passé, et troublent la clarté des oppositions politiques par leurs tendances et leurs préjugés confessionnels et hiérarchiques. L'importance du parti ultramontain nous imposera même un examen spécial, qui nous fera mieux comprendre le genre.
B. Les partis qui s'appuient sur des territoires, des peuples, ou des tribus.
Ce second genre de formation marche sur un terrain laïc ; il est plus c-apable de principes politiques, et poursuit des butspolitiques. Mais il est plus dangereux qu'utile à l'État. La base en est trop large, trop puissante : chacun de ces partis forme en effet un tout relatif, aime à se considérer comme tel, et par suite, au lieu de se n^ouvoir simplement dans l'État, tend à le rompre
pour former un nouveau groupement, l'ébranlé par des mouvements particularistes ou séparatistes.
Le grand Washington l'a dit : « Gardez-vous de distinguer les partis par la situation géographique ! » La formation des partis du Nord et rfwSwrf prépara la guerre de Sécession des États-Unis. La formation du groupe sud-allemand dans le parlement douanier fut un attentat contre l'Union douanière et entrava l'uniftcation de l'Allemagne.
Le groupement des partis par terriloire ou par nationalité menace toujours plus ou moins l'unité de l'État. L'empire britannique put craindre un démembrement, aussi longtemps qu'il y eut un parti anglais et un parti écossais puissants; et le parti irlandais a provoqué sous 0' Connel une énorme agitation séparatiste. Rien n'est plus dangereux pour l'empire d'Autriche que le groupement de ses divers peuples en partie opposés : en Hongrie, le parti des Croates luttant contre celui des Magyars ; en Bohême, les Tschèques s'opposant aux Allemands.
Les partis fondés sur des tribus menacent moins l'unité de l'État, car des tribus diverses peuvent avoir conscience de leur nationalité commune. Cependant ce groupement renforce aussi les tendances particularistes. La Prusse n'aurait aucun avantage à voir ses partis se grouper en Rhénans et Prussiens orientaux, en Vieux Prussiens et Nouveaux Prussiens. L'opposition des Vieux Bavarois, des Francs, des Souabes et des Palatins s'est souvent fait ressentir en Bavière, et de môme, en Suisse, celle des Zurichois et des Bernois,
C. La formation suivant les ordres n'est pas non plus sans inconvénient. Les ordres, sans doute, ne sont pas localement groupés comme les peuples ou les tribus, et aucun d'entre eux ne se sent assez fort pour constituer à lui seul tout l'État. L'existence de l'État n'est donc pas menacée. Mais la différence des ordres est déjà assez forte par elle-même; en formant des partis correspondants, ils sépareraient les diverses couches de la nation avec plus de roideur et de fixité qu'il ne convient à l'unité de l'État et à la communauté du droit.
C'est ainsi que se groupaient les partis du moyen âge, quand ils n'étaient pas religieux ou confessionnels. Le clergé, la noblesse
et les bourgeois, les patriciens et les plébéiens , formaient à la fois des ordres et des partis. Le parti des Junker [les féodaux d'Allemagne], par sa tenace originalité, se maintient comme une étrangeté jusque dans notre État moderne. La formation d'un nouveau parti des travailleurs troublerait la pureté des groupements actuels.
Il faut que les partis croisent et traversent les provinces, les nationalités , les tribus, les ordres, et qu'ils en unissent les membres divers dans une pensée et un effort communs.
D. Les partis constitutionnels, ou groupés suivant les principes constitutionnels, sont un progrès sur les formations précédentes. C'est en effet une idée politique qui en est la base, et ils puisent leurs adhérents dans tous les lieux et dans toutes les classes. C'est ainsi que l'on parle des royalistes ou monarchistes et des républicains, des aristocrates et des démocrates, des constitutionnels et des féodaux, des unitaristes et des fédéralistes, du parti national et des particularistes, des centralisateurs et des décentralisatenrs, etc.
Ces partis se rattachent un peu aux anciens ordres : les aristocrates et les féodaux se comptent surtout parmi la noblesse et les Junker, les constitutionnels dans la bourgeoisie cultivée, les démocrates dans les masses. Mais ils ne sont pas liés aux ordres, et ils recrutent des partisans dans toutes les classes.
Au fond, ils ont surtout une valeur de transition, et appartiennent plus encore au droit public qu'à la politique. Ils naissent aux époques de changement, de révision ou d'interprétation des constitutions, et cessent avec les luttes qui s'y réfèrent, une fois le droit public tixé.
Ces partis n'ont pris de nos jours une aussi grande importance qu'en raison des luttes co7islitutionnelles qui agitent depuis un siècle le monde civilisé. Mais ils travaillent eux-mêmes à leur perte, car leur tâche est terminée par le triomphe définitif de la constitution qu'ils poursuivent. Ainsi, ils tendent à périr comme partis politiques, pour ressusciter puissance de droit public. Au lieu d'accompagner la vie de l'État comme de simples partis, ils aspirent à s'incarner en lui et à l'absorber.
La constitution représentative moderne donne à la royauté, à
l'aristocratie et à la démocratie une situation légale déterminée ; chacune d'elles peut exprimer sa volonté et ses sentiments dans l'organisme constitutionnel, par le cabinet, la chambre haute, la chambre basse. Il est donc inutile qu'elles se combattent comme partis politiques. Leurs principes sont moins des principes politiques que des lois constitutionnelles; leur force est dans le système assuré de \a. constitution, et non dans les mobiles groupements de la politique.
E. Le parti du gouvernement et le parti de l'opposition appartiennent davantage à la politique. Cependant, dans le langage anglais, ces expressions indiquent simplement un fait, la première s'appliquant au parti qui est au pouvoir et en possession des emplois, l'autre au parti adverse. La puissante aristocratie anglaise, qui gouverne sous le nom du roi, se divise depuis la révolution de 1649 en deux grands partis politiques, les whigs et les tories, ou les libéraux et les conservateurs, comme l'on dit plutôt aujourd'hui. Tous deux capables de gouverner, ils s'emparent tour à tour du cabinet, qui comprend à la fois la conduite des majorités parlementaires et le gouvernement politique; et ils deviennent ainsi, à tour de rôle, le parti du gouvernement et le parti de l'opposition, ce qui permet de dire qu'en Angleterre, ce sont les partis qui gouvernent.
En France et en Allemagne, au contraire, le parti gouvernemental ou ministériel est celui qui sert constamment le pouvoir; le parti de l'opposition, celui qui lui est constamment hostile, qui se plaît à contrarier toutes ses vues. Le premier appuie les gouvernants ({uoiqu'ils fassent, et s'accommode de tous les changements de régime. Il comprend surtout les gens en place, qui sont à la discrétion du pouvoir, et les esprits qui, dominés par le sentiment du besoin de l'autorité, sont prêts à la servir sous toutes les formes.
Un parti de ce genre peut être momentanément utile, parce que ses voix comptent toujours et qu'il contre-balance les goûts d'opposition. Mais malheur au gouvernement qui s'appuie dans les crises sur cette base fragile! Sans force interne, comment serait-il un appui pour les autres ? Il tremble et vacille dès que le gouvernement est menacé; il abandonne aussitôt un ministère
ébranlé, pour marcher sous le drapeau de ses adversaires. Ce parti sans conviction ne jouit généralement que d'une estime et d'une influence médiocres. A peine mérite-t-il le nom de parti politique. C'est une séquelle du pouvoir, sans valeur morale et sans dignité, facilement accessible à la corruption, prête à trahir, à vendre ses services.
Un semblable groupe ne saurait subsister longtemps chez un peuple viril dont les partis politiques sont vivants et développés; il sera bientôt étouffé par ces derniers. Si nous le trouvons encore dans plusieurs monarchies du continent, parfois se rattachant aux partis traditionnels de cour, c'est comme un legs fatal des anciennes entraves de la vie publique. él
Mais le parti de Vopposition sijstématique n'est pas moins désastreux. Tandis que le précédent est servilement docile, celui-ci est perpétuellement récalcitrant. L'un suit toujours le pouvoir, l'autre le traverse en tout et partout. Tous deux sont des manifestations mauvaises de la vie publique.
C'est bien à tort que les gouvernés comblent parfois ce dernier de leurs faveurs. Ses qualités, négatives, ne sont qu'apparentes. S'il n'a pas Végoïsme du premier, il a Yentêlement, la contradiction taquine, l'esprit antisocial de Vanarchie. Il mérite également d'être condamné par un peuple viril. La popularité des opposants systématiques des chambres allemandes (1820 à 1840), s'expliquait surtout par le peu de maturité de notre vie politique. L'on croyait volontiers alors qu'un bon et chaud patriote doit toujours faire de l'opposition. Cette erreur, très répandue, prouvait le discrédit où étaient tombés les gouvernements. Les chefs de l'opposition devenaient eux-mêmes suspects dès qu'ils arrivaient au pouvoir.
F. Enfin, la forme la plus pure et la plus haute, est celle des partis qui ne s'inspirent que de principes politiques (et non de principes de religion, d'ordres, de droit public ou d'intérêt), et qui accompagnent librement et constamment la vie de l'État.
Suivant Wachsmuth (Geschichte der politischen Parteiungen I, p. 32), « le principe du progrès, qui est certainement une loi de l'histoire générale de l'humanité, semble ne jouer aucun rû dans l'histoire des partis; tels ils étaient dans l'antiquité, telf
ils sont demeurés jusqu'à ce jour. » C'est là une erreur profonde. Sans doute la nature humaine, qui est aussi le fondement des partis, est demeurée essentiellement la même, et les passions excitées peuvent conduire, aujourd'hui comme il y a deux mille ans, à des actes d'odieuse barbarie. Le peuple français se croyait au siècle passé le plus civilisé de l'Europe, et bientôt après Paris se souillait des massacres de Septembre. Néanmoins, et malgré les crimes isolés qui ont ensanglanté notre époque, un souffle plus humain a tempéré les haines, et les luttes civiles sont certainement aujourd'hui plus rares et moins violentes que dans le passé.
Mais le vrai progrès à signaler, c'est qu'en réalité chaque grande formation nouvelle des partis s'élève d'un degré au-dessus de la précédente. Les partis se sont de plus en plus dégagés de tout alliage étranger, pour se fonder davantage sur les principes, pour devenir plus conscients et plus libres.
Ainsi les partis héréditaires traditionnels des whigs et des tories ont certainement fait un grand pas en devenant, sous une forme politique plus pure, les libéraux et les conservateurs modernes.