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CHAPITRE III

Le parti ultramontain.

Le parti ultramontain ou, pour l'appeler d'un nom qu'il préfère, le parti catholique, est sans contredit le plus important et le plus influent des partis religieux-politiques qui subsistent. Il mérite donc d'être étudié avant tout autre.

Ce parti se distingue des partis politiques proprement dits en ce que, plaçant son principe en dehors de VÉlat, il se sent essentiellement indépendant de ce denier. C'est surtout en invoquant sa foi religieuse et Vautorilé de la hiérarchie qu'il formule ses revendications et s'efforce de les faire triompher. Contraint par l'État de respecter la loi civile, il en appelle à V inviolabilité de la loi divine et crie à l'oppression de sa conscience. Loin de vouloir servir l'État, il veut que l'État serve l'Église. Il est donc avant tout un parti d'église. Il n'est parti politique qu'en seconde ligne. Ses idées religieuses dominent son attitude politique. Pour le bien comprendre, il faut d'abord les examiner.

Le parti ultramontain se dit avant tout catholique; il essaie même de s'identifier avec le christianisme; il affirme que la religion chrétienne est la loi perpétuelle de sa vie et de ses actes.

Or toute la marche de l'histoire tend depuis des siècles à émanciper l'État de la tutelle de l'Église, à rendre le droit indé-

LES PARTIS l'OLlTlQUES. 333

pendant de la foi, à grandir la conscience humaine, à donner à l'État pleine et exclusive souveraineté dans tous les rapports de la vie politique commune. Le parti ultramontain se jette à la traverse de ce grand courant. Il veut conduire l'État par les idées religieuses, le subordonner aux autorités ecclésiastiques. Ce projet peut être en harmonie avec le système général du moyen âge; mais on voit qu'il est en contradiction directe avec l'existence et les progrès de l'État et de la culture modernes.

S'il est vrai que le principe ultramontain s'identifie avec le christianisme, les peuples n'auraient donc plus qu'à opter entre le sacrifice de leur religion ou de leur civilisation ; et le choix de ceux qui ont le caractère viril et l'esprit libre ne saurait être douteux. Ainsi les prétentions ultramontaines ne menacent pas seulement l'État, mais l'Église elle-même et la religion, qu'elles disent défendre.

Mais cette identification est heureusement fausse. La subordination dans laquelle l'ultramontanisme veut tenir l'État, appartient bien plus à la théocratie juive qu'au christianisme. Elle dérive de l'idée qui regarde Jésus comme le Messie juif appelé à fonder un nouveau royaume de Jéhovah. Jésus lui-même a toujours repoussé cette erreur, dont la plupart de ses disciples étaient imbus.

Le parti ultramontain parvient plus facilement à s'identifier avec le catholicisme. Son idéal d'un royaume de Dieu dominé par la hiérarchie est en réalité, dans ses traits essentiels, l'idéal de Grégoire VII ei à'Iunocenl III; et ces deux grands papes sont certainement les principaux représentants du catholisme romain au moyen âge, comme ils sont les vrais fondateurs du pouvoir universel de la papauté. Leur idéal a trouvé ensuite dans le droit canon et dans le cérémonial de la cour de Rome une expression permanente qui garde encore aujourd'hui une certaine autorité. Les ordres religieux et les dignitaires de l'Église s'en sont faits les organes dévoués. La papauté dominant l'empire féodal et la puissante organisation de l'Église catholique romaine forment encore la large base historique qu'invoque l'ullramontanisrae.

Cependant l'assimilation est également fausse. Elle est en contradiction avec l'histoire primitive de l'Église catholique et avec la marche générale de l'histoire moderne. ,

Et d'abord, on ne saurait contester que la religion et l'Église^ catholiques n'aient vécu et grandi pendant plusieurs siècles, sans que les papes prétendissent se placer au-dessus de l'empereur. Les évèques de Rome étaient réputés citoyens et sujets, comme tous les autres évêques de l'empire, non seulement sous les anciens empereurs de Rome ou de Constantinople, mais même sous les empereurs francs et sous les premiers empereurs ^ allemands, qui les révéraient cependant comme les plus hautsll dignitaires spirituels.

En second lieu, jamais les papes n'ont pu réussir à établir réellement leur suprématie universelle. L'empire allemand finit par succomber'dans sa lutte contre Rome, mais sa résistance empêcha la théocratie d'envahir l'Europe; et bientôt après, les rois de France, la république de Venise et les princes Électeurs d'Allemagne se trouvaient assez forts pour braver la hiérarchie. La Renaissance vint ressusciter les idées d'indépendance et de pleine souveraineté de l'État. La Réforme continua dans ces voies. La papauté perdit sDn ancienne suprématie, même sur les pays demeurés catholiques. Le clergé catholique lui-même commençait, aux xvii" et xviii^ siècles, à se détourner de Rome pour devenir plus national; les évêques de France, d Italie, d'Allemagne, étaient dans le mouvement. Et néanmoins l'Église et la religion catholiques continuaient à subsister.

L'ultramontanisme n'est donc point le catholicisme, mais un parti qui se meut dans son sein, renouvelant les anciennes pi'é-H tentions de la curie romaine, s'efforçant de ramener le monde au système politico-religieux du moyen âge, et pour cela mèm-î inconciliable avec l'esprit moderne;

La suprématie du pape et du clergé avait quelque légitimité ou moyen âge; ils étaient alors, parle caractère et l'instruction, supérieurs à l'empereur et aux laïcs; Mais aujour'hui, c'est au contraire le culture et l'action morale des laïcs ([ui l'emportent] sur celles des prêtres.

Le parti ultramontaiu est encore une puissance dangereusôl

pour l'État moderne. Ses grands souvenirs historiques lui donnent une autorité traditionnelle qui attire et séduit les esprits romantiques, et même les grandes classes populaires. L'Église catliolique, avec sa hiérarchie ordonnée, ses prêtres soumis aux évêques et ses évêques soumis au pape, ses nombreux ordres qui se ramifient partout, contrôlant et aiguillonnant le clergé séculier et s'efforçant de gagner habilement les laïcs, l'Église enfin, avec ses moyens mystiques de grâce et de salut, et son art de frapper les imaginations par les supplices effrayants d'outre-tombe, donne presque partout un appui volontaire aux tendances ultramontaines, et leur sert de refuge contre le courroux de l'État. Habile à exciter les sentiments religieux des hommes, et surtout des femmes, l'ultramontanismc plonge ainsi ses racines dans les profondeurs de l'âme humaine et y puise des forces abondantes. Il est difficile à attaquer ; les arguments ne le convainquent pas, car il place son irréfutable foi plus haut que toute raison logique. Il élève au-dessus de l'État terrestre l'autorité de l'Église céleste. Il fait même assez peu de cas des devoirs de la morale et de l'humanité lorsqu'ils contrarient ses intérêts, se justifiant par une foi réelle ou feinte en son droit divin, en l'autorité sainte de l'Église supérieure à toutes les lois civiles du monde, et en la doctrine infaillible du pape assisté de l'Esprit-Saint.

Ce grand parti a pour chefs principaux une secte peu nombreuse d'hommes sans patrie et sans famille, entièrement dévoués au pouvoir de Rome. \j ordre des jésuites en est le noyau permanent ; et, comme eux, l'ultramontanismc est opiniâtre dans ses principes, peu scrupuleux dans ses moyens, hardi dans son but. Il est de même universel, trouve partout des adhérents, et ne s'arrête nulle part aux bornes des États ou des nationalités. Intriguant ou exploitant le fanatisme des masses, il a su remporter des victoires jusque dans l'État moderne. Il agit tantôt dans l'ombre par les femmes « pieuses » sur les hommes faibles, tantôt ouvertement sur les foules emportées. Il aime à se glisser dans les cercles de la haute société, dans les châteaux de la noblesse et la cour des princes; à exploiter les faiblesses, les fautes secrètes des grands, unissant habilement le rigorisme

religieux et l'indulgence mondaine. Enfin il a fait de grands progrès depuis un demi-siècle, et surtout depuis la réaction de 1851 contre la révolution de 1848, se refaisant et se vengeant dans un pays des défaites subies dans l'autre, étendant partout ses vastes membres, combattant comme un parii universel^ et s'efforçant de briser les partis nationaux dans sa main de piiissaîice du monde.

Mais quels ont été les fruits de ses victoires et de ses progrès? L'histoire nous les montre en France, en Italie, en Belgique, en Suisse, en Espagne, en Autriche ! Partout où il a passé triomphant, il a obscurci les intelligences, troublé l'éducation du peuple, corrompu la culture des hautes classes, entravé les progrès économiques et les arts techniques, divisé les familles. Tantôt il enorgueillit les âmes, tantôt il les remplit de values angoisses. Il enJève aux nations et aux individus toute foi en eux-mêmes, étouffe tout mouvement libre de l'esprit, asservit la science, mutile l'État, anéantit la vie moderne. Chaque victoire de l'ultramontanisme est une défaite pour la civilisation humaine. Ses triomphes enrichissent les ordres, les couvents, la hiérarchie; ils dépouillent et abêtissent l'État*.

L'ultramontanisme est d'autant plus dangereux en Allemagne que la paix entre les confessions y est plus nécessaire, et par suite, la liberté religieuse et l'indépendance de l'État. C'est lui qui s'oppose surtout à son unification et au développement de son génie. La nation allemande a pour mission historique de délivrer le monde de la tyrannie de Rome, et de donner ainsi air et lumière à la liberté progressive des peuples et des individus. Le parti ultramontain se jette à la traverse avec un zèle aveugle. Il pèche contre l'Esprit-Saint, qui anime l'humanité !

Comment combattre un aussi dangereux adversaire?

L'État ne peut pas punir tant que l'ordre légal n'est pas violé. Il laisse liberté même à l'erreur, et n'opprime pas la foi religieuse, la crût-il une absurde superstition. La persécution des ultramontains, leur bannissement par exemple, serait en contradiction avec l'esprit humain du droit public moderne, quoi-

< Covap.Ein. de Laveleye, Protestantisme et Calholicisme, Nordliiigen 1875.

qu'elle fût d'ailleurs conforme au syslème callioli(iuc, qui soutient encore aujourd'hui qu'il faut extirper tous les hérétiques.

Ce n'est point à dire cependant que l'État ne puisse interdire Yordre des jésuites et leur défendre toute action dans l'Église et dans l'École a). Cette corporation eisi en effet notoirement organisée contre l'État, et obéit aveuglément, même au mépris des lois, aux ordres d'une autorité étrangère, à son général placé à Rome. Elle constitue une véritable conjuration contre la paix confessionnelle et les progrès de l'esprit, un danger public. L'Europe catholique sentit qu'on enlevait une montagne de sa poitrine quand Clément XIV la supprima si justement; et quand elle fut rétablie, en 1814, par Pie VII, les mêmes déplorables résultats reparurent partout où elle étendit ses rets, La civilisalion moderne n'est donc pas plus tenue de tolérer cet ennemi déclaré que l'agriculteur les loups. Sans doute, l'individu demeure libre d'être jésuite et de se déclarer tel. Mais l'État couverait un serpent dans son sein s'il accordait un libre établissement à cet ordre militairo-politique, à ses résidences, ses maisons d'instruction, ses écoles, ses couvents, ses missions. Une bulle papale qui revienne le supprimer ou une proscription générale par tous les États peut seule assurer la paix de l'Europe.

On ne peut pas non plus exclure les ultramontains comme tels des fonctions publiques. L'électorat et l'éligibilté ne dépendent plus aujourd'hui des opinions religieuses ou politiques. L'ultramontanisme lui-même a sa légitimité relative en ce qu'il se rattache à une conception du monde dominante au moyen âge, en ce qu'il porte hautement, dans la vie moderne des nations, un drapeau religieux en face de l'impiété frivole.

D'ailleurs les hommes ne sont pas toujours conséquents, et il arrive tous les jours qu'un ultramontain qui conteste en principe tout l'Etat moderne, le serve cependant très fidèlement. lUie exclusion serait donc une perle de forces, en même temps qu'elle porterait atteinte à la juste égalité des droits.

Ce n'est point à dire que l'État puisse ici se passer de pru-

.') Ti.!le est l.i disposition Icxlurllc »Je riirliclc 5!, Coiisl, fcilcr. suisse de Ib7'/, au<|iii:l l'auteur fait pcut-étic ^illusion.

dence. Abandonner la conduite politique de l'Etat aux ultraraontains, ce serait « faire du bouc un jardinier. » Au moyen âge, et même jusqu'au siècle dernier, l'on appelait volontiersal au timon de l'Etat des dignitaires ecclésiastiques : cardinaux, évoques ou abbés. Cet usage n'est heureusement plus dans nos mœurs. Mais on y appelle trop souvent encore des laïcs ultramontains, esclaves du clergé par l'esprit. Ce mal est d'autant plus grand qu'il est moins apparent : on se méfie naturellement du gouvernement politique d'un prêtre; le laïc ultramonlain est moins facilement soupçonné, et dépend autant de la hiérarchie.

Ainsi, par sa nature et ses tendances, le parti ultramonlain est inapte à gouverner l'Etat moderne. Son rôle y est naturelle ment ['opposition.

Toute incertitude dans les principes peut être ici très nui sible. L'ultramontanisme a la vue courte et les. idées étroites, mais il est plein de confiance dans la grandeur et la sainteté de sa cause. Si l'Etat hésite, il croit aussitôt que c'est faiblesse ou mauvaise conscience, et quadruple ses efforts.

Les ultramontains sont pour la plupart imbus de conceptions du passé; l'État moderne leur semble une étrangeté; il faut qu'ils soient élevés à le comprendre. Mais tout éducateur doit d'abord inspirer du respect à ses élèves; les ultramontains n'en ont guère pour l'État, ce royaume terrestre est charnel, si inférieur à l'Église, royaume éternel et spirituel de Dieu. Ils ont donc besoin d'être placés sous une discipline sévère et forte qui contraigne absolument d'obéir. Il faut leur montrer en même temps \a. majesté, la sagesse, la force créatrice de Vesprit politique} leur en faire comprendre la supériorité sur l'esprit féminin de l'Eglise, et faire briller à leurs yeux enfin dessillés la grandeur de l'autorité civile. Us sont demeurés en arrière de notre civilisa tion politique ; que l'Etat vienne à leur aide et complète ce que l'éducation de 1 Eglise a négligé.

L'ultramontanisme fonde sa légitimité et sa puissance sur sa foi religieuse, d'où plusieurs de ses adversaires ont cru qu'on ne le vaincrait qu'en détruisant la religion. Cette opinion radicale a trouvé de nos jours des défenseurs habiles, parfois élo-

quents. Une opinion plus répandue encore, c'est qu'il faut attaquer le catholicisme lui-même pour atteindre l'ultramontanisme dans sa racine.

Ce sont là des erreurs dangereuses. Détruire la religion, c'est blesser profondément, c'est révolter l'âme humaine. Une attaque aussi insensée contre les rapports élevés de l'homme à Dieu, échouerait misérablement, et ramènerait aux ultramonlains nombre de leurs adversaires actuels. De même, en s'attaquant au catholicisme entier, l'on renforce l'ennemi qu'on veut abattre, et l'on se prépare des défaites au prix de triomphes passagers. L'on rejette ainsi dans son camp toutes les tendances libérales, nationales et humaines, que l'on rencontre aussi dans le clergé catholique, et l'on révolte le sentiment d'honneur, la fidélité à la tradition, et tous les préjugés sucés avec le sang des catholiques laïcs eux-mêmes. L'ultramontanisme décuplerait ses forces, s'il pouvait se montrer aux peuples comme le représentant et l'indispensable appui de la religion et de l'Eglise catholique.

Le besoin d'une religion est indestructible dans l'homme, et l'Église catholique est encore, pour des siècles, une puissance du monde régnant sur des millions d'hommes. En luttant contre l'ultramontanisme, les partis politiques doivent donc éviter jusqu'à l'apparence d'une attaque contre la religion et le catholicisme.

Les intérêts de la religion en général peuvent toujours être distingués de ceux de l'ultramontanisme. Mais il est parfois plus ditricile, pendant la lutte, de bien séparer ce dernier de l'Église catholique. La distinction devient presque impossible lorsque les représentants légitimes de celle-ci, ses papes et ses évêques, s'idenlilient eux-mêmes avec le parti ultramontain. Aujourd'hui, tout le haut clergé est devenu réactionnaire et jésuite. 7^J6 /A' luimême, libéral d'abord, s'est jeté dans celte voie. Son Encyclique du 8 décembre 18G''i, et le Syllabus errorum qui l'accompagne, sont deux manifestes de guerre contre les progrès de l'esprit moderne, les principes de l'État moderne, les aspirations modernes des nations. Ces deux actes ont donné un caractère dfticiel à une grande partie des prétentions ultrainontaincs, et sont venus doubler leur force. Le pontife romain y déclare en termes exprès

« qu'il i)C peut se réconcilier avec la civilisation, le progrès et le libéralisme modernes » (erreur 80) a).

Ce qui montre à l'évidence combien la papauté s'égare, c'est qu'aucun État n'a consenti à se soumettre à ses décrets. Les gouvernements catholiques eux-mêmes, la France, l'Italie et la Belgique, en ont formellement repoussé l'application ; et l'Autriche a cru devoir déclarer qu'ils n'étaient pas obligatoires pour l'État et n'y changeaient rien. Cependant il est assez remarquable qu'aucun gouvernement n'ait entrepris de repousser cette attaque par l'affirmation des principes modernes, et de dénoncer ouvertement les erreurs du pape.

Cette négligence du pouvoir civil, au lieu d'être interprétée comme une preuve de son indifférence pour les foudres cléricales ou de ses égards pour le grand âge de Pie IX, fut regardée, dans les pays catholiques surtout, comme une faiblesse et une ignorance de la portée des principes en jeu. Le parti ultramontain n'en devint que plus audacieux, et la curie romaine prépara la confirmation des décisions papales par un concile œcuménique.

Le monde étonné assista à cet étrange spectacle en 1869 et 4870, immédiatement avant la chute du pouvoir temporel. Dominé par le pape et les jésuites, le concile érigea en dogme ca-

«) Cette formule générale aurait peut-être besoin d'être expliquée. C'est contre les spoliation» dont l'Église se plaint et contre les excès des tendances modernes qu'elle paraît surtout dirigée. Comp. l'abbé Peltier, Doctrine de l'Encycl. Paris, 1875 : (( Le progrès, le libéralisme et la civilisation modernes sont les enfants, mais les enfants prodigues, du christianisme. Qu'on essaie de trouver une religion plus amie du progrès et de la liberté dans le bien, » etc. (sur l'erreur, 80, p. 202). Moiiseigneur deSégur, La liberté, Paris, 1870, p. 208, distingue subtilement : « En tant i\u' hypothèse, c'est-à-dire comme arrangements transitoires conformes aux circonstances particulières de tel ou tel peuple » (mais qui jugera des circonstances?) .) les libertés modernes peuvent être acceptées, et les enfants de l'Église peuvent les défendre et s'en servir le mieux possible clans l'intérêt de la religion et de la justice. Comme tftèse, c'est-à-dire comme question de doctrine..., dans tous les siècles, les théories connues sous le nom de libertés modernes sont des erreurs, des erreurs absolument condamnables; un catholique ne pout les soutenir en conscience... En pratiquant Vhypothèse, tenons ferme à la thèse..., noire boussole. <( Mais l'homme d'Etat ne poursuit jamais que des « arrangements transitoires conformes au temps et aux lieux. » Il est donc toujours dans l'hypothèse, c'est toujours celle-ci qu'il pratiquera, et il reléguera la thèse dans ses vieux cartons.

Iholique la juridiction universelle du pape et son infaillibilité en matière de foi et de mœurs, menaçant ainsi tous les États et toutes les civilisations d'une domination universelle, inconnue même au moyen âge a). Et les gouvernements ont encore négligemment laissé faire!

Une nouvelle ère de combats s'ouvre depuis lors. Les espérances fondées sur l'empire français pour la restauration du pouvoir temporel se sont évanouies ; les victoires allemandes ont sauvé encore une fois la liberté et la civilisation. Mais une nation isolée ne saurait assurer le triomphe délinitif. L'ennemi universel ne peut être complètement vaincu que par une ligue internationale. Les États comprennent lentement qu'ils ont les mêmes intérêts, les mêmes droits, la même liberté à défendre, et le nombre de ceux qui acceptent décidément la lutte augmente petit à petit dans les deux mondes.

Aucune paix sincère et durable n'est possible, aussi longtemps que l'Église catholique n'aura pas abandonné ses prétentions de domination universelle; qu'elle n'aura pas reconnu, au moins en fait, la souveraineté de l'État dans le domaine de la politique et du droit, la liberté de la science et de la conscience ; qu'elle n'aura pas renoncé à ses prétentions d'immunités et de privilèges. Malheureusement, elle ne s'y résignera pas de si tôt ; et quand les événements l'y contraindront, elle ne le fera qu'en protestant. L'avenir immédiat peut donc tout au plus nous promettre des armistices. Plus l'éducation du jeune clergé demeurera jésuitique, moins il est probable qu'un modus vivendi puisse même aboutir à une paix relative.

L'entière liberté que l'État moderne est si disposé à accorder à

a) Le pape n'est infaillible que lorsqu'il définit ex cathedra une doctrine sur la foi et les mœurs (const. Ib juillet 1870). Ce dogme ne change rien encore au pouvoir indirect tel qu'il est enseigné par l'abbé Bianchi (V. suprà, p. tG7); seulement, il donne au pape le pouvoir grave de définir à lui seul, et dogmatiquement, les rapports de l'Église et de l'État. M. de Genoude écrivait en 1845 : « Il est évident (|ue si, d'après le dogme catiiolique, le pape était infaillible et souverain absolu, il serait impossible que les 40,000 prêtres français ne devinssent pas, dans telle ou telle circonstance, les instruments d'un pouvoir extérieur qui pourrait être en. lutte contre le pouvoir public » (Voir sa Préface à la Défense de l'Église gai. de Dossuci. Piitis 1840).

VÉglise dans le domaine religieux n'est même point une solution ; car ce que la doctrine ultramontaine appelle sa liberté, c'est l'assujettissement du pouvoir civil.

Au nom de sa liberté, elle demande à l'État d'étouffer tout ce qu'elle prétend erreur, d'extirper l'hérésie, de forcer les consciences à se soumettre au dogme ; elle proclame la nullité des lois contraires à ses prétentions ; elle réclame le plus large pouvoir disciplinaire de Rome sur les cardinaux et les évêques, des évêques sur le clergé inférieur, la direction des écoles publiques, etc. Et cependant l'État ne peut lui accorder que la liberté qu'il accorde à chacun, par suite, une liberté modérée et limitée par la liberté générale.

L'indépendance de l'Eglise et de l'Etat ne résout pas davantage le conflit. Sans doute, la distinction essentielle des choses de l'Etat et de l'Eglise est un besoin de notre temps, et répond à une analyse plus délicate de la cause et du but. On évite nombre de difficultés en déterminant la sphère dans laquelle l'Eglise peut se mouvoir librement, sous la protection de l'Etat également libre dans la sienne; c'est là le sens de la maxime moderne : « l'Église libre dans VÈtat libre. » Mais le parti ultramontain se révolte contre cette mesure, et Pie IX la condamne comme une erreur (err. 55) a). Ce qu'ils veulent au fond, c'est « VÈtat sujet dans VÉglise libre. » De plus, il reste toujours un grand nombre de points de contact entre les deux domaines; plusieurs conflits d'attribution peuvent ainsi s'élever même sous le régime de séparation ; le principe de liberté lui-même les engendre ; et quand les citoyens ont à se demander s'ils doivent obéir à l'Eglise ou à l'Etat, l'harmonie entre la vie religieuse et la vie politique est facilement rompue, et la division règne dans toutes les têtes et dans tous les cœurs.

Que l'Etat se rappelle, dans ces difficultés inévitables, qu'il n'a pas seulement à protéger ses propres intérêts, mais aussi ceqx 4e la morale et de la religion, dont l'Eglise est le représen-

a) La formule condamnée est ainsi conçue : « Ecclesia a Statu, Statusque ab Ecclesia sejungendus est. » C'est donc la séparation, repoussée par M. Bluntsclili lui-même (vol. II, p. 417 et 418), plutôt que la distinction et Vindépendance des deux pouvoirs, qni semble être condamnée.

tant naturel, et qu'il a affaire à un adversaire redoutable, habile à exploiter toute faiblesse comme tout excès. L'Eglise est la femme, et les larmes de la femme ont souvent triomphé de la force de l'homme. L'Eglise catholique peut être comparée à une noble dame, qui sans doute n'a plus ses armées de guerriers comme au moyen âge, mais dont les influences muettes peuvent encore porter le trouble jusque dans l'état-major du puissant Etat. Les foudres et les interdits de la curie n'effraient plus guère, mais les intrigues de cour et l'excitation des masses peuvent encore susciter de graves périls.

Depuis vingt ans environ, les États ont généralement manqué de prévoyance et d'énergie. Ils ont généreusement renoncé à des moyens traditionnels de défense, comme en 1848, où ils renoncèrent au placel sans même régler la procédure à suivre en cas d'abus {recursus oh abusum). Ils n'ont plus voulu des moyens préventifs, et ont négligé les répressifs, assurant ainsi à l'Église romaine une pleine indépendance, sans prendre garde qu'elle contestait celle de l'Etat. Depuis l'exemple donné par l'Autriche en 1854, plusieurs États se sont même abaissés servilement devant elle, et se sont laissé lier les mains. Soit présomption, soit crainte puérile, l'autorité civile se désarmait insensiblement. L'histoire de ces luttes enregistrera autant de fautes que de faiblesses.

L'État ne devrait jamais oublier qu'il ne peut en aucun cas renoncer à sa souveraineté, c'est-à-dire h sa pleine indépendance politique et à sa suprématie sur l'Église elle-même en matière de droit public et de droit privé. Il est ici l'autorité suprême unique; seul il fait la loi, seul il gouverne, seul il rend la justice. Le droit, avec la contrainte qui le sanctionne, est par sa nature affaire de l'Etat. L'Etat seul a pouvoir sur la liberté et la fortuiie, le corps et la vie. L'Eglisç, par sa nature et sa mission religieuse et morale, n'a que des moyens moraux d'influence et d'action, pile peut être autonome et avoir un pouvoir disciplinaire externe, mais seulement dans les limites des lois et sotfs l'assentiment et le contrôle de l'Etat. Ces principes ne sont contestés par les ultramontains et par la hiérarchie qu'avec une certaine hésitation, en rajson des lois et des traditions de l'Eglise, qui lui défendent

d'user directement de violence; même au moyen âge, elle invoquait le bras séculier. Pour y contredire, l'Eglise est forcée de soutenir que « son glaive » est supérieur à celui de l'Etat, et que le pouvoir de contrainte de l'Etat est tout simplement à son service, conception qui pouvait être acceptée par l'ignorance des temps féodaux, mais que le monde moderne repousse sans hésiter.

L'attitude que prendront les ca^/io/iq'wes laies est très importante dans toutes ces questions. L'ultramontanisme passera aux yeux de beaucoup pour la religion elle-même, aussi longtemps que c'est l'Etat seul qui le combat. Pour faire tomber cette apparence trompeuse, il faut que les catholiques eux-mêmes se déclarent contre lui.

Il est étrange qu'ils se laissent encore aujourd'hui conduire par leurs prêtres comme des mineurs, et qu'ils se soumettent, au moins dans la forme, à une Eglise dans laquelle ils n'ont ni voix ni conseil. Ces mêmes hommes qui veulent concourir à la législation, participer à la justice par les jurés et les schôffen, contrôler toute l'administralion politique et économique, et qui nomment eux-mêmes leurs bourgmestres, leurs maires, leurs conseils municipaux, s'inclinent humblement devant l'autorité du pape et des conciles, des évêques et des curés, et n'osent demander aucune part dans la constitution, les lois, le pouvoir disciplinaire de l'Eglise, aucun contrôle des fonctions ecclésiastiques ! Contrairement à l'ancien droit canon lui-même, ils vont jusqu'à permettre la nomination des curés des communes par la hiérarchie et sans leur concours, et ils semblent encore heureux si on leur laisse quelque influence dans la gestion du patrimoine des fabriques et des fondations locales 1

Cette attitude pleine de faiblesse explique, sans la légitimer, l'omnipotence du clergé catholique. C'est la soumission aveugle et servile des laïcs qui fait sa puissance. Leur autorité se tempérera dès que ces derniers, se ressouvenant de leur qualité d'hommes et de chrétiens, auront le courage d'affirmer les . droits de la raison moderne. On ne pourra continuer à les traiter en enfants sous tutelle, dès qu'ils se présenteront en hommes libres, capables d'agir et de penser avec indépendance.

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Mais, qu'ils soient politiquement conservateurs ou libéraux, pour reconquérir leur liberté, il faut qu'ils rompent avec l'absolutisme papal, et qu'ils exigent une transformation nationale de la constitution de l'Eglise.

Individuellement, le catholique peut aujourd'hui facilement se mettre à l'abri de la tyrannie du clergé, du moins dans les villes. II y a longtemps que l'Eglise n'ose plus y faire valoir ses prétentions autoritaires. Elle souleva même une protestation universelle, quand, récemment, elle tenta de faire usage de l'ancienne excommunication dans le pays de Baden. Mais cette possibilité d'indépendance n'assure point encore l'affranchissement général. L'ancienne domination persiste dans les familles sur les femmes et les enfants des hommes indépendants eux-mêmes, et les masses ne parviennent pas à s'y soustraire. Pour triompher, il faut que les communes, le pays entier, les Etats, forment un seul faisceau de leurs forces.

Au reste, le succès final ne saurait être douteux. L'ultramontanisme, appartenant essentiellement au passé, est destiné à périr. Ignorant des progrès modernes, comment pourrait-il en triompher? Il se jette à la traverse d'une marche nécessaire ; la grande roue de l'histoire universelle le broiera et poursuivra sa course. Ce résultat peut être retardé; il ne saurait être empêché.

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