CHAPITRE IV
La théorie de Stahl.
La théorie « des partis dans l'Eglise et dans l'Etat, » que Friedrich Julius Stahl enseigna à l'université de Berlin, et qui ne fut publiée qu'après sa mort (Berlin 4863), quoique née sur un autre terrain que la conception ultramontaine, s'en rapproche par une intime parenté. Un courant théocratique la pénètre également; elle mêle aussi la religion et le droit, l'autorité divine et les institutions humaines. Frédéric-Guillaume IV avait fait régner à Berlin, ville cependant très moderne et capitale d'un Etat moderne, une sorte de romantisme féodal que Stahl servait avec zèle et dévouement, et qui essayait, assez étrange- Il ment, d'unir les tendances catholiques avec la dogmatique luthérienne et le piétisme, et d'apprêter ce mélange au goût de notre époque en l'assaisonnant d'idées scientifiques modernes empruntées surtout à la philosophie de Schelling. Stahl, grand artiste dans la confection des formules qui donnaient cours à ce système, professeur et écrivain de génie, orateur politique et chef de parti dans la chambre des seigneurs, soutint ces doctrines avec un prodigieux succès. La Prusse semblait avoir oublié sa mission libérale; une certaine analogie d'idées rapprochait la réaction jésuitique de Rome et le système piétiste-féodal de
Berlin. Si les amis de l'idée nationale allemande doutèrent un instant de la Prusse; si, après 1848, celle-ci se jeta dans la politique de la légitimité, et se remit à Schlepptau à la remorque de l'Autriche ; si les divisions entre les nobles et les bourgeois, la bureaucratie et les libéraux, s'aigrissaient tous les jours davantage, c'est en grande partie aux théories de Stahl qu'il faut le rapporter. Indiquons-en donc les traits essentiels.
Stahl ramène tous les partis à l'un ou l'autre de ces deux pôles : révolution ou légitimilé. La plupart des hommes intelligents, en Allemagne du moins, croient cependant n'être ni révolutionnaires ni légitimistes. Il n'importe; Stahl les classe tous, bon gré mal gré, dans l'un de ces camps ; la gauche ou la révolution, la droite ou la légitimité; le centre se partage entre les deux extrêmes, et disparaît.
Pour justifier cet artifice dialectique, Stahl affirme que ces expressions ont un sens tout différent du sens vulgaire. Suivant lui, la révolution n'est pas simplement le renversement ou la transformation violente de la constitution de l'État, c'est-à-dire un événement de l'histoire, mais un principe, un « système politique. » C'est la a révolte, » s'écrie-t-il, qui n'est que le renversement d'un pouvoir établi; la a révolution» est le renversement des rapports eux-mêmes de pouvoir, car elle met l'autorité et \a\oi au-dessous des hommes, quand leur place est au-dessus. « La souveraineté de la volonté nationale, le renouvellement de la société traditionnelle « (c'est-à-dire, sans doute, l'entière dissolution des anciens ordres), « les droits naturels mis au-dessus des institutions au lieu d'être mesurés sur elles, voi4à la révolution. Aussi la révolution n'existe-t-elle, du moins complètement, que depuis 1789 » (p. 2).
De même, suivant Stahl, la légitimité n'est pas seulemqpt le maintien et le respect du droit dynastique traditionnel, et moins encore la simple fidélité à la constitution et aux lois, mais uq dogme politique : « Je comprends sous çg j]om, » -dit-il, « tous les partis qui- reconnaissent un principe supérieur absplument obligatoire, un ordre établi par Dieu, au-dessus de lavplonté nationale et du caprice des princes; tous ceux qui placent ainsi le fondement de l'ordre public en dehors du droit et de l'utilité de
l'homme, de la liberté de la nation et de la sécurité mécanique de la société » (p. 3). Enfin, toute la lutte moderne se résume ainsi : « Est-ce l'ordre établi par Dieu ou la volonté de l'homme qui dominera le monde moral? »
On le voit : au fond, ce que Stahl oppose, c'est le droit humain et le droit divin. Ainsi comprise, sa théorie est moins antipathique que ses expressions, qui rappellent trop l'ancienne catégorie perse d'Ormuz et Ahriman, ou l'ancien Dieu et l'ancien Diable chrétiens. Pour Stahl, la révolution est toujours un crime contre Dieu, une entreprise insensée contre le ciel. Il a une haine non dissimulée pour tous ceux qui fondent humainement l'Etat, et un zèle outré pour le droit divin, nuisible dans un examen scientifique surtout.
Il serait temps qu'on cessât d'attribuer aux principes de 1789 les horreurs de 1792 et 1793 et tous les excès des passions. Ces 9l crimes ne sont pas plus imputables aux « droits de l'homme » que la Saint-Barthélémy de 1572 à la religion chrétienne. Les lazzaroni et les sanfédistes déchaînés par le cardinal Ruffo, en 1799, ont ensanglanté Naples au nom de la religion et du droit divin des rois, de même que Marat et les septembriseurs avaient ensanglanté Paris au nom de l'égalité et de la liberté. Ce ne sont pas les principes, mais les passions fanatiques qui sont les vrais coupables. Tout ce qu'il faut en retenir, c'est qu'un principe, même vrai, mène toujours aux excès quand, ne l'envisageant que d'un côté, on veut l'appliquer absolument. Le droit divin pousse même plus facilement dans cette voie que le principe du droit humain, car il s'appuie sur la volonté réellement - absolue de Dieu, pendant que le second ne peut être compris ^| absolument que par une méconnaissance de la nature relative de l'homme.
Dire que l'Etat et le droit sont l'ordre établi par Dieu même, ou les concevoir comme Vœuvre des hommes, c'est sans doute formuler deux principes différents. Le premier régnait seul au moyen âge, et la monarchie absolue en fit ensuite sa pierre angulaire ; le second l'emporte de nos jours dans la science et dans la politique pratique, et il mène aux idées constitutionnelles et libérales. Mais est-ce vraiment la révolution de 1789 qui a la pre-
mière compris et lormulé cette opposition des deux principes? Comment l'affirmer, alors que, de Grolius jusqu'à Kant, la théorie des droits naturels, « ce soubassement scientifique de la révolution, » commedit Stahl, part toujours du principe humain, et que la politique générale de l'âge moderne l'a mis en pratique dès le milieu du xviii® siècle?
Les idées du moyen âge exercèrent encore une très grande influence dans la révolution anglaise de 1648. C'étaient surtout des mobiles religieux qui agitaient les presbytériens et les puritains; l'esprit partiacal-démocratique luttait contre l'esprit épiscopal-aristocratique; les d^ux partis invoquaient chacun leur droit divin, et s'anathématisaient avec les textes de la Bible. Quelques rares penseurs, comme Milton et Hobbes, s'élevaient seuls au-dessus de ces conceptions, défendant ou attaquant la révolution avec les armes humaines de la philosophie et de l'histoire. Mais le principe humain de l'Etat est déjà triomphant lors de la seconde révolution anglaise de 1689, et c'est en vain que Jacques II invoque alors son droit divin contre la loi du parlement. Bientôt après, Frédéric II se déclare énergiquement dans le même sens, et rompt avec les idées de toutes les autres cours du continent : « La plupart des princes, » s'écrie-t-il, « s'imaginent que Dieu a créé exprès, et par attention toute particulière pour leur grandeur, leur félicité et leur orgueil, cette multitude d'hommes dont le salut leur est commis, et que leurs sujets ne sont destinés qu'à être les instruments et les ministres de leurs passions déréglées... Ces faux principes sont la source empoisonnée des malheurs de l'Europe... Si les princesse défaisaient de ces idées erronées, et qu'ils voulussent remonter jusqu'au but de leur institution, ils verraient que leur élévation n'est que l'ouvrage dès peuples *. » « La révolution » est donc bien antérieure à 1789 ; elle serait née plutôt en 1740, avec l'avènement du grand roi de la Prusse. L'indépendance des Etats-Unis est fondée sur le môme principe humain (1776). Les Américains proclamèrent avant Paris le droit d'une nation libre de renverser la tyrannie,
< Conip. BlunlschLi, Gescli. fies allgcm. SinIsrechI, p. 230. [Œuvres de Frédéric le Grand, VIII, Étal présent ilu corps polili(|uc de lliuropc]
de se donner un gouvernement, et d'en ordonner les pouvoirs pour le mieux de la sûreté et du bien publics. » Et cependant, loin d'être « des impies, » comme dit Stahl, ils reconnaissaient respectueusement que la création de Dieu, qui a fait l'homme sociable, est la cause première et originelle de la liberté et des droits de l'individu et de la nation.
C'est qu'en opposant le droit humain au droit divin, l'on soutient simplement que l'homme, ayant l'intelligence des choses naturelles, de ses besoins et de ses moyens , doit ordonner ses relations avec raison et liberté, sans s'incliner devant une prétendue autorité d'en haut, qu'elle vienne des prêtres ou de la puissancemystérieuse delà tradition. Ce que l'on veut ainsi, c'est que l'invocation mystique des ordres de Dieu ne détermine ni la science ni la politique, et que l'homme, au lieu de compter paresseusement sur une intervention du ciel, fasse pleinement usage de ses forces.
Au reste, cette opposition des deux principes ne se trouve pas que dans le monde moderne comparé au moyen âge. Elle distingue également toutes les conceptions politiques des Grecs et des Romains , de la théocratie absolue ou mixte de VAsie occidentale. On peut dire que l'un caractérise l'Europe, l'autre VAsie.
Un trait essentiel du droit humain, mis en relief par les Romains, c'est de n'ordonner que les choses extérieures, et ainsi sûrement reconnaissables. C'est pour cela qu'il protège également les bons et les méchants, tant qu'ils ne violent pas les droits d'autrui. Le droit humain ne veut pas dominer les consciences, il n'a aucun pouvoir sur elles, il en laisse le soin au tribunal de Dieu, et formule cet axiome d'or : « Qairis prœsumitur bonus. »
Stahl, à la manière des théologiens, part précisément du principe contraire : « Les pensées de l'homme sont mauvaises dès sa jeunesse. L'homme n'est pas seulement faible et imparfait; son âme s'est détournée de Dieu, et elle est tombée dans l'égoïsmc et le péché » (p. 68). Cela devait naturellement le conduire à l'axiome : « Quiris prœsumitur malus, » acceptable peutêtre au confessionnal, impossible au prétoire.
Mais un esprit vraiment religieux, toujours pénétré de la faiblesse humaine en présence de la perfection infinie de Dieu, eût au moins appliqué cette règle d'humilité à tous les hommes. Jésus ne refusa-t-il pas de se laisser appeler « bon maître, » car, disait-il, a Dieu seul est bon? » Stahl, au contraire, n'applique sa maxime qu'au menu peuple, et point « à l'autorité instituée par Dieu. » Il tonne sans relâche contre les fautes et la corruption des sujets; il ignore autant que possible celle des grands. 11 s'imagine que sa théorie est ainsi très chrétienne; et il va à rencontre du Christ, qui flagellait « les scribes et les pharisiens, » c'est-à-dire «l'autorité établie par Dieu » et les « légitimistes » d'alors, et qui épargnait les humbles et les petits. Bien mieux : « La différence, » s'écrie-t-il, « entre les crimes des princes et les crimes des peuples, c'est que les crimes des princes gardent un caractère humain, tandis que les crimes des peuples ont quelque chose de diabolique. Qui ne veut obéir qu'à un gouvernement parfait, n'obéit à personne sur terre, et par conséquent est essentiellement anarchiste >■> (traduisez : les efforts pour se garantir des abus et des fautes du pouvoir sont une révolte continuelle contre Dieu même) ; « Dieu nous ordonne précisément, à rencontre de nos tendances naturelles de ne voir que la sainteté de l'office établi par lui, et d'oublier Vindignité du fonctionnaire » (p. 332). — Ainsi, la doctrine catholique de la sainteté du sacerdoce couvrant l'indignité du prêtre est élevée au rang de dogme politique, système convenable pour une race stupide de barbares, et que l'on ose proposer aux Européens modernes 1 — a C'est un crime du temps, c'est-à-dire un crime des petits » (textuel!), « de supporter difficilement les distinctions de la fortune, de l'honneur et du rang, qui ont pour but unique la salisfaction personnelle du détenteur, qui ne sont qu'une propriété, sans être une mission et une fonction pour le bien delà communauté » (p. 333). Ainsi, Stahl repousse, pour l'aristocratie des riches et des puissants, le précepte moral qui défend à l'homme défaire de son intérêt sa suprême loi. Jésus enseignait directement le contraire, et c'était pour réfréner l'égoïsme des riches qu'il s'écriait : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume du
ciel. » Au milieu de cet encens adultère que notre doctrinaire « chrétien » prodigue aux puissants, il est assez insignifiant de l'entendre ajouter « que les nobles {Junker) qui aiment mieux leurs plaisirs que leurs devoirs sont un mal, mais non la vraie aristocratie. (Ibid.)
Stahl distingue trois degrés dans « le grand parti de la révolution : les libéraux, les démocrates ou radicaux, et les socialistes ou communistes.
Le parti libéral tend « au règne de la bourgeoisie (Mittelstand) et de la liberté individuelle » (p. 72); il veut une application modérée des idées de la révolution, évitant les extrêmes dans les institutions et la violence dans les moyens « (p. 71) ; donc, « il s'arrête au milieu de sa voie, n'osant faire les choses quà demi. » Ce parti se considère comme le réprésentant du régime constitutionnel, du pouvoir des chambres, du parlementarisme; il cherche également à abaisser la royauté et à écarter les classes intérieures; il dissout les provinces pour former les départements, supprime toute différence entre la ville et la campagne, détruit les ordres et les corporations, refuse aux maîtres de métiers toute contrainte disciplinaire sur les compagnons et apprentis, veut abolir le colonat et les baux héréditaires pour n'avoir plus que des pleins propriétaires (p. 82 et 83).
On croirait du moins que l'affranchissement des ouvriers et des agriculteurs profite davantage aux classes inférieures qu'à la « bourgeoisie. » Erreur : Stahl voit « une émancipation de la loi marquée par Dieu à la société » jusque dans la tendance moderne qui rend à ces classes, trop longtemps opprimées, leurs droits et leur dignité d'hommes (p. 85). Mais pourquoi le système des corporations et le colonat seraient-ils plus divins que la liberté de l'industrie ou la propriété libre? D'où vient donc la liberté personnelle, si ce n'est de notre nature telle que Dieu l'a faite? Les institutions du moyen âge ne sont-elles pas aussi des institutions humaines? Elles pouvaient être bonnes autrefois, et peuvent être mauvaises aujourd'hui. Si l'âme pieuse rapporte à Dieu leur naissance, pourquoi pas leur chute? La servitude serait donc plus divine que la liberté? Mais c'est « la vérité renvcrbée ! »
8 L'humanité {Menschlichkeit) séparée de la crainte de Dieu : » tel est le principe du libéralisme(p. 108). a Certain chevalier pillard du moyen âge avait pris pour devise : l'ami de Dieu, l'ennemi des hommes. » Le libéralisme a retourné la phrase : il est « l'ennemi de Dieu et l'ami de tous les hommes. » Les libéraux sont des impies, parce qu'ils conçoivent humainement l'Etat et la société, parce qu'ils repoussent au nom de la liberté de conscience toute religion d'Etat, parce qu'ils distinguent nettement la religion de la politique. Stahl est encore ici en contradiction tant avec la marche générale de l'histoire politique d'Europe et d'Amérique, qu'avec les principes du Christ qui ne voulait point fonder une religion d'Etat, et qui distinguait, au nom de la religion, le royaume de Dieu et le royaume de l'empereur, aussi soigneusement que la science moderne le lait au nom du droit et de l'Etat.
Le parti démocratique n'est « qu'un renchérissement du libéralisme. » Après les modérés, les extrêmes: «L'idéal de ce parti c'est V apothéose de V espèce humaine, donc le pouvoir absolu, la glorification absolue, l'égalité absolue de la nation. » Le libéralisme repose sur les classes moyennes; le démocratisme sur les masses populaires. Son but, c'est la république. 11 veut la souveraineté absolue du peuple avec toutes ses conséquences, sans réserve et sans trêve, toujours effective (p. 79) ; il n'en souffre aucun tempérament, ni deux chambres, ni élections à deux degrés, ni séparation des pouvoirs (p. 181). Il n'est pas même tolérant en matière religieuse, et décrète une religion d'Etat comme un devoir civique (p. 183). La distinction des talents est elle-même un crime devant son principe égalitaire. Il invoque la fraternité; mais ce n'est point la charité chrétienne, c'est « la divinisation réciproque et la divinisation générale de l'espèce humaine » qu'il décore de ce nom. La charité chrétienne est humilité et dévouement; la fraternité démocratique, égoïsme et orgueil. L'une est amour des individus, l'autre indifférence, et n'est fanatique que pour l'idée abstraite de Vhomme (p. 185). La violence enfin et le moyen caractéristi(|nc des démocrates.
C'est a le parti do l'anurchio. » La légalité et l'ordre dont il
se vaille, ne sont que la tyrannie des majorités » (p. 189). 11 ne se soumet même pas à l'autorité d'une assemblée. Son élément, c'est le plébiscite et l'émeute ; ses armes, les sourdes menées et les conspirations. Un seul courant y règne en permanence, celui de bas en haut, attaquant tout pouvoir et toute distinction » (p. 190).
Si ce portrait peut convenir à certains partis radicaux de l'Europe, Stahl lui-même est forcé de reconnaître qu'il ne s'applique nullement à la constitution démocratique des Etats- Unis, et que celle-ci est un système représentatif dans le sens républicain, aussi développé que l'Angleterre l'est dans le sens monarchique-aristocratique. Mais alors, comment le célèbre auteur peut-il logiquement repousser toute démocratie comme révolutionnaire? Stahl d'ailleurs blâme sévèrement la « révolte » de l'Amérique contre l'Angleterre : c'est en la soutenant que la France, « par une juste Némésis, » a appelé la révolution dans son sein (p. 161). Ici encore, il oublie que Frédéric II l'appuya également, et que la Prusse ne fit que s'élever et grandir. Cependant il veut bien admettre que la constitution américaine repose sur certaines bases naturelles et historiques, et qu'elle n'est pas aussi condamnable que les idéals des démocrates européens ; mais il ajoute aussitôt qu'elle serait impossible en Europe.
Le parti démocratique n'est qu'un second degré de la révolution : « la fin nécessaire de sa marche, c'est le socialisme. » « C'est là la conclusion nationale-économique nécessaire de la démocratie arrivée à la pleine conscience d'elle-même » (p. 212) ; et, pour Stahl, le socialisme n'est qu'une variété du communisme, malgré les égards qu'il prétend avoir pour les différences individuelles des talents, des besoins, des prestations.
Les adhérents naturels des idées communistes -socialistes sont en général les grandes classes populaires, mais plus spécialement les ouvriers qui n'ont rien, c'est-à-dire, « en somme, une classe sans situation fixe dans la société, et placé dans la dépendance complète d'un donneur d'ouvrage » (p. 233).
Ce parti ne poursuit pas « la réforme de l'Etat, mais celle do la sociclé; il veut moins une organisation du pouvoir qu'une
Ll-S PAUTIS POLITIQUES. 356
transformation de la propriété, de l'acquisition, de l'existence privée (p. 233). »
Proudhon avait dit : « La propriété, c'est le vol. « Stahl répond avec raison qu'elle est a une exigence de notre nature et de la vie commune, parce qu'elle est la condition nécessaire de la pleine personnalité de l'homme, la base de toute culture individuelle » (p. 237) : « L'individualité ne peut se manifester que si l'homme peut ordonner librement sa manière de vivre, et cela n'est possible que par la propriété; l'homme se révèle par le mode et la mesure de ses acquisitions » (p. 258). Pourquoi faut-il que l'auteur obscurcisse ces vérités en donnant à la propriété un fondement religieux au lieu d'un fondement humain et économique, en faisant gothiqueraent de la royaulè une propriété, et en l'étayant en chaque espèce sur une institution divine! « C'est, » dit-il, « la main de Dieu qui a placé sur le trône d'Autriche la maison de Habsbourg, et non la maison de Kossuth. C'est par un don de Dieu qu'un Goethe ou un Dieffenbach ont fait ce que les autres ne pouvaient faire, et que leurs œuvres ont plus de prix que celles de cent hommes ensemble ; que le gosier d'une Jenny Lind est un capital ; que A et B sont nés avant X et Y, et ont pris possession du sol fertile » (p. 262). « Sans lé christianisme, point de royauté, point même de propriété » (p. 263.)
Sans doute, répondrons-nous, l'admirable nature de l'homme ne s'explique pas sans Dieu, et les dons individuels eux-mêmes ont en lui leur source dernière. Mais le travail vient de l'homme ; il est la manifestation de son activité; et il en est de même de l'établissement et de la conservation de la propriété. La religion demande à l'homme l'entier sacrifice de son esprit à l'esprit divin. Eu elle-même, elle ignore donc la propriété, qui est la domination des choses matérielles. Aussi le Christ, loin de conseiller à ses apôtres d'acquérir dqs terres, allait jusqu'à leur prescrire l'abandon de leurs biens.
Nous comprenons parfaitement le sentiment religieux qui rapporte à Dieu tous les biens et le remercie avec effusion de ses dons. Mais ce qui est inadmissible, c'est la transformation de ct'l'ri nieuse pensée en principe scicnlifique de droit ou de poli-
tique, alors que les plans de Dieu dans l'histoire universelle et son action dans chaque cas particulier ne peuvent être reconnus d'avance avec quelque certitude. Pourquoi rapporter à la Providence le règne de Jacques II d'Angleterre, plutôt que le règne de Cromwell ou de Guillaume III? comment voir sa main dans le gouvernement séculaire de la France par les Bourbons, et la rejeter dans l'avènement des Napoléons? pourquoi dans l'oppression de l'Italie par l'Autriche ou la France, et non dans son unification sous Victor Emmanuel?
Il est assez commode de n'attribuer à la Providence qu'une moitié de l'histoire, comme l'avènement des dynasties du moyen âge, et de nier son action dans la période moderne qui les a renversées. Le doigt de Dieu serait-il donc absent de l'histoire moderne? ne peut-il plus élever et renverser les trônes? n'a-t-il pas pu permettre, autrefois aussi, des usurpations et des révolutions?
L'histoire du monde continue sa marche géante, sans souci des scrupules et des superstitions légitimistes, qui s'imaginent que Dieu va gouverner le monde à leur gré, et qui ne permettent même pas, en réalité, de comprendre l'histoire universelle sous un jour vraiment religieux. Soyons plus modestes. L'étude des voies de la Providence n'a guère de base scientifique qu'à l'égard de la marche générale des temps passés. Elle ne saurait ni découvrir l'avenir ni déterminer la vie politique actuelle.
La méthode scientifique-humaine est seule vraiment féconde dans l'élude des choses et de la société humaines : pour comprendre ce que l'homme peut et doit faire, il faut comprendre d'abord ce qu'il a produit et ce qu'il a détruit lui-même. La vraie méthode de la science du droit et de l'Etat, s'arrête à ce qui est humainement intelligible.
Stahl essaie aussi d'indiquer le remède des maux contemporains. Il faut, suivant lui, « régler la concurrence et restaurer ainsi un principe du passé, pousser à l'association et développer ainsi un principe de l'avenir. » Le socialisme lui aurait en outre montré « la nécessité d'unir le social et le politique, c'est-à-dire les rapports de possession et les rapports d'autorité ; » il veut, eu consé(iuence, « le pouvoir magistral des propriétaires sur
leurs ouvriers, des maîtres sur leurs compagnons, de la corporation sur les maîtres » (p. 288). Encore ici et toujours, c'est au moyen âge qu'i nous ramène.
Mais si, dans sa peinture de « la révolution, » les partis extrêmes lui paraissent à peu près les seuls logiques, il a quelque répugnance à juger de même quand il étudie les partis de la « légitimité. » Sa situation politique lui impose ici des ménagements : il craindrait de se montrer aussi catholique-réactionnaire que de Maistre, ou aussi patrimonial que Louis de Haller.
« Les représentants naturels du principe de la légitimité, » s'écrie-t-il, « sont les princes d'abord, puis la noblesse, puis l'armée^ enfin le clergé orthodoxe. » Il forme ainsi son parti de toutes les autorités politiques et religieuses, de tous les représentants du privilège historique et du pouvoir militaire, pour lui opposer toutes les classes bourgeoises et populaires, qu'il entasse dans le parti de la révolution. Deux armées se partagent l'État : les gouvernants ou « les soldats de Dieu, » les gouvernés tt tous suspects d'hostilité contre l'ordre divin, portés par nature à la rébellion, enfants du péché, continuateurs de Satan. »
En vain lui crie-t-on que la bourgeoisie cullivée, sans être légitimiste, est cependant naturellement hostile aux révolutions. Comme le patriarche du Nathan de Lessing, il répond imperturbablement : « N'importe, qu'on brûle le Juif! » En vain lui montre-t-on que les grandes classes populaires forment, dans l'opinion des plus grands princes et des meilleurs hommes d'Etat, le plus ferme appui de la monarchie et le plus important objet de l'art de gouverner. Pour lui, elles demeurent un danger permanent de révolution, carie sentiment de leur force les rend toujours prêtes à renverser l'Etat. Enfin, les nombreux ouvriers qui gagnent leur pain quotidien à la sueur de leur front, et qui sont frappés, suivant son étonnante expression, a de la malédiction du travail, » sont recommandés à la sévère surveillance du pouvoir, comme « les ennemis-nés de la légitimité. »
La théorie de Stahl sépare donc les gouvernants et les gouvernés en deux camps ennemis. Elle augmente en haut la méfiance, en bas la haine. L'Etat n'est plus l'union pacifique, mais la
Sa8 LA POLITIQUF..
guerre des classes. Le régime moderne repose sur la coopération du gouvernement et de la représentation nationale ; il suppose donc partout union et bonne entente, par suite, modération chez tous. Stahl, au contraire, remplit ses deux camps de principes exclusifs et d'idées fanatiques, et les met en lutte ardente et perpétuelle.
Dans un Etat libre, Vautorité conquiertV assentiment libre de la majorité. Mais Stahl veut dès l'abord et d'avance soumettre la majorité à l'autorité. Il fait des princes et des chefs les ennemis de la nation, et leur oppose hostilement les masses, dont les prestations nombreuses permettent seules à l'Etat de marcher, à l'armée de se recruter. Il est vraiment incroyable qu'un semblable système ait compté de nombreux adhérents dans un État aussi avancé que la Prusse, et qu'il ait pu exercer sur sa politique pratique une grande et détestable influence.
Les légitimistes ont toujours essayé d'attirer les princes dans leur camp, et souvent avec succès. Leur théorie flatte l'orgueil et la vanité des puissants, dont elle fait les élus de Dieu et les représentants de sa majesté, comme si Dieu aimait davantage les princes que les peuples. Mais aussi, voyez les enseignements des sanglantes tragédies de l'histoire! C'est précisément pour s'être revêtus d'une légitimité divine, pour s'être mis au-dessus de leurs devoirs publics et jetés avec leur droit historique à la traverse du courant de l'histoire universelle, que les Stuarts d'Angleterre et d'Ecosse, les Bourbons de France et d'Italie, les Wasas de Suède, les Habsbourgs d'Italie, les Welfes de Hanovre, ont perdus leurs trônes ^ Et la même logique des événements élevait en même temps les princes qui, comprenant humainement les devoirs de la politique humaine, s'eff'orçaient de donner satisfaction aux tendances modernes de formation nationale et de liberté. C'est en se mettant à la tête de la « révolution, » comme dirait Stahl, c'est-à-dire en accomplissant une transformation devenue nécessaire, que le prince d'Orange Guillaume III d'Angleterre, les Hohenzollern Frédéric le Grand et Guillaume de
< G. Frants (Kritik aller Parteien, Berlin 1862, p. 35) : « On peut considcrer l'invocatioa du droit divin par une dynastie comme le précurseur de sa clnite, car elle montre ainsi que sa vue des relations humaines s'est obscurcie. »
Prusse, les Napoléons en France, les Bernadottes en Suède, et les Carignans en Italie, ont fait la grandeur et la fortune de leurs maisons.
Stahl nie que le parti de la légitimité soit nécessairement pour « le pouvoir illimité du roi » (p. 301) ou pour la monarchie absolue. Mais le droit divin tend naturellement à l'absolu, et le pouvoir ne peut être limité que par des institutions humaines. Il se défend également de « la conception théocratique de Dieu gouvernant immédiatement le monde » (p. 304). Cependant encore, la nature divine qu'il attribue au droit du prince n'a aucun sens si elle n'est pas théocratique. Et s'il reproche au parti libéral de s'arrêter à mi-chemin, que fait-il donc lui-même? Mais c'est surtout en présence de la théorie catholique que son doctrinarisrae protestant s'embarrasse. De Maistre, qui veut restaurer le pouvoir universel du pape, est un légitimiste bien plus conséquent. Si l'autorité temporelle est armée du droit divin, si toute opposition sérieuse contre ses abus est une criminelle révolte contre Dieu, comment Stahl peut-il refuser ce même droit divin à la hiérarchie romaine (p. 370) ? Dès lors les ultramontains n'ont-ils pas raison de condamner la Réforme comme une coupable révolution ? La route de Stahl mène à Rome!
Enfin il repousse comme révolutionnaire le droit naturel de Vhomme. Mais la nature humaine n'est-elle donc plus l'œuvre de Dieu? Il élève par-dessus tout le droit historique. Mais celui-ci n'est-il pas principalement le produit de notre histoire terrestre? Sa conception du droit est d'ailleurs étrange, voire radicale dans le fond. Pour lui, le droit n'est point quelque chose de vivant, une des faces de la nature de l'homme et de la nation, mais quelque chose d'abstrait placé m dehors de l'homme supérieur à l'homme, déterminé par soi-wcme ; « Le droit est d'autant plus sacré qu'il se dégage davantage des formes concrètes de la loi, et qu'il vaut par lui-même comme règle préexistante dont personne ne demande plus l'origine » (p. 307); et « l'autorité est d'autant plus sainte que l'action de l'homme a pris moins de part à son établissement » (p. 399). Stahl semble regarder comme criminel et infecté de révolution tout ce que l'homme produit par son travail et sa raison, son vouloir et sa vertu. Dans cet es-
prit, le plus parfait des gouvernements serait finalement celui qui, fermant les yeux sur les choses humaines, consulterait rUrim et le Thurim, les oracles, le vol des oiseaux, les entrailles des victimes, à la manière des prêtres juifs, des anciens Hellènes ou des augures romains. Le monde devenu majeur devrait retomber dans l'enfance et se remettre aux mains des prêtres et des astrologues. « L'État chrétien » de Stahl est une théocratie bâtarde, à peine possible en Russie, indigne de l'Europe civilisée!
En vain l'auteur s'efforce-t-il de contester ï inapplicabilité et par suite la slérililé de son système dans toutes les questions vraiment juridiques ou politiques. Pourquoi la censure seraitelle plus divine que la liberté de la presse, les lois particulières que les codifications complètes, le service militaire annuel que le service triennal, la monarchie des ordres que la monarchie représentative? Son principe ne mène donc à rien d'utile, ni pour la société ni pour l'État. Il ne ralliera pas plus l'esprit indépendant des Allemands ou le goût progressif des Anglais que le besoin de gloire des Français ou le sentiment national des Italiens.