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CHAPITRE V

La théorie de Rohmer.

C'est en 1842, au milieu des luttes politiques qui divisaient alors le canton de Zurich et la Suisse, que Friedrich Rohmer conçut sa remarquable théorie des partis'. Theodor Rohmer, son frère puîné, la publia deux ans plus tard, dans un livre aussi soUde que brillamment écrit, de l'aveu même de ses adversaires '. Je pris alors aussi une part active à son développement.

Les vives lumières qui jaillissent de cette œuvre sont devenues petit à petit le bien commun des hommes politiques de l'Europe. Nombre d'Anglais et de Français s'en sont inspirés, et des publicistes en renom ont souvent puisé à sa source et exploité ses axiomes.

Cependant la fortune du livre ne répondit pas dès l'abord à sa valeur réelle et au talent de ses auteurs, et cela par une double raison ;

Un grand nombre de progressistes craignirent d'abord d'y trouver moins une étude scientifique qu'une œuvre de parti destinée à rompre habilement les groupements politiques, à humilier

' Elle fut d'abord exposée dans le « Beobachter aus der ôsUichen Schweis. » ' Friedrich Rohmers Lehre von den politisclicn Parteien, par Theodor Rohmer, ZuricJt, 1844. (Actuellement réimprimé par Beck, édit., Nordiingen.)

les radicaux, à aider la réaction par l'union des conservateurs et des libéraux K Cette défiance injuste, de même que la fureur des partis extrêmes, ne s'explique que par les circonstances du moment. Le système de Rolimer découle logiquement de sa psychologie, et il est aussi défavorable à toute réaction qu'utile aux formations libres. On peut reconnaître cependant que sa première formule se ressentait des luttes concomitantes, qu'elle peignait avec une certaine exagération et une certaine âpreté les fautes, les crimes des radicaux et des absolutistes, et qu'elle méconnaissait trop les avantages et la nécessité de ces partis eux-mêmes.

En second lieu, la vie des partis était encore fort retardée dans l'Allemagne d'alors. L'étude psychologique de l'esprit politique y était absolument neuve. L'œuvre de Rohmer aurait eu bien plus de succès si elle eût paru en 1849, ou mieux encore en 1867.

De même que l'État doit être compris et expliqué par la nature humaine, de même les partis politiques qui l'animent ne peuvent l'être, dans leurs causes naturelles, que par la vie humaine. Pour connaître, » dit Rohmer, « le corps de l'État, j'étudie les rapports essentiels (GrundverhàUnisse) de l'âme humaine; pour expliquer sa vie, je dois rechercher les lois de leur développement» (§17).

Or l'homme se développe successivement, suivant la série des âges, qui ont chacun leur caractère propre et leur esprit; et d'autre part, les divers partis politiques se distinguent entre eux, simultanément, Tpa.T des différences exactement correspondantes k celles des âges. Donc, la loi naturelle de leur vie est la même que la loi psychologique des âges de la vie humaine.

L'homme (vir) grandit et se développe naturellement, puis décline. Voyez-le croître avec rapidité dans la double période de son enfance et de sa puèrilitél Puis la puberté s'accomplit, Vadolescence brille dans sa fleur, et bientôt le jeune homme s'avance, plein de feu et d'audace. Vdge mûr, plus parfait, su cède, et marche lentement vers la vieillesse.

' L'article « Parteien » d'AbI (dans les suppléments de la première édition du Slatslexicon de Rotteck et Wclker) formule légèrement cette accusation comme une incontestable véri'é. *

Le jeune homme et V homme mûr occupent le sommet de la vie naturelle; ils ont tous deux la plénitude des forces actives et viriles. Seulement, ce sont les forces créatrices et productives qui agissent surtout dans le premier, les forces conservatrices et correctives dans le second. Le jeune homme répond ainsi au libéralisme, l'homme mûr au conservatisme.

Au contraire, Yenfance aspire à la virilité, but éloigné de son développement, et ce sont les forces réceptives, par conséquent passives, qui dominent en elle. Son œil est attentif, mais facilement distrait; son imagination vive, son âme tendre et docile; mais la force indépendante et créatrice, la raison sûre, manquent. Or ces traits sont exactement ceux du radicalisme. Le vieillard, à son tour n'a plus qu'un usage incertain des forces viriles; les éléments passifs et féminins redeviennent prépondérants : tyrannie, irritabilité, finesse, esprit de combinaison ; c'est l'image parfaite du parti absolutiste.

Si donc l'État n'est point une simple abstraction, mais un être vivant, la forme consciente eimdle de la nation, et pour ainsi dire Vhomme lui-même (vir) agrandi, la mission naturelle de le gouverner appartient surtout aux partis dans lesquels les forces viriles dominent, aux libéraux et aux conservateurs . Les deux partis extrêmes n'ont donc naturellement dans l'État qu'une importance subordonnée.

On le voit : le système psychologique renverse l'opinion courante qui ne trouve dans les libéraux que des demi-progressistes, et dans les conservateurs que des absolutistes inconséquents. Cette ancienne théorie, encore si souvent ressassée, livre l'État aux partis extrêmes. Celle de Rohmer, au contraire, subordonne les extrêmes aux partis moyens, plus mâles et mieux équilibrés. Elle veut que le jeune libéralisme conduise le radicalisme encore enfant, et que le sage conservateur modère le zèle de l'absolutiste.

Hâtons-nous i^i de prévenir un malentendu. On objecte souvent que des hommes de tout âge se pressent dans le sein de tous les partis; qu'ainsi les partis ne se groupent pas suivant les âges, mais suivant les principes, les intérêts, les buts, et que Rohmer se trompe. Pénétrons plus avant dans sa théorie.

36 i LA POLITIQUE.

Quiconque ne meurt pas prématurément, passe par les dilférents âges de la vie, et peut observer sur lui-môme et sur les autres les caractères qui les distinguent. Rien ne le convaincra mieux de la justesse de l'explication rohmérienne. Aussi, si l'âge déterminait exclusivement la conduite de l'homme, chacun de nous partirait enfant du camp radical, pour aboutir vieillard au camp absolutiste.

Pourquoi donc les faits ne concordent-ils pas avec cette règle? Pourquoi l'expérience permet-elle tout ou plus d'affirmer que la jeunesse est plutôt radicale ou libérale, l'âge plus mûr conservateur ou absolutiste? Pourquoi nous montre-t-elle nombre de radicaux à cheveux blancs et des absolutstes à peine échappés de l'école?

C'est que l'homme n'est pas simplement un être d'espèce, dont la vie entière est déterminée d'avance et nécessairement par la succession des âges. Les caractères de l'espèce, si clairement reconnaissables dans le corps humain, subissent bien la loi fixe des âges. Mais ces qualités physiques et morales, qui déterminent la vie de race, ne sont qu'une face de notre nature.

L'homme est un être double. A côté de la face semblable, il y en a une seconde, qui diffère dans chacun, et qui, loin de subir la loi des âges, se développe indépendamment : c'est Vesprit, le talent individuel, qualité spéciale dont la race corporelle est la substance. (Comp. ci-dessus, 1. III, ch. i.)

Cet esprit individuel ne renferme sans doute aucune force qui soit étrangère à la race en général. Seulement, les rapports des forces humaines varient dans chacun de la manière la plus diverse.

On comprend donc facilement que si les qualités normales des âges dominent plus ou moins la nature individuelle, elles peuvent, à leur tour, être dominées par elle. C'est ainsi que certains hommes demeurent perpétuellement enfants ou puérils, que d'autres montrent dès leur jeunesse une prudence et nne raison consommées. Alcibiade était encore un enfant à l'âge d'homme; Auguste adolescent était un vieillard; Peric/è5 garda sa jeunesse jusqu'au tombeau ; Scipion fut toute sa vie un homme.

Or le choix d'un parti et l'influence qu'on y exerce, dépen-j

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dent encore plus des dispositions individuelles que de l'âge. Certains individus sont conservateurs, d'autres radicaux par nature. Il suffit pour s'en convaincre d'étudier les hommes qui s'occupent activement de politique. Si nous pouvions pénétrer l'enveloppe humaine et reconnaître l'individualité cachée aussi clairement que les qualités de race, nous indiquerions avec certitude le parti auquel chacun de nous appartient par sa naiure individuelle.

Nul n'est responsable de sa nature; ainsi, personne ne peut se reprocher d'appartenir naturellement à tel ou tel parti. Les partis ont en réalité leur cause dernière dans la diversité des natures individuelles, voulue par Dieu; donc ils sont nécessaires. Ils ont le droit d'exister, en tant qu'ils émanent de cette diversité même. Aussi les partis naturels peuvent-ils bien se combattre pour trouver leur juste rapport; mais ils ne sauraient, sans crime, songer à s'entre-détruire. Ils sont tous indispensables à la vie si richement mouvementée de l'homme. L'humanité et la bonne politique exigent même qu'ils se respectent l'un l'autre.

Mais la. nature ne domine point exclusivement; à côté d'elle, il y a la liberté; et celle-ci vient à son tour jouer un rôle considérable dans la formation des partis.

Une nature puérile se sent poussée vers le radicalisme, une nature vieillie vers l'absolutisme. Mais cette tendance ne déterminera pas toujours le choix; mille intérêts divers viennent la traverser et la rompre ; et surtout, l'homme peut la vaincre par sa liberté même. Si donc la nature est ici notre premier facteur, le choix libre en est le second.

Voilà pourquoi l'on rencontre souvent dans un parti, et même à sa tête, des hommes qui n'ont individuellement aucun de ses caractères. Le parti ultramontain, avec son caractère évident de vieillesse, compte nombre d'adhérents d'une naïveté enfantine, et certains chefs insolents comme des gamins. On a vu de rusés absolutistes se mettre à la tête du parti radical et exploiter savamment son inexpérience. Parfois, c'est un libéral qui conduit les conservateurs; et l'on trouve toujours certaines natures conservatrices parmi les chefs des libéraux.

3(iG LA POLITIQUE.

U éducation et la profession exercent, en outre, une si grande influence sur la formation des partis, qu'on peut en faire la remarque dans toutes les classes de la société. La volonté des parents, la famille, l'école, la vie pratique, l'usage, viennent rompre de mille manières la force des dispositions individuelles, et s'assimilent lentement les natures contraires. C'est ainsi que l'agriculture a une influence conservatrice, le commerce et l'industrie une influence libérale. L'éducation des jésuites révolte parfois la jeunesse; mais elle parvient aussi à transformer ses disciples soumis, et à les marquer de son empreinte absolutiste.

Ce qui augmente encore la variété du jeu des nuances et des formations, c'est que le caractère individuel est rarement pur et complet. Il présente le plus souvent des lacunes, des mélanges, des contradictions. Les natures complètes et parfaitement équilibrées sont extrêmement rares. Elles n'appartiennent guère qu'aux grands hommes, qui dominent l'histoire universelle, et qui sont ainsi les hauts types des partis.

Les vrais conservateurs et les vrais libéraux sont même peu nombreux quand on ne leur demande qu'une perfection relative. Les esprits virils, les mâles caractères, sont toujours clairsemés. Peu d'hommes ont la force créatrice, intelligente, ordonnatrice, le génie éclairé et souverain du haut type libéral, ou la sagesse tranquille, la ferme raison , les nobles sentiments du haut type conservateur. Si pourtant ces partis sont aussi nombreux, c'est que leurs adhérents, malgré leurs défauts et leurs faiblesses, savent au moins respecter un idéal élevé et obéfr volontairement au conseil et à la raison des grands hommes.

Môme chez les nations les plus mâles, chez les Germains par exemple, c'est la race qui est virile plutôt que les individus ; mais chez elles, les individus se sentent du moins assez de forces actives pour être capables de marcher sous la conduite des hommes complets {der echten Mdnner) dans un État virilement constitué. Sans cette subordination, le règne passionné des extrêmes l'emporterait dans le monde; car les masses isolées renferment partout plus d'éléments passifs que d'éléments actifs. VEtat libre n'est donc pas celui où la majorité gouverne, mais

celui où la majorité se laisse conduire avec intelligence et liberté par les meilleurs et les plus capables.

L'un a l'esprit radical et le caractère libéral: Garibaldi, par exemple, âme noble, mais portée aux illusions abstraites ; l'autre, l'esprit libéral et l'âme conservatrice : tel le grand César; un troisième, comme Richelieu, unira l'absolutisme du caractère aux tendances conservatrices; un dernier enfin, comme NapO' léoii m, aura des idées libérales et des calculs, absolutistes. Ces mélanges varient à l'infini, adoucissent la roideur des partis, couvrent en mille endroits la ligne qui les sépare.

C'est en Angleterre que les quatre partis naturels se reconnaissent le mieux. Dans le parlement anglais, les radicaux se distinguent très nettement des whigs libéraux, et les, ultra-tories absolutistes des tories conservateurs. Les autres États avancés présentent des divisions analogues. Les chambres françaises ont ordinairement un centre droit conservateur et un centre gauche libéral, puis une extrême gauche radicale et une extrême droite absolutiste. De même, les nationaux-libéraux du Reichstag alU' mand se sont séparés des progressistes, plus portés aux doctrines radicales, et les conservateurs -libres du parti ministériel, qui renfermait nombre de nobles absolutistes.

On ne peut douter que ces groupements ne soient l'expression des divisions naturelles des partis, quoiqu'ils soient encore loin d'être dégagés do tout alliage.

Cependant les élections et les délibérations des assemblées ne mettent souvent, en dernière analyse, que deux systèmes en présence, et tous les autres sont généralement forcés de s'y rallier. Les quatre groupes naturels se réduisent ainsi fréquemment à deux, par des combinaisons très diverses.

Tantôt c'est un seul parti qui se pose en adversaire des trois autres, et qui marche à une défaite presque certaine sous les coups de la coalition que ses prétentions ont engendrée. Ce rôle isolé appartient rarement à un parti moyen. Mais quand les passions sont déchaînées, un parti extrême parvient quelquefois à terroriser, à écraser momentanément tous les autres : ainsi les JacobÎJis radicaux, appuyés sur un peuple furieux(i792 et 1793); ainsi encore les absolutistes extrêmes du parti de la cour, en Es-

pagne, sous le triste Ferdinand VII. Heureusement, la force des oppositions naturelles ne permet pas que cette domination soit longue.

Une coalition plus dangereuse et assez fréquente, c'est celle des extrêmes contre les modérés. Mais elle dure peut-être moins encore. Les extrêmes qui se touchent momentanément se réservent toujours de se séparer et de se combattre avec violence sitôt après la victoire. Ils ne sont jamais véritablement unis. Une haine commune ou une négation pure et simple les unit accidentellement; mais ils ne peuvent s'entendre sur un résultat positif, car le règne de l'un appelle nécessairement la contradiction directe de l'autre. La paix n'est possible entre eux que par l'action modératrice et calmante des partis moyens.

La coalition des uUramontains avec les démocrates radicaux, voire même avec les communistes et les socialistes, est un remarquable exemple de ce genre.

L'alliance des extrêmes force souvent les partis moyens h s'entendre; l'union de ceux-ci engendre , suivant les cas, une politique conservatrice-lihéraLie ou /i6era/e-conservatrice , qui empêche généralement le triomphe des extrêmes, tant par suite de la supériorité intellectuelle des partis moyens qu'en raison des meilleurs éléments des extrêmes qu'ils parviennent à ramener. C'est ainsi que l'accord des wighs et des tories a pu introduire d'importantes réformes malgré la coalition des ultra-tories et des radicaux. L'histoire des chambres allemandes présente des exemples semblables.

Mais ce qui est le plus fréquent, c'est la coalition des libéraux et des radicaux, ou le parti du mouvement, marchant contre les conservateurs et les absolutistes réunis, ou le parti de la conservation. Ce groupement n'est mauvais ni en lui-même ni dans ses effets. Il peut même porter les forces de la nation à leur plus haut degré, pourvu que, dans chacun des deux camps, ce soient en réalité les modérés qui gouvernent. Mais la prépondérance des extrêmes serait encore ici très dangereuse. L'État, ballotté violemment d'un pôle à l'autre, perdrait tout reposet toute sécurité. C'est là ce qui explique en grande partie la violence successive do lu révolution et do la réaction dans lEuropo aïo-

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derne depuis un siècle. Pour la paix des Etats et le sage progrès, il faut que la fraction modérée et plus virile de chacun des deux groupes sache prendre la direction des extrêmes.

Essayons maintenant de définir les types des quatre partis politiques. La réalité, sans doute, ne fait qu'en approcher plus ou moins, sans jamais y correspondre absolument. Mais, en les mettant en relief, c'est-à-dire en montrant bien le fond et la forme purs des oppositions naturelles, la science éclaire et ordonne la variété infinie des phénomènes particuliers.

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