CHAPITRE VI
Le radicalisme.
Le radicalisme montre surtout sa force quand une grande transformation se prépare et qu'une ère nouvelle s'ouvre pour l'humanité. Il aide alors puissamment à renverser des institutions vieillies et caduques, et déblaie le terrain.
Or l'humanité se trouve réellement dans une période de ce genre depuis le milieu du siècle passé. Les institutions du moyen âge sont définitivement tombées, et une ère de transformation s'est ouverte à la lumière des idées nouvelles. Le radicalisme a ici sa légitimité naturelle; il est le précurseur et le préparateur des temps nouveaux. C'est pour cela que les idées radicales ont eu tant de puissance au xviii' siècle, et que les partis radicaux apparaissent alors au premier plan des événements. Leur force atteint son apogée dans les révolutions qui lancent le monde hors des voies du passé.
L'esprit de l'enfant est surtout réceptif, ses qualités principales sont surtout féminines. Son regard s'ouvre à toutes choses, perçoit une multitude d'impressions et d'images, et son intelligence en déduit aussitôt des généralités peu réfléchies. On apprend relativement davantage dans sa jeunesse que dans tout le reste de sa vie. L'imagination est vive, toujours en mouvo-
meut, remplie de rêves. La poupée devient un enfant, le cheval de bois un fier coursier. Les obstacles semblent ne pas exister; la raison est trop jeune pour les comprendre. Toutes les pensées sont pour l'avenir. Il semble qu'un monde nouveau s'ouvre avec nous, et que nous pourrons l'organiser à notre fantaisie.
Cet idéalisme et ce goût des principes abstraits se montrent remarquablement à l'époque de la Révolution française. Les doctrines qui la préparèrent appartenaient à une abstraction radicale. Cette école spéculative s'était formée une foule de conceptions idéales, et elle les formulait en axiomes, sans souci des forces réelles qui déterminent la vie des nations. Rousseau, son grand maître, est une nature nettement radicale. Les Etats réels l'inquiètent peu. Il ne veut pas les réformer, mais les transformer de fond en comble. Au moyen de définitions générales du contrat social, de la volonté générale, de l'action executive, il bâtit dans son imagination un nouvel ordre politique, et fonde commodément, avec des fictions, la volonté de l'Etat sur la reconnaissance réciproque que les individus feront de leur liberté. Le radical abbé Siéyès marche sur ses traces, en appelant le règne du tiers état celui de l'humanité parfaite, et en essayant de construire, mathématiquement et comme une pyramide régulière, un édifice entièrement neuf sur le sol débarrassé des « privilèges » vieillis et détestés. Ces conceptions abstraites trouvèrent dans Robespierre un doctrinaire radical qui s'en fit le terrible exécuteur.
C'est ainsi que l'on sépara le principe vrai de légalité des droits, de son principe complémentaire des différences individuelles, et que l'on lit de la liberté du citoyen un principe politique exclusif et absolu. Dès lors, quiconque avait l'audace de sortir de la foule était égalisé par la guillotine.
L'égalité et la liberté sont deux principes qui se complètent et se limitent l'un l'autre. La Constituante les avait reconnus tous deux; mais elle donnait déjà dans les illusions radicales en les proclamant comme des lois absolues, et en s'imaginant que les hommes allaient aussitôt s'incliner devant elles. On confondait dès lors, à l'exemple des anciens Hellènes, la liberté de tous avec
le règne de la foule \ et l'on asservissait les individus au nom de la souveraineté du peuple. L'égalité nouvelle de tous les citoyens anéantit les privilèges, mais n'empêcha pas la persécution violente de l'aristoratie.
Les radicaux des autres pays se sont bercés des mêmes illusions. Oublier les forces réelles et les situations historiques, et croire que la vie est régie par des conceptions abstraites et imaginées, sont deux traits presque infaillibles du radicalisme.
Une nature radicale s'enthousiasme de Végalité, en devient fanatique, et se nourrit dès lors d'une série de rêves.
Les communistes concluent de Végalité des droits, c'est-à-dire de la faculté d'acquérir égale pour tous, à l'égalité de la réalisation de ce droit, c'est-à-dire à Végalité des fortunes; puis, avançant dans cette voie, ils aboutissent à la suppression de la propriété, de crainte que l'inégalité ne se rétablisse par le travail de l'un et la paresse de l'autre. Mais la nature, qui nous fait égaux comme hommes, et qui donne ainsi un fondement naturel à l'égalité des droits, nous fait inégaux comme individus. C'est donc elle-même qui engendre l'inégalité des fortunes. Le partage égal des biens a été dans tous les temps une illusion d'enfant : Uabeuf est eu ceci plus radical que Robespierre, le Russe Bakunin que l'Alllemand Marx.
L'Amérique a aboli l'esclavage des noirs, et leur a accordé la même liberté civile qu'aux blancs : c'était reconnaître l'égalité naturelle des hommes. Elle leur a même donné l'égalité des droits politiques; cette concession se juslitiedéjà moins, quoique nombre de noirs soient aussi capables que bien des blancs. Mais certains Américains tombent dans des illusions radicales et puériles, en contradiction avec toute l'histoire du monde, quand ils vont jusqu à prétendre que la différence de race est sans importance au regard de l'Etat, et qu'une démocratie représentative peut convenir à une population grossière de nègres, aussi bien qu'aux virils Anglo-Saxons.
' Suivant Laurent, « Études sur l'hist. de l'Iium., » cette confusion résultait d'un mélange d'anciennes iradiiiuns romaines avec les idées de l'absolutisme royal tombé.
LES PARTIS POLITIOUES. 373
Les tendances radicales de notre époque ont certainement leur part dans l'extension du suffrage universel égal avec ses circomcripticns égales, sans égard à la diversité des valeurs et des capacités. L'humanité dans son ensemble est sortie de l'enfance depuis longtemps ; notre siècle est certainement plus viril que puéril ; le grand «17^ moderne est plus libéral que radical. Mais nous ne sommes encore qu'au début de cet âge, et c'est ce qui explique les éléments radicaux qui accompagnent ses pas et la puissance des systèmes abstraits. Cette ardeur pour l'égalité, propre à l'esprit du jour, et qui a certainement été utile à l'élévation libérale des classes inférieures, rend le suffrage universel populaire même pour nombre de ceux qui en sentent clairement les dangers. On peut même dire qu'il constitue un grand progrès moderne, en tant qu'il unit davantage tous les citoyens entre eux et l'Etat, et qu'il réveille l'esprit politique et le patriotisme jusque dans les dernières classes. Mais s'imaginer que la multitude votera toujours le bien et l'utile, et que sa volonté est la source infaillible de tout droit, c'est se bercer d'illusions radicales, poursuivre une chimère, et finir par perdre pied; c'est méconnaître les enseignements de l'histoire, qui a vu trop souvent la plus dure tyrannie, de l'Eglise ou de l'Etat, se fonder sur l'approbation des masses.
Il est très remarquable de voir, notamment dans Stuart Mill, combien les idées sont souvent mêlées et confuses dans cette question. Le célèbre Anglais défend vivement l'universalité du suffrage, mais il en re^^tousse V égalité, : l'homme instruit doitavoir plus de voix que l'homme inculte. Et ce même auteur, qui corrige ici les tendances radicales, réclame, contrairement à tous les précédents, le suffrage égal des hommes et des femmes, et se montre ainsi plus radical que tous les radicaux du passé.
La théorie radicale de l'égalité méconnaît les différences réelles. De même, la théorie radicale de la liberté oublie les conditions et les limités nécessaires de celle-ci, et donne à une formule abstraite des conséquences absolues. Tantôt elle part de l'individu, et exagérant sans mesure l'arbitraire individuel, elle conduit à la dissolution du cor|)s politicjue, à l'anarchie. Tantôt, au contraire, elle part de l'ensemble, et réglant de haut
la liberté égale de tous, elle étouffe toute indépendance personnelle sous les réglementations sociales. Ainsi elle substitue toujours Varbitraire des individus et de la société à la vraie liberté, qu'elle ruine tantôt quand au tout, tantôt quant aux membres. Les démocrates sud-allemands veulent tellement donner aux diverses nationalités allemandes le droit de se grouper politiquement comme elles l'entendent, qu'ils menacent à la fois la nation et l'Etat allemands. Les communistes détruisent la famille et la propriété, en transformant l'Etat en un atelier forcé de travail.
Nombre de jacobins croyaient, aussi naïvement, que la constitution démocratique proclamée dans Paris était identiquement applicable à tous les peuples, et que ses principes guériraient tous les maux de l'humanité. Toute formule de l'école semble à l'enfant une vérité universelle et partout incontestée. Le radical fait de même : il prête à ses lois et à ses institutions un pouvoir magique qui doit renverser tous les obstacles et attirer tous les cœurs. Nulle illusion ne lui est plus familière que de croire qu'on peut à volonté créer un monde tout neuf avec des principes abstraits.
L'enfant aime à pousser les choses à l'extrême : on le voit, armé de sa petite logique, aller de déduction en déduction sans aucun souci des obstacles ; c'est comme une tendance innée. En même temps, il prête un corps et une réalité vivante à ses beaux raisonnements, confondant l'école et la vie réelle, et les mesurant l'une par l'autre. Combien de savants ont construit l'Etat de la même manière !
L'enfant désire savoir; il demande toujours du nouveau. Aussi ïécole est-elle certainement le terrain le plus propice au radicalisme. On peut même reconnaître qu'elle lui doit beaucoup. Ce n'est guère par hasard que Rousseau et Pestalozzi, ces deux hommes qui ont donné tant d'impulsion aux écoles publiques modernes, ont été toute leur vie de brillants enfants par l'esprit. Les maîtres les plus sympathiques sont ceux en qui l'enfance retrouve ses goûts et ses idées. Un bon maître doit se mettre à à la place de l'élève, sentir et penser âVfec lui ; mais il ne le fera jamais mieux qrte lorsque sa nattire e^lê tùêtiife rjrî>ortera inces-
samment. Nous ne pouvons donc guère blâmer le radicalisme de nombre d'instituteurs, pourvu qu'il ne prétende pas à régir l'État par des méthodes scolaires, et qu'il n'aille pas contre les grandes lois de l'ordre moral et de la science. Un radical s'exagère d'ailleurs facilement l'action de l'école. Il s'illusionne an point de croire qu'elle peut rendre intelligent un sot, un aveugle clairvoyant; il oublie la différence des aptitudes et la réalité des choses.
Le premier âge est riche en talents, surtout d'imitation; mais il ne sait encore ni approfondir ni créer. Le petit garçon aime à jouer l'homme fait ; il y met une certaine fierté plaisante. Beaucoup d'esprits radicaux amusent de même la société par leurs brillants dehors et leur stérilité, ou par leur manie de poser en grands hommes. Les talents de ce genre abondent dans le monde des artistes, des savants, et même de Vindustrie. Quand au politique radical, il joue aussi volontiers l'homme d'État libéral que le petit garçon le jeune homme.
L'enfant est vif et joyeux ; il déteste tout ce qui est triste, passé ou fané; il sent que la vie s'ouvre devant lui; il ne songe qu'à l'avenir ; ses rêves sont dorés, et l'espérance fait battre son cœur. Le politique radical lui ressemble absolument; il se persuade admirablement qu'une ère nouvelle s'ouvre avec lui, et se berce du fol espoir de faire triompher ses beaux projets sans coup férir. Une légèreté d'esprit satisfaite l'accompagne. Il ne comprend pas plus les vraies proportions des forces que les précédents historiques. li entreprend de grandes choses avec de petits moyens et s'étonne naïvement de l'insuccès.
Son courage s'anime facilement, et il est presque aussitôt téméraire. Le radical est entreprenant, mais peu constant. Qu'un obstacle imprévu surgisse, il renonce aussitôt à poursuivre; qu'il éprouve une défaite, le voilà découragé. Vite décidé, sa décision tient mal et change. Étudiez les radicaux soit dans la politique, soit dans la conduite des armées : ils se précipitent en avant, puis s'arrêtent tout à coup. Ils sont agressifs, follement audacieux dans l'attaque; mais la défaite est pour eux déroute. Tout leur semblait perdu : un rayon de soleil ressuscite toutes leurs espérances, et les emporte à de nouvelles entreprises.
Les qualités du radicalisme sont peut-être indispensables quand une ère nouvelle lutte pour s'arracher à un passé néfaste. Il faut alors abattre et déblayer, et c'est la grande joie de ce parti. 11 s'élancera sans scrupule à l'assaut du monument antique, il battra des mains en voyant ses vieilles murailles tomber en poudre. Les vrais libéraux sont parfois trop ménageurs. Le radicalisme a souvent détruit des biens précieux, étouffé des germes féconds, et c'est là sa très grande faute. Mais l'on peut dire aussi que sans lui la force trop grande de la tradition et des vieilles coutumes entraverait les transformations et les progrès nécessaires. Souvent c'est une de ses furieuses attaques qui a donné l'éveil aux chefs libéraux ou conservateurs sur la nécessité de réformes fondamentales.
Le radicalisme rend aussi des services réels dans Yopposition. Il aime à contredire; il est toujours prêt à critiquer ses supérieurs, à nier et contester. Il met en doute les autorités traditionnelles, il les raille avec sagacité. C'est pour lui un plaisir que de présenter les croyances anciennes comme des folies, et de prédire une solution nouvelle des énigmes de la vie. Il sait admirablement découvrir les fautes et les faiblesses du pouvoir, et il excelle à les ridiculiser. S'il trouve difficilement une vérité nouvelle, il attaque du moins les anciennes erreurs avec une étrange et vigoureuse habileté. Mais son aveugle impétuosité l'empêche de voir qu'il va renverser du même coup une ancienne vérité.
Quelques radicaux avoués, blâmant sans ménagement tous les abus et toutes les fautes du pouvoir, peuvent donc être très utiles dans une assemblée délibérante. Mais ils sont bien moins capable de gouverner ou d'améliorer que de critiquer. L'on a vu cent fois les meilleurs chefs de l'opposition radicale se conduire en ministres ineptes. Assis au timon de l'État, tantôt ils laisseront les rênes flotter mollement sur le cou des coursiers, qui iront où bon leur semblera ; tantôt ils lanceront violemment leur char en avant, au risque de tout renverser : ainsi Phaëton conduisant le Soleil.
Le régime absolu a pu durer plusieurs siècles malgré ses
abus. Un gouvernement radical ne parvient guère à se maintenir plus de quelques lustres. Il inspire évidemment trop peu de respect, même quand ses membres sont animés de bonnes intentions. Les masses sentent d'instinct que les radicaux peuvent être de bons opposants, mais qu'ils sont de détestables gouvernants. Voyez la Révolution française : les groupes de radicaux s'y chassent l'un l'autre du pouvoir : après les girondins, les jacobins; puis la montagne se divise, l'une de ses fractions dévore l'autre, et la sanglante dictature de Robespierre monte à son tour sur l'échafaud. Le radicalisme plus modéré qui revient au pouvoir avec le Directoire, pâlit et tombe aussitôt que le front brillant et sévère de Bonaparte se lève à l'horizon. Cette expérience détourna pour longtemps du régime radical. Lorsqu'il a été de nouveau tenté ou imposé, comme en 1848, sa vie n'a encore été qu'éphémère, quoiqu'il se soit montré bien moins sanglant.
C'est par des chefs libéraux que les natures radicales se laissent le mieux conduire. Elles se défient volontiers des conservateurs, craignant qu'ils ne suscitent des obstacles à leurs goûts d'innovation ; et elles se posent en adversaires déclarés des chefs absolutistes, sauf à se coaliser accidentellement avec eux contre les partis moyens.
Certains éléments radicaux se mêlent parfois aux autres qualités de vrais hommes d'Etat. Que dire du président Thomas Jefferson? Ses idées étaient surtout radicales, mais sa politique pratique avait plus de prudence et de retenue. L'élément radicale se montre en Amérique avec une force toute spéciale, en raison même de la jeunesse de ses formations politiques. Mais les politiques radicaux ne sont pas rares de nos jours chez les ■vieux Romans eux-mêmes. La Révolution française en était pleine, et nous les présenta sous toutes les faces, parfois bien intentionnés et presque aimables, le plus souvent méchants comme des gamins ou odieusement cruels. Le bon général Lafayelte, par exemple, gardait jusque sous ses cheveux blancs toutes les illusions qui avaient enthousiasmé sa jeunesse. On peut citer aussi comme des conceptions radicales l'expédition d'Egypte du premier Bonaparte, les escapades du second à Stras-
bourg et à Boulogne. L'absolutisme violent de l'Etat ou de l'Eglise jette souvent les nations romanes vers le pôle opposé. Notre siècle a vu V Espagne, ballottée entre un despotisme caduc et les expédients révolutionnaires, chercher péniblement une constitution libérale et moderne, et l'Italie tristement agitée, jusqu'au jour où le libéral Cavour est venu lui aider à se former nationalement. Dans le parlement de la sage et aristocratique Angleterre, le parti radical ne forme jamais qu'une fraction infime, qui devient utile par sa situation subordonnée ellemême. Des théoriciens radicaux comme Bentham n'y acquièrent jamais qu'une influence relativement médiocre. Le radicalisme est plus fort en Allemagne. Les doctrines philosophiques lui ont ouvert la voie, et il s'y est souvent transporté de l'école dans les assemblées. Le parti dit libéral des chambres allemandes, de 1821 à 1840 environ, renfermait beaucoup d'éléments radicaux. C'est ainsi que des illusions radicales se mêlaient inextricablement aux tendances libérales du député badois Rolteck, type du genre, et dont tout le monde reconnaît d'ailleurs aujourd'hui les mérites dans la lutte contre les abus traditionnels. Le libéral Guillaume de Humboldt fut lui-même, dans sa jeunesse, un des principaux représentants des idées radicales du droit et de l'Etat; et il fallut les pénibles expériences des guerres et de l'oppression françaises, pour débarrasser l'esprit de Fichte des nombreuses théories radicales qui en étouffaient les germes libéraux. Depuis que la guerre de 1866 a préparé l'unité nationale, la virilité libérale se dégage lentement du doctrinarisme radical dans le grand parti mêlé du Landtag prussien et du Reichstag allemand. Mais il est encore aujourd'hui nombre d'honorables patriotes qui ne peuvent se débarrasser de l'illusion démocratique radicale, que l'unité de l'Allemagne eût été mieux et plus sûrement faite sans la conduite d'une puissance prépondérante, et simplement par le libre assentiment des Etats et les délibérations d'une Constituante, dn un mot, comme ils disent, « par la liberté. »
Les événements de 1866 ont uti peu calmé les tendances romantiques. Mais pendant de longues années, une foule de têtes allemandes se bercèrent, comme d'un rêve d'or, de l'espoir d'une
rénovation féodale. Les uns, plus aristocratiques, aspiraient à la restauration d'une noble et pieuse chevalerie, de royautés paternelles établies par Dieu et s'inclinant, humbles et fidèles, devant le sceptre élevé de l'empereur; au rétablissement de l'unité de la toi et de l'empire romain- chrétien du peuple allemand, fondé sur les ordres. Les autres, plus JDOurgeois, espéraient retrouver l'originalité, la richesse, la variété et l'indépendance des formations communales ou corporatives, et les voir s'unir entre elles pour créer, par des alliances de tous genres, une sorte d'empire volontaire. On rencontrait les premiers à la cour des princes ou dans les nobles châteaux ; les seconds se comptaient davantage parmi les savants et les lettrés. L'amour renaissant du gothique, le plaisir que l'on avait à reconstruire de vieux manoirs, le rétablissement de nombreux couvents, l'affectation du sentiment dans les arts et les lettres, plusieurs lois de restauration, sont autant de manifestations de cet esprit radical romantique, bien vu des rois, exaltant les jeunes cerveaux, sorte de se.ntimentalilé facilement émue, mais stérile.
Le radicalisme romantique est une nuance spéciale à l'Allemagne, et ne trouve quelque analogie que dans le romantisme italien. L'un rêvait le retour du moyen âge ; l'autre aspire à la renaissance de la Rome antique, sans songer que les souvenirs d'une grandeur passée, si beaux qu'ils soient, ne suffisent point à sa résurrection.
Le radicalisme démocratique et le radicalisme socialiste sont au contraire des partis européens. Ils se montrent plus modérés en Allemagne et en Suisse qu'en France, où les furies de la Commune viennent de nouveau d'éclater (1871); ou même qu'en Russie, où les tendances nihilistes corrompent la littérature, en attendant qu'elles éclatent dans les faits. Ces deux sortes de radicalismes ont quelque chose de froid, d'incolore, de prosaïque, de mathématiquement formaliste. Ici, rien de la poésie du romantisme; les hommes sont comptes comme un troupeau, et tous réduits au même niveau. Les radicaux démocrates méprisent les romantiques, qui cherchent leur idéal dans le moyen âge détesté; mais ils sont accusés à leur tour par les socialistes
de s'arrêter à rai-chemin, parce que, après avoir livré le droit public aux majorités, ils craignent de demander le partage des terres et la réglementation légale des salaires. Ces partis seraient plus modestes s'ils comprenaient la puérilité, la stérilité, l'impossibilité de leurs systèmes.