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CHAPITRE VII

Le libéralisme.

Le type du vrai libéralisme, c'est le jeune homme ayant terminé ses études et entrant dans la vie conscient de lui-même et de sa force.

La raison qui juge est encore faible dans l'enfant. Mais le jeune homme jette un regard assuré sur l'arène qui s'ouvre devant lui. S'il aime à critiquer^ ce n'est point, à la manière du radical, par un goût de renversement ou de négation, mais par un ardent amour du vrai. Sa critique est profondément positive et corrective. Le radical anéantit avec l'enveloppe mauvaise le germe fertile; le libéral jette l'écorce et conserve précieusement le fruit. D'ailleurs la critique libérale ne le cède pas en hardiesse à la critique radicale. Elle remue et sonde sans crainte les plus hautes questions, non avec la légèreté de l'enfant, mais avec la décision de l'homme. Aucune autorité ne lui paraît si haute qu'elle s'y soumette aveuglément ou l'accepte avant d'en avoir reconnu la légitimité, mais elle sait ensuite s'incliner devant celle qui le mérite. Le radical divinise arbitrairement une certaine autorité, et méprise toutes les autres; le libéral examine toutes les autorités, pour les placer suivant leur valeur. La vraie critique scientifique, telle qu'elle est représentée par Lesswg, est surtout libérale.

L'ancienneté d'une institution n'est jamais pour le libéral une raison de la renverser. Il ne s'imagine point que le monde est à refaire et commence avec lui. II s'enthousiasme peu des abstractions de l'école ou d'un système préconçu. Il sait trop bien que la vie ne se règle pas simplement par des déductions logiques d'axiomes généraux. Mais aucune institution humaine ne lui semble au-dessus de toute controverse, ou inviolable au point de ne pouvoir être améliorée. Il ose retrancher tout ce qui est usé, vieilli, injuste.

Tant qu'elle est possible, il préfère la réforme à la révolution ; et il s'efforce toujours de prévenir celle-ci par la première, car il hait la violence. Mais au besoin, et tout en s'efforçant de rentrer au plus tôt dans les voies du droit, il ne reculera pas devant nne révolution devenue indispensable pour une transformation nécessaire de l'Etat.

C'est ainsi que Martin Luther entreprit et conduisit en vrai libéral sa grande lutte contre la hiérarchie du pape et des évêques. Au regard du système juridique du moyen âge, la réforme allemande du xvi" siècle pouvait sembler une révolution criminelle; devant le tribunal de l'histoire^, elle était un développement nécessaire. Le libéralisme de Luther ressort à la fois de son attitude contre les radicaux Carlstadt et Munster ou même contre Henri VIII, et de l'énergie avec laquelle il brûla le corps du droit canon et les commentaires humains en contradiction avec l'Évangile.

De même, le violent Mirabeau, malgré certaines tendances radicales et absolutistes, n'est qu'un audacieux libéral auprès du radical abbé Siéyès. Mirabeau critiquait sans ménagement les anciennes autorités, la royauté despotique et la noblesse égoïste et orgueilleuse ; mais il se jetait, avec le courage d'un lion, au-devant des passions radicales qui s'jattaquaient aux fondements nécessaires de l'Etat.

C'est bien à tort que l'on reproche souvent aux libéraux de manquer d'énergie, parce que leurs principes ne sont ni absolus ni exclusifs. Le courage viril, calme, conscient de luimême, dévoué à un idéal élevé, est au contraire leur grande qualité. Il faut plus de vertu pour se modérer dans la lutte que

pour courir à l'aveugle jusqu'à se briser contre les dures réalités. La modération est la condition d'une politique féconde. Le reproche vient de ce que l'on a pris des radicaux inconséquents pour des libéraux.

La première virilité se distingue surtout par le développement des forces productives. Le jeune homme cherche à s'affirmer, à prendre sa place dans le monde. Les natures libérales conservent toujours ce caractère, et la force organisatrice qu'elles montrent, est le signe le plus infaillible du vrai libéralisriie. La plupart des esprits créateurs sont libéraux, ou brillent par quelque grande qualité libérale.

L'école systématise; la politique créatrice organise. Quand le radicalisme a renversé l'ancien édifice et déblayé le terrain, c'est au libéralisme qu'il appartient de reconstruire. Crornwell, à côté de tendances et de préjugés radicaux, avait l'intelligence libérale des besoins de la nation anglaise et de l'humanité; Guillaume d'Orange, malgré certaines habitudes absolulistes, était doué d'une puissante énergie libérale. Le génie organisateur d'Alexandre Hamilton éclate de jeune vivacité; la sagesse tranquille de Whasinglon révèle un caractère conservateur. L'histoire d'Allemagne compte nombre de grands libéraux : ainsi le roi Henril, Henri UI et Frédéric II, empereurs, Frédéric II de Prusse. On peut même dire que le peuple allemand place volontiers son idéal dans le libéralisme. Le baron de Stein et Guillaume de Humboldt furent d'éminents ministres libéraux. Schiller glorifie dans son marquis de Posa et dans son Guillaume Tell l'idéal libéral de son esprit, et le conservateur Gœthe lui-même, a créé de la main du génie la nature libérale t^e Faust.

Le libéralisme regarde et marche en avant. Mais l'avenir qu'il poursuit n'est point fantaisiste et éloigné comme celui du radical. Il entreprend actuellement de le réaliser; par suite, il lâche de le rattacher au présent, et pèse les enseignements du passé. Il est grand ami et riche d'idées, mais d'idées fécondes et vraies, non d'abstractions.

En comparant les principales idées qui remuent l'Europe depuis un siècle, l'on peut se convaincre qu'elles vont du radica-

lisme au libéralisme. L'idée libérale de VEtat public (Volksstat) a) a justement détrôné le contrat social de Jean-Jacques. La liberté radicale de la Révolution française était une conception abstraite, ayant l'égalité mathématique pour base et pour limite, et agitée par l'arbitraire de tous ; la liberté libérale a ses racines dans la personnalité vivante des individus et de la nation, et c'est la nature elle-même qui l'anime et la détermine. Ainsi encore, l'idée récente des nationalités suppose un tout harmonieux et historique plein de vie. Elle a donc une réalité positive qui manque le plus souvent aux conceptions abstraites du siècle passé. On est frappé de la différence quand on compare entre elles les idées de peuple et de société b).

Mais l'idée politique suprême du libéralisme ne s'arrête pas au peuple, sa pensée va plus loin ; elle comprend que les nationalités ne sont que les membres de Vhumanité. Pour elle, le grand devoir de l'individu est de devenir hautement humain, d'être l'expression noble et féconde de l'humanité dans le monde. Cet idéal a enthousiasmé le génie des Hellènes et la virile ambition des Romains. Mais le monde moderne le conçoit d'une manière plus large et plus libre encore. C'est un grand souffle humain qui anime aujourd'hui notre civilisation : arts et sciences, institutions d'utilité publique ou de bienfaisance, sociétés et familles, commerce général, vie de l'Etat, droit des gens.

Ces tendances et ces progrès modernes sont dans une étroite parenté avec la religion chrétienne, quoi qu'en disent ceux qui se prétendent ses seuls représentants. Le christianisme est la religion de Vhumanité. La divine charité du Christ console tous ceux qui souffrent, relève les faibles et les opprimés, se dévoue et se sacrifie pour l'homme, créé à l'image de Dieu ; elle a fécondé le monde ; elle est la manifestation religieuse et morale de la plus pure humanité. Jésus, luttant à la fois contre les Pharisiens absolutistes et contre les Saducéens radicaux, et transformant l'esprit de la religion traditionnelle tout en ménageant ses formes, nous offre le type éternellement jeune du libéralisme le plus élevé. Pie IX avoue donc, à son insu, que la papauté s'est écartée de

o) Comp. sup., p. 191.

b) Comp. vol. I, p. 91 et ss.

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l'esprit de son fondateur, quand il proclame qu'elle ne peut se réconcilier avec le libéralisme moderne. Si Jésus revenait, il s'entendrait iacilement avec lui. Le même esprit de noble humanité les anime tous deux, dans l'un, s'adrcssant davantage au cœur et au sentiment religieux, dans l'autre, à l'esprit et à la raison temporelle.

L'humanité civilisatrice est sortie de son enfance et de sa puériKté il y a plus de deux mille ans; cependant elle est loin d'avoir encore atteint l'apogée de sa vie. C'est un sentiment général qu'elle a d'immenses progrès à faire, et que la réalisation de son idéal appartient à l'avenir. Mais l'espoir, la conviction du succès final, font aujourd'hui battre son cœur et animent son action. Son visage brille comme celui d'un jeune homme ; la joie, la santé et la vie éclatent dans ses traits. Aussi le fond de son caractère est-il actuellement libéral, et ses ennemis font-ils vainement rage contre l'esprit créateur et progressif qui l'inspire.

L'amour de la liberté, si puissant dans la jeune virilité, est également le caractère le plus accentué du vrai libéralisme. Le libéral aime la liberté par-dessus tout; pour lui, être libre, c'est vivre. Mais il ne la conçoit pas comme séparée de l'ordre; il sait qu'elle est déterminée et limitée par l'harmonieux ordonnancement des forces qu'elle manifeste. Enlin, il estime hautement la liberté de penser, car c'est elle qui nous fait à l'image de Dieu, c'est elle qui éclaire le monde.

Mais il sait aussi que la liberté n'est pas une monnaie courante qu'on se passe de la main à la main ; il comprend qu'elle est la manifestation et le développement d'une force personnelle; que chacun peut être libre, mais en proportion seulement de sa valeur. Aussi se mélie-t-il des libertés octroyées. 11 n'a foi qu'eu la liberté innée ou conquise par le travail et l'effort. Il sent que la liberté grandit par l'éducation et l'exercice, qu'elle a ses degrés légitimes, et que des masses stupides et superstitieuses ne sauraient être aussi libres qu'une nation virile, habituée à penser et vouloir.

La psychologie est une science libérale, et le libéralisme aime à étudier l'homme psychologiquement. Il examine les aptitudes morales des peuples et des individus, et sait y découvrir des

facteurs déterminants. Les autres éléments lui paraissent secondaires. Son clair regard pénètre les forces cachées de l'esprit, et il pose en principe que chacun se gouverne d'après sa nature et son caractère.

11 reconnaît volontiers le vrai mérite; mais il dénonce sans pitié le coquin ou l'hypocrite puissant. Il est en cela l'homme de la polili(]ue plutôt que du droit. La plus haute politique en revient toujours à la nature, et poursuit sans relâche les lins iTaturelles des nations. Elle marche en avant; elle réalise les aspirations des peuples ; elle découvre les beaux fruits du travail caché de l'esprit; elle féconde et crée. Elle est donc essentiellement libérale.

La politique libérale est surtout active. Elle ne se met point à la remorque d'autrui. Elle sonde et scrute elle-même, puis manœuvre énergiquement. Rien de faux comme de dire avec Stahl que les princes sont par vocation les ennemis du libéralisme. La libre initiative du roi est au contraire naturellement libérale, et c'est par une politique libérale que les grands rois ont fondé leur gloire et leur puissance. Frédéric le Grand demeure sous ce rapport le modèle de la royauté saine et virile des temps modernes.

L'attaque du libéralisme n'est pas tumultueuse, comme celle des radicaux; elle pèse avec plus de prudence les moyens et les obstacles; son énergie est plus soutenue, ses succès plus fréquents. Le radicalisme ne réussit guère dans une entreprise difficile que s'il se laisse conduire par des chefs libéraux. C'est en agissant avec la prudence d'un libéral que le comte Cavour afTranchit l'Italie de l'Autriche. L'aide de la France lui était indispensable; il parvint à se l'allier sans s'y soumettre, et finit par assurer la grandeur de son pays, même contre les vœux de Napoléon III. La campagne hardie de Garibaldi à Naples et en Sicile, entreprise d'entente avec Cavour, n'eut un si rapide succès que parce que le terrain était politiquement préparé. Par contre, les deux campagnes que ce général fît contre Rome, en se fiant à la puissance d'une idée et à l'enthousiasme de ses volontaires, ont un caractère plus radical que libéral, et échouèrent contre la force mal appréciée des rapports réels.

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La conception libérale de l'Etat a un caractère psychologique. L'idée naïve de l'antiquité que Dieu gouverne l'Etat directement par des signes et des miracles, ou indirectement par ses prêtres, lui semble une puérilité que l'expérience et la critique confondent. Mais il repousse également la conception radicale iqui fait de l'Etat un système abstrait de principes logiques. Pour lui, l'Etat est un organisme vivant qu'animent l'esprit et le caractère de la nation. Aussi l'Etat libéral est-il toujours un Étal public (Volksstal), qu'il soit république ou monarchie. C'est un tout vivant, muni d'organes vivants, protégeant la liberté de tous.

L'idée que l'autorité fait seule la loi, et l'idée que la loi est la volonté arbitraire des individus, sont également étrangères au libéralisme. Pour lui, la loi est la haute expression de la volonté une de la nation ; par suite, tous les membres de la nation doivent prendre part à sa formation, chacun suivant son importance à l'égard du tout. La constitution représentative est donc un progrès libéral et un système bien supérieur, soit aux ordres du moyen âge, qui remettaient toute la puissance aux mains de l'aristocratie, soit aux assemblées populaires de l'antiquité, peu capables de délibérer et toujours forcément incomplètes.

La participati07i des citoyens à la justice par les jurés et les schôffen^ et à l'administration par les fonctions gratuites et d'/jonneur, ou par la sel [administration des cantons et des communes, sont également des institutions libérales qui ouvrent un champ libre aux forces vivantes de la nation, et qui rattachent le droit et la liberté au devoir et aux intérêts.

Nous ne sommes qu'au début du développement libéral du monde. Les résistances passionnées des traditions ou des préjugés, les malentendus et les expérimentations hasardées, l'entravent encore trop souvent. De violentes oscillations nous agitent depuis un siècle. Mais les progrès accomplis sont une assurance de la victoire future du principe politique libéral, et d'un développement de l'Etat moderne plus grandiose et plus libre que les formations connues juscju'à ce jour.

Le libéralisme, tel que nous venons de le définir, diffère sensiblement de ce (jue l'on nomme souvent ainsi de nos jours.

Les partis libéraux d'Europe ou d'Amérique sont tantôt très mêlés d'éléments radicaux, ou se distinguent plus par leur modération que par leur courage. Les grandes qualités du libéralisme se rencontrent parfois chez l'individu, rarement dans tout un parti. Mais il serait à la fois utile et glorieux que des groupes entiers poursuivissent ce type idéal de virile et féconde jeunesse, et se dégageassent des étreintes mauvaises des pratiques radicales. Ce progrès s'accomplit cependant d'une manière sensible. On en est frappé quand on compare, par exemple, les Cortès espagnoles de 1812 et de 1871.

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