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CHAPITRE VIII

Le conservatisme.

Moins brillant que le jeune libéral, le conservateur a plus de calme, de solidité, de vigueur même. C'est l'homme de trente à quarante ans, moins occupé d'acquérir des biens nouveaux que d'améliorer et d'étendre ceux qu'il possède. Cet homme a son foyer, sa famille, sa profession, mais, tout en les conservant, il les développe ou les perfectionne; il est donc également viril et actif.

Produire et conserver sont les deux pôles du gouvernement divin du monde. De même, deux forces mâles sont décisives dans l'Etat : la force libérale qui crée et la force conservatrice qui garde. Le règne exclusif de l'une d'elles troublerait la paix et la calme jouissance des choses, ou entraverait le progrès elle riche développement des aptitudes.

Mais l'humanité est encore dans sa période de croissance; un champ immense d'action et de production s'ouvre de toutes parts devant elle. C'est seulement dans des siècles éloignés qu'elle atteindra son âge mûr, qu'elle deviendra dans son ensemble conservatrice, que le conservatisme portera tous ses-fruits. Ce. dernier n'a donc eu jusqu'à ce jour qu'une importance relativement subordonnée.

L'esprit conservateur a moins du génie, mais plus de sagesse que l'esprit libéral. Ses connaissances et son expérience plus étendues le rendent moins facilement enthousiaste, non qu'il méprise les idées, mais parce qu'il voit mieux les choses, et les difficultés de la réalisation d'un type idéal. Il scrute profondément les hommes et les relations humaines en connaisseur exercé de la vie et jusque dans leurs derniers replis. Un trait imperceptible suffit souvent à lui dévoiler les intentions les plus secrètes. Le sage Salomon est un grand type conservateur. La plus haute diplomatie est conservatrice.

Quoique moins fécond en idées, le conservateur sait comprendre le génie libéral, et l'appuie volontiers quand il lui voit des désirs réalisables. Cependant certaines idées sont spécifiquement conservatrices, et plus généralement cultivées par les natures de ce genre.

C'est d'abord la piété, belle expression de l'âme conservatrice. La vraie piété ne s'applique qu'aux choses dignes de respect, parce qu'elles assurent l'union intime de la vie et affermissent par leurs attaches mystérieuses l'ordre moral du monde. Telle est la piété de l'enfant, de l'élève ou du disciple, du protégé, de l'héritier, du donataire, envers les parents, le maître, l'auteur ou le bienfaiteur. Mais la piété s'adresse également aux grandes institutions. L'Eglise et la patrie ont droit toutes deux à la piété de leurs enfants. Cette grande vertu rattache toujours l'inférieur au supérieur, et sanctifie et ennoblit leur rapport.

Le principe de fidélité s'en rapproche. Les Romains estimaient surtout la piété ; les Germains préfèrent la fidélité. Ce second principe domine remarquablement dans les formations du moyen âge. La piété révèle surtout la puissance nécessaire des lois morales et religieuses. La fidélité a surtout son origine dans la volonté libre des individus, dans le serment et l'hommage. Aussi a-t-elle un caractère politique plus marqué; elle naît de l'esprit de liberté. Gardienne de la foi librement promise, elle est la loi intime des contrats. La volonté libre et libérale crée l'obligation contractuelle ; l'esprit conservateur de la fidélité la garde et l'assure.

Le libéral aime surtout la liberté; le conservateur préfère le

droit : le respect du droit est son but suprême. Or, le droit donne force et stabilité aux rapports reconnus nécessaires; il assure le maintien des choses, s'oppose aux destructions, réfrène les passions. Aussi la notion conservatrice du droit a-t-elle un autre caractère que l'idée libérale du droit. Celle-ci aime à le concevoir philosophiquement et psychologiquement; à p^artir des talents individuels ; à faire progresser le droit, à réali^r son idéal dans le droit; à protéger le droit qui est en formation. Le conservateur, au contraire, fixe surtout son regard sur le droit historique; il explique par le passé le droit existant; il en regarde volontiers la forme traditionnelle comme sacrée. Savigny et son école ont tout à fait ce caractère conservateur. Mais le conservatisme cesse d'être de bon aloi quand il ne connaît pas d'autre source du droit que le passé, quand, suivant l'expression du poète, « le droit n'est plus qu'une maladie héréditaire qu'on traîne d'âge en âge » a). Le vrai conservateur sait reconnaître le développement incessant et les formations nouvelles du droit. S'il protège le droit établi, c'est contre les attaques et les innovations précipitées, en s'efforçant autant que possible d'y rattacher le droit nouveau et d'éviter toute brusque rupture.

Les législateurs sont souvent des libéraux; les grands ywmconsultes sont pour la plupart des conservateurs. Peu ami des innovations, le jurisconsulte met en relief le droit qui a pris une forme achevée; c'est à ce droit seulement qu'il reconnaît une autorité obligatoire pour tous, et c'est par lui qu'il protège la propriété^ les contrats, la famille, ces biens précieux de la vie privée. Le droit de succession, qui transmet aux fils les acquisitions des pères, a un caractère conservateur marqué. Dans le droit public également, les conservateurs aiment surtout les traditions sûres et la stabilité des institutions juridiques.

Le conservateur a de plus un profond sentiment du devoir. Le droit maintient surtout l'ordre externe; le devoir accompli donne l'harmonie interne de l'esprit. Le sentiment du deveir grandit et féconde la bienfaisance, l'assistance des pauvres, le

a) (( Eine erbliclie Krankheil von Geschlecht zu Geichlecht fortgeschleppt. » (Fnu«0-

dévouement au bien public. Plus sévère, plus mesuré, plus prosaïque que le jeune amour du prochain, il n'est pas moins utile au bien général ; il conserve ce que l'autre a produit.

Le conservatisme étudie volontiers Vhistoire, cette gardienne des choses passées. La vie de l'homme mûr est presque une histoire, et il est ainsi plus apte à comprendre celle des autres. Thucydide, Tacite, Jean de Millier, Niebuhr et Ranke sont des conservateurs.

Mais l'esprit conservateur n'est pas plus exclusivement réaliste que l'esprit libéral n'est exclusivement idéaliste. Tous deux savent qu'il faut unir l'utile et l'idéal; seulement, ils se placent à un point de vue différent : l'un partant de l'idée, et l'éprouvant par la réalité ; l'autre partant de la réalité, et recherchant l'idée qui l'anime.

C'est ainsi qu'ils jugent les hommes. Le conservateur considère d'abord les caractères externes, la nationalité, la classe, la famille, la profession, la fortune, le rang, en un mot, ce que nons nommons la race. Il n'a égard qu'en seconde ligne à l'esprit et au caractère individuel. C'est que la race est visible et facile à reconnaître, l'individualité cachée ; et l'homme mûr sait combien l'on se trompe facilement dans l'appréciation des individus. Plusieurs absolutistes ne considèrent que la race, et préfèrent une noble nullité à un bourgeois plein de mérite. Le conservateur se garde d'aller jusque-là. Il comprend que la valeur de chacun dépend encore plus de l'individu que de la race, et il estime hautement les talents. Mais il attend qu'ils se soient manifestés en actes, et soient ainsi sûrement reconnaissables; jusque-là, il s'en tient plutôt à la race. Il procède en somme plus prudemment que le libéral, qui, s'inquiétant peu de la race, croit son œil assez exercé pour découvrir du premier coup les mérites individuels, et qui, de crainte de s'en laisser imposer par la noblesse du sang, considère de prime-saut tout homme en lui-même pour le classer suivant sa valeur individuelle.

Jésus nous a donné peut-être l'exemple le plus frappant de la manière libérale déjuger les hommes. 11 choisit ses disciples dans les rangs inférieurs, mais ils sont presque tous individuellement remarquables par le caractère ou l'intelligence. De même.

Shakespeare révèle son grand esprit libéral quand il peuple ses drames, avec une liberté et une puissance souveraines, des personnages les plus divers, mais toujours individuellement caractérisés. Au contraire, la prudente manière conservatrice se reconnaît dans le commerce de Wellington avec les hommes, et dans les choix du grand conservateur Washington.

L'Etat ordonné du moyen âge était un système plus conservateur que la forme libérale de l'Etat représentatif moderne. C'est qu'ils s'était développé depuis la fin du xiii* siècle, dans la période conservatrice de ce grand âge. Une période plus libérale avait précédé, une période absolutiste suivit. La puissance de la race atteignit son apogée dans les ordres; chaque ordre conservait son caractère, son indépendance, ses droits traditionnels. L'Etat anglais, avec ses grandes familles nobles et son importante gentry, a encore cette empreinte conservatrice; mais on ne la trouve plus dans la république nord-américaine. L'esprit conservateur est favorable au pouvoir des familles distinguées, et garde pieusement les institutions traditionnelles. Sans repousser les exigences et les progrès des temps nouveaux, il veut que le mouvement vers l'avenir respecte les droits du passé •.

Il est bon de s'inspirer des idées libérales quand on veut rompre avec le passé. Cependant des chefs ou des partis conservateurs parviennent souvent à innover heureusement, sans pénible rupture et avec les plus grands ménagements. Les ministres conservateurs de l'Angleterre ont accompli maintes réformes libérales. Mais il est généralement utile que les conservateurs agissent ici de concert avec les libéraux, de crainte que leurs réformes ne manquent d'énergie et ne donnent trop d'importance à des usages vieillis.

Le conservatisme a sa place naturelle après une révolution ou une transformation profonde, alors qu'il s'agit de garder les conquêtes faites et de les préserver d'abus nouveaux. Les abso-

* G. Frantz (Krilik aller Parteien, Berlin 1662) appelle conservateur ce qui nous nommons absolutiste, quand il dit que le « maintien du statu quo » est le principe du conservatisme.

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lutistes l'écoutent assez volontiers, et respectent en lui la pleine force de l'âge mûr. Il peut leur servir de guide et de barrière, comme le libéralisme aux radicaux.

Au reste, il y a entre les libéraux et les conservateurs une étroite parenté. La fécondité virile des premiers répond à la garde virile des seconds, le génie des uns à la sagesse des autres. Le libéral a l'ardeur du courage et de la volonté, le conservateur la noblesse de l'âme et le sentiment du devoir. Il n'y a jamais entre eux de lutte à mort. Ce sont bien plutôt des questions d'opportunité ou de personne qui les divisent. Ils peuvent donc transiger et s'entendre sans manquer à leurs principes, et même au grand profit de tous.

Le conservateur est peu agressif; sa force est surtout la défensive. Mais il sait au besoin prendre l'offensive pour se sauvegarder. La politique et les guerres de l'Angleterre ont le plus souvent ce caractère conservateur.

De même, c'est en conservateur que Washington mena la guerre de l'Indépendance; ce furent des hommes d'Etat conservateurs que Pitt le jeune et Robert Peel en Angleterre, Casimir Périer et Guizot en France. Kaunitz et Sladion en Autriche, Munster, Hardenberg et Radowitz en Allemagne. César Balbi et Menabrea en Italie. Le comte Bismark lui-même appartient plutôt à cette classe, quoiqu'il ait transformé l'Allemagne. Ses premiers [efforts tendirent surtout à conserver et grandir l'Etat prussien. Ce n'est qu'après s'être assuré de la force de celui-ci qu'il accepta les idées libérales modernes, le principe des nationalités et la forme représentative. Ses tendances personnelles étaient et demeurent favorables aux idées de race. Mais ses merveilleuses facultés d'analyse et d'observation lui font comprendre l'importance actuelle de la bourgeoisie, et lui ont réconcilié plusieurs individualités marquantes qui ne doivent rien au rang de la naissance. Un libéral n'aurait jamais édifié l'empire allemand dans un style aussi mêlé, avec autant d'égards pour les situations traditionnelles, ou même pour de vieux préjugés; cette construction mixte ne pouvait être entreprise avec succès que par un conservateur. Voyez comment le libéral Alexandre HamiUon conçut et accomplit autrement sa mission

en Amérique. Le comte Bismark procède à la manière conservatrice : il voit d'abord les faits et les réalités, et ne passe qu'ensuite aux idées. Il ne rappelle l'esprit libéral que par certains traits, par les paroles de génie qu'il lance parfois, comme de lumineux éclairs, dans les discussions, et par les irruptions violentes de sa volonté de fer.

CHAPITKE IX.

L'absolutisme.

L'absolutisme correspond à l'homme âgé; ses qualités sont celles du sexagénaire. Les forces féminines et réceptives ont peu à peu envahi les forces mâles. La vie descend, et s'approche de sa fin.

Ce n'est pas à dire, sans doute, que l'homme âgé cesse toujours de produire. Nombre de poètes, d'écrivains, d'artistes ou de savants, ont enfanté jusque dans leur vieillesse des œuvres admirables; des politiques et des généraux septuagénaires ont remporté de magnifiques triomphes. Les talents radicaux, le génie libéral, la sagesse conservatrice d'une nature individuelle, persistent souvent malgré les ans. Mais l'âge ne donne point ces qualités à qui ne les possédait pas, et il en apporte d'autres qui, si estimables qu'elles soient, ont cependant moins de valeur.

Ce qui le caractérise en première ligne, c'est la perfection et Vhabileté de la forme. Il semble qu'elle vienne couvrir l'affaiblissement des forces actives, et elle se montre rarement au même degré auparavant. C'est cette qualité qui, dans les cours et dans les salons, fait souvent la supériorité de la vieille noblesse sur des parvenus plus intelligents. Celle-ci sait mieux

représenter, ses manières sont plus fines, plus sûres, plus conscientes. L'importance que l'on donnait aux anciennes (ormes et à l'usaffe du monde, explique en partie le nombre des diplomates célèbres d'âge avancé, et les succès de Talleyrand, leur maître. Nul ne dirige mieux des cérémonies qu'un homme à l'esprit vieux.

Le goût et l'habileté de la forme se présentent tantôt avec une inexorable raideur, tantôt avec un abandon facile et bienveillant. Mais l'esprit en est généralement absent; parfois même il est en contradiction avec elle.

Le style rococo, qui régna en Europe depuis le milieu du xvi» siècle jusqu'au xviii^, est tout à fait dans le second genre. Impuissant à représenter de grandes choses, il a un certain charme doux et familier qui repose. On retrouve ainsi dans le style le côté bienveillant du formaliste absolutisme de l'époque, dont le côté raide et antipathique est représenté d'autre part par une orthodoxie étroite et durement oppressive des consciences.

La douceur des formes du vieillard est en harmonie avec sa prudence calculatrice. Son expérience s'est enrichie, mais son cœur s'est refroidi et desséché. Il observe naturellement, et compte juste ; mais les spéculations idéales ne l'intéressent plus guère, car l'expérience lui a montré qu'elles sont pratiquement stériles. Il est trop faible pour concevoir à la manière libérale, et ne croit raème plus que médiocrement aux vérités de l'histoire. Tantôt sceptique comme Voltaire, il se raillera de toutes les traditions; tantôt, s'exagérant sa faiblesse, il se soumettra entièrement à leur autorité, comme les jésuites et les orthodoxes. Il cultivera volontiers les sciences qui pèsent, comptent ou mesurent. Les vérités démontrées d'une manière sensible ou par des chiffres ont surtout ses faveurs; leur certitude absolue semble reposer son âme. C'est dans les mathématiques et les scienees exactes que les vieillards ont le plus produit.

Notre siècle radical libéral est justement peu sympathique aux tendances absolutistes qui répondent au génie du vieil âge. Cependant la vie privée et la société lui doivent aussi beaucoup. C'est en grande partie à son admirable talent de combinaison^ à

ses applications savantes, que nous devons notre luxueux confort, nombre de nos moyens techniques, les riches produits de nos fabriques et de nos manufactures, en un mot Vimprovement, comme diraient les Anglais.

Quant aux sciences abstraites, l'absolutiste les aime moins pour leurs vérités que pour les services ou les jouissances pratiques qu'elles peuvent procurer. L'utilité et l'argent deviennent pour lui la mesure des choses. Il est parfois un virtuose dans les affaires de finances : nombre de banquiers et de financiers ont été vieux toute leur vie. Sa prudence extrême dégénère facilement en ruse. La jeunesse court après les papillons en s'enivrant de l'azur du ciel ; la vieillesse ramasse avareraent les fruits tombés par terre.

L'homme âgé a de plus un grand sentiment des convenances et de la décence, qualité précieuse pour la société. Mais son extérieur digne couvre souvent une moralité douteuse. Il est volontiers un amateur délicat de la musique et des mouvements rhythmés ; mais la littérature et les arts ne l'intéressent qu'autant qu'ils le font jouir sans troubler son repos. C'est ainsi que la période classique de la littérature française fleurit au soleil de la faveur royale pour les jouissances intellectuelles d'une cour absolutiste et des délicats de Paris, bien plus que pour celles de l'ensemble du peuple. L'art qui cultive surtout le brillant de la forme, est naturellement absolutiste. Il ne saurait prétendre à l'immortalité des œuvres qui remuent le cœur et l'esprit de l'humanité.

La vieillesse se tourne volontiers vei'S le positif; elle aime les biens matériels^ l'argent et la fortune, le titre et le rang. Non qu'elle en ignore la vanité et la fragilité : elle sait bien qu'ils n'augmentent pas la valeur de l'âme; mais elle sait surtout apprécier leur utilité et les employer à ses fins.

Ses idées politiques n'ont plus l'éclat de la jeunesse, ni la sagesse profonde de l'âge mûr. L'élément féminin y domine également. C'est ainsi qu'elle aime par-dessus tout le repos et la stabilité. Ce goût est souvent à tort nommé conservateur. Le conservateur est trop vaillant pour vouloir le repos pour le repos; il ne dort que pour reprendre des forces; il comprend

que la placidité absolutiste méconnaît le mouvement nécessaire de la vie et l'inévitable mobilité des choses.

L'amour du repos, le besoin de dormir, se montrent surtout à la suite de révolutions ou de guerres pénibles, après des efforts ou des travaux considérables. L'absolutisme sait habilement profiter de ces moments. L'Europe était précisément dans cette situation après les grandes luttes de la Réformation, lorsque le régime absolu envahit les monarchies et les républiques, et vint grandir sans mesure Vautorité de VElat. Les esprits fatigués s'inclinèrent. Louis XI et Louis XIV furent pendant longtemps des princes très populaires en France.

Les grandes guerres de la Révolution et de l'Empire produisirent la même lassitude et les mêmes effets (1815). Talleyrand lança dans la circulation le principe légitimiste au congrès de Vienne ; Metternich s'en saisit avec joie, et pendant vingt ans l'on fit croire à l'Europe qu'il pouvait seul donner le salut et la paix.

On peut dire en un sens que l'absolutisme n'était pas réactionnaire aux siècles derniers, qu'il terminait naturellement la grande période du moyen âge et préparait les temps nouveaux. Mais il l'est habituellement de nos jours, car il veut imposer ses vieux oripeaux aux jeunes épaules d'une époque nouvelle. Tous les partis ab olutistes actuels ont plus ou moins une empreinte réactionnaire. Ils n'aiment ni ne comprennent la vie moderne, et rêvent de ramener le paradis perdu du moyen âge clérical et nobiliaire.

L'absolutiste se vante parfois de respecter le rfrof/ et d'affermir Vordre. Mais son droit est sans vie et son ordre sans liberté. Il exagère volontiers Vautorité des formules, et fait triompher la lettre sur l'esprit. Peu sympathique au droit en formation, peu ménager de l'équité, à moins qu'il n'y ait utilité, il montre tantôt un respect pédantesque du droit formel, tantôt nul autre souci que sa convenance. Placé entre le droit et le pouvoir, il s'empare du pouvoir aussitôt qu'il y trouve avantage.

Il aime Vautorité absolue, incontestée, qui semble le mieux assurer le repos, parce qu'elle se meut sans entrave. 11 lui donne une origine divine, et va jusqu'à la dire inspirée. 11 exige une

M) L\ rOLIlIQUE.

obéissance passive. La monarchie absolue etthéocratique est son idéal.

Sans doute, l'autorité absolue et l'obéissance stricte occupent une place nécessaire jusque dans l'Etat moderne; mais jamais elles n'y sont au premier rang. Leurs domaines spéciaux sont l'armée et la comptabilité. Les moyens externes de la guerre, l'organisation, l'armement, le commandement et l'obéissance, ont un caractère mécanique et formel qui se comprend, parce que la force y est déterminante. De même, la comptabilité de l'Etat doit avoir une sûreté mathématique, comme celle des institutions privées. Mais ces deux branches n'ont dans l'Elat qu'une situation subordonnée. Elles sont au service de la politique. Leur règne serait une despotie de janissaires et de prétoriens, ou une plutocratie qui vendrait jusqu'à l'honneur de la nation.

L'ordre des jésuites est sans contredit l'expression la plus dangereuse et moralement la plus importante des idées absolutistes. Il naquit remarquablement à l'époque même où le moyen âge vieilli, ébranlé par la Réformation, entrait dans sa période dernière. La forme absolue favorisa sa rapide expansion. Il s'établit en maître dans quelques pays catholiques, puis tomba à la lumière des idées nouvelles, pour renaître avec vigueur lors de la réaction de 1815. S'il est encore toléré de nos jours sur le continent, c'est que certaines vieilles cours absolutistes l'aiment ou le craignent.

Cet ordre fameux transporte dans la vie religieuse, qui ne peut être mécanique sans cesser d'être consciencieuse et vraie, l'autorité naturellement absolue du général d'armée sur le soldat. Il tue dans ses membres la liberté personnelle, pour en faire les instruments passifs de son arbitraire puissance. Le monde chrétien peut justement leur crier : « Vous êtes les ennemis du genre humain ! »

L'ordre de Jésus prétend ne poursuivre qu'un but élevé, la sanctification des âmes, l'extension de la chrétienté, la soumission à la volonté divine. L'éducation savante et ascétique de ses membres n'aurait pas d'autre but que de tuer en eux tout cgoïsme. Mais, en réalité, il ne tej) 1 (|n'à dominer les hommes

et à les exploiter à son profit; et si ses membres perdent tout égoïsme individuel, c'est pour reprendre leur large part dans l'égoïsme insatiable de l'ordre. Les jésuites n'agissent jamais avec franchise et liberté. Leurs maximes leur tiennent lieu de principes, leur souple casuistique de loi, Vinlrigue d'action. La ruse et Varlifice sont leurs meilleures armes.

L'on se tromperait en jugeant par eux seuls de la nature de l'homme âgé; ce serait fermer les yeux, sur le bon usage qu'il fait aussi de ses qualités. Mais le type dégénéré peut aider à trouver le type pur; et les jésuites nous prouvent que les qualités du vieil âge sont plus féminines que viriles. Le courage libéral peut dégénérer en sauvage audace, la fermeté conservatrice en dureté; ils ne prendront jamais ce caractère féminin.

C'est pour cela que les natures absolutististes tombent souvent sous la domination des femmes. Un homme d'Etat peut écouter volontiers le conseil moral de son épouse, mais il ne se laissera jamais gouverner par elle; il croirait y perdre sa dignité d'homme. Les princes absolutistes, au contraire, sont fréquemment sous la pantoulle de leurs femmes, et surtout de leurs favorites et de leurs maîtresses. C'est que la femme, dans les qualités de son sexe, est réellement supérieure à l'homme.

Uirrilabilité de l'absolutiste s'explique de même. Nombre d'absolutistes sont bons et bienveillants; ils jouissent du bonheur d'autrui et ne sont point égoïstes. Mais qu'on trouble leur repos, et ils s'agitent, s'irritent, se courroucent, deviennent cruels. La plupart des tyrans, et les plus détestables, appartiennent par le caractère au vieil âge.

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