Tatistchef, Alexandre Ier et Napoléon, p
l’armistice de SLOBODZFÉ
les sentiments tic Tolstoï : non seulement l’alliance française ne lui rapportait aucun bénéfice, non pas même la Moldavie et la Yalachie que ses troupes avaient occupée ; mais la France, son alliée prétendue, dirigeait contre la Russie une nouvelle menace à l’ouest, à travers la Prusse ; car, pourquoi Napoléon tenait-il à la Silésie, sinon pour soutenir le grandduché de Varsovie et faire sentir son action jusqu’au cœur de la Russie? La Silésie à la France, c’était, avec Varsovie et Dresde, sa suprématie militaire assurée sur l’Europe orientale, c’était l’armée de Napoléon sur la Vistule, et non plus seulement à l’ouest de l’Elbe; c’était la liberté même de la Russie atteinte.
En aucune manière, le tsar n’était disposé à consentir l’abandon de la Silésie contre la Moldo-Valachie. Il avait de la peine à admettre le principe même d’une compensation : la France n’avait elle pas depuis Tilsit annexé l’Etrurie? Ne venait-elle pas d’occuper le Portugal ? N’étaient-ce pas là des avantages comparables à l'occupation restée provisoire des principautés Danubiennes par les Russes ? « En vérité, s’écriait l’empereur Alexandre devant Caulaincourt, vous avez arrangé vos affaires depuis la paix ; les miennes seules ne se font pas *. »
Cependant la société russe est en droit de se montrer de plus en plus réfractaire à l’alliance française ; elle est de jour en jour plus irritée contre la politique napoléonienne taxée de déloyauté et d’implacable ambition, plus satisfaite de ne pas s’être trompée dans la haine qu’elle manifestait toujours à l’égard de la France, malgré le tsar. De toute façon, le prestige d’Alexandre était singulièrement atteint ; il devinait, il voyait sur les visages la réprobation, la défiance, une sorte de pitié qu’il se fut laissé séduire par le « brigand corse ».
El ces reproches, qu’il lisait entre les lignes de la correspondance de Tolstoï, que sa mère lui répétait sans cesse avec une grande vivacité, pouvaient avoir de redoutables conséquences. Les révolutions de palais n’étaient pas rares en Russie pendant tout le siècle précédent ; les Russes savaient se défaire des souverains dont la politique déplaisait ; la sœur
i. S. Talistclief, Alexandre /L'r et Napoléon, p. ago.
d’Alexandre, la grande-duchesse Catherine, était très populaire par son nom et par son caractère. Paul Iur avait été étranglé en 1801 pour de moindres causes. Le tsar courait réellement le risque d’une révolulion et de la vie même. Non seulement pour le maintien de l’alliance franco-russe, mais encore pour la sécurité d’Alexandre, il fallait qu’il obtint quelque satisfaction, au plus tôt.
Le blocus continental était préjudiciable déjà au commerce russe dont les transactions alors se faisaient surtout avec l’Angleterre. Tant que durerait l’hiver, ce préjudice ne serait pas sensible, les vaisseaux anglais à chaque saison étant éloignés par les glaces autant que par le blocus. Mais chaque année au printemps, c’était la coutume que la Russie reçût, par la mer Baltique principalement, d’importantes cargaisons de marchandises de toutes sortes, nécessaires à la subsistance, au luxe, à toutes les habitudes de la société russe, et notamment de la classe noble. Il était à prévoir et à redouter qu’alors l’opposition à la poli tique du tsar Alexandre ne prît un caractère absolument menaçant et ne mît en danger son trône et son existence.
C’est pourquoi, depuis qu’il a déclaré à Caulaincourt qu’il ne voulait pas laisser la Silésie à la France et qu’il voulait garder la Moldavie et la Valachie, il s’impatiente, il s’énerve, il s’irrite, il a de vifs entretiens avec l’ambassadeur, des scènes de colère mêlées de subites caresses, en attendant les réponses définitives de Napoléon.
Janvier se passe, et la correspondance diplomatique du gouvernement français roule toujours sur la question de la Silésie. Les semaines s’écoulent; l’opinion s’émeut plus vivement à Saint-Pétersbourg ; Caulaincourt a quelques succès personnels dans la société russe, mais ils ne suffisent pas à faire oublier l’inutilité et les charges de l’alliance française. « La corde est tendue de plus en plus. » L’alliance sera brisée dès le printemps prochain, si elle ne se présente pas de nouvelle façon. Savary et Caulaincourt sont d’accord pour donner à cet égard à Napoléon les avertissements les plus pressants1.
i. S. Tatistchef, Alexandre Ier et Napoléon, 260-275. — A. Yandal, Napoléon et Alexandre I'r, 1 , 2 1 5 : Lettre etc Caulaincourt à Napoléon.
L'ARMISTICE UE SLOBODZIÉ
Napoléon est moins ému des sentiments que ses deux ambassadeurs ont éprouvés à Saint-Pétersbourg. Il sent l’utilité de l’alliance russe ; mais il n’y veut faire que les moindres sacrifices ; il ne veut point s’y donner tout entier ; il essaie de contenir l’ambition du tsar par un savant équilibre.
Il espère quelque entente avec l’Autriche ; car elle n’a pas intérêt à ce que la Russie soit puissante dans les Balkans ; elle a intérêt à lui barrer la route de Constantinople1.
11 espère surtout que l’Angleterre enfin se résignera peutêtre à traiter. Car le blocus continental lui est assurément terrible, et l’accord de la Russie et de la France lui ménage de grands dangers, en Europe ou en Asie. Si des négociations aboutissaient entre la France et l’Angleterre, Napoléon n’aurait pas besoin de rien sacrifier à l’alliance russe. Il ne se nourrit point de sentiments ; peu lui importe que la société de Saint- Pétersbourg pense ceci ou cela de l’alliance française, que l'empereur Alexandre coure danger de révolution ou de mort, ce 11e sont point ses affaires ; il ne s’occupe que de ses propres intérêts et ne s’encombre point de générosité.
Mais l’Angleterre ne veut pas traiter. Rien loin de s’effrayer du blocus ou de paraître disposé à des pourparlers, le gouvernement de Londres, en son discours du trône, à l’ouverture de la session de janvier 1808, s’inspire de la résolution la plus belliqueuse. Il est donc nécessaire que Napoléon garde et ménage l’alliance russe, et il adresse à l’empereur Alexandre la laineuse lettre du 2 février 1808.
Elle est une date importante clans l’histoire de la politique orientale de Napoléon. H y a même été attribué une telle signification, peut-être exagérée, qu’il est nécessaire de la reproduire encore et de l’analyser2.
« Monsieur mon frère, le général Savary vient d’arriver, .l’ai passé des heures entières avec lui pour m’entretenir de Notre Majesté. Tout ce qu’il m’a dit m’a été au cœur, et je ne veux pas perdre un moment pour la remercier de toules