Vandal, Napoléon et Alexandre Ier, I, a
2. Corr. de Napoléon, XVI, page 580. — A. Yandal, Napoléon et Alexandre Ier, I, ch. vu.
les bontés qu’elle a eues pour lui et qu’elle a pour mon ambassadeur.
« Votre Majesté aura vu les derniers discours du parlement d’Angleterre et la décision où l’on y est de pousser la guerre à outrance. Dans cet état de choses, j’écris directement à Caulaincourt. Si Votre Majesté daigne l’entretenir, il lui fera, connaître mon opinion. Ce n’est plus que par de grandes et vastes mesures que nous pouvons arriver à la paix et consolider notre système. Que Votre Majesté augmente et fortifie son armée. Tous les secours et assislance que je pourrai lui donner, elle les recevra franchement de moi ; aucun sentiment de jalousie ne m’anime contre la Russie, mais le désir de sa gloire, de sa prospérité, de son extension. Votre Majesté veutelle permettre un avis à une personne qui fait profession de lui être tendrement et vraiment dévouée? Votre Majesté a besoin d’éloigner les Suédois de sa capitale ; qu’elle étende de ce côté ses frontières aussi loin qu’elle le voudra, je suis prêt à l’y aider de tous mes moyens.
« Une armée de 5oooo hommes, russe, française, peutêtre même un peu autrichienne, qui se dirigerait par Constantinople sur l’Asie, ne serait pas arrivée sur l’Euphrate qu’elle ferait trembler l’Angleterre et la mettrait aux genoux du continent. Je suis en mesure en Dalmatie ; Votre Majesté l’est sur le Danube. Un mois après que nous en serions convenus, l’armée pourrait être sur le Bosphore. Le coup en retentirait aux Indes, et l’Angleterre serait soumise. Je ne me refuse à aucune des stipulations préalables, nécessaires pour arriver à un si grand but. Mais l’intérêt réciproque de nos deux Etats doit être combiné et balancé. Cela ne peut se faire que dans une entrevue avec Votre Majesté, ou bien après de sincères conférences entre Roumiantzov et Caulaincourt, et l’envoi ici d’un homme qui fût bien dans le système. M. de Tolstoï est un brave homme, mais il est rempli de préjugés et de méfiance contre la France, et est bien loin de la hauteur des évènements de Tilsit et de la nouvelle position où l’étroite amitié qui règne entre Votre Majesté et moi a placé l’univers. Tout peut être signé et décidé avant le i5 mars. Au Ier mai, nos troupes peuvent être en Asie, et à la même époque les :
l’armistice ue slobodzié
troupes de Voire Majesté à Stockholm. Alors les Anglais, menacés dans les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des événements dont l’atmosphère sera chargée. Votre Majesté et moi aurions préféré la douceur de la paix et de passer notre vie au milieu de nos vastes empires, occupés de les vivifier et de les rendre heureux par les arts elles bienfaits de l’administration : les ennemis du monde ne le veulent pas. Il faut être plus grands, malgré nous. Il est de la sagesse et de la politique de faire ce que le destin ordonne et d’aller où la marche irrésistible des événements nous conduit. Alors cette nuée de pygmées, qui ne veulent pas voir que les événements actuels sont tels qu’il en faut chercher la comparaison dans l’histoire et non dans les gazettes du dernier siècle, fléchiront et suivront le mouvement que Votre Majesté et moi aurons ordonné, et les peuples russes seront contents de la gloire, des richesses et de la fortune qui seront le résultat de ces grands événements.
« Dans ce peu de lignes, j’exprime à Votre Majesté mon âme tout entière. L’ouvrage de Tilsil réglera les destins du monde. Peut-être, de la part de Votre Majesté et de la mienne, 1111 peu de pusillanimité nous portait à préférer un bien certain et présent à un état meilleur et plus parfait ; mais, puisqu’enfin l’Angleterre ne veut pas, reconnaissons l’époque arrivée des grands changements et des grands événements. »
Cette lettre est incontestablement d’une très haute inspiration, Napoléon n’en écrivit peut-être jamais de plus éloquente. Elle renferme plus de belles phrases que d’engagements précis : elle annonce, comme les oracles, les grands événements et les grands changements dont l’atmosphère est chargée ; elle soulève un coin du voile qui cache les destinées du monde, comme si Napoléon en était le grand régulateur. Mais on n’est pas obligé d’attribuer à ces belles expressions un sens ferme, puisqu’elles sont volontairement vagues. Pas davantage on ne prendra au pied de la lettre les protestations « d’étroite amitié » où l’Empereur se plaît, ni cette assurance qu’il n’est animé que « du désir de la gloire, de la prospérité et de l’extension de l’empire russe ». 11 faut passer sur ces formules et venir aux faits.
On noiera qu’il n’y est pas question de l’évacuation de la Prusse, qui était à ce moment, depuis deux mois, le fond du débat entre les cours de Paris et de Pétersbourg, la cause principale de l’anxiété du gouvernement russe et notamment du comte Tolstoï. Cela seul empêcherait de considérer cette lettre comme le signal d’un revirement nouveau dans la politique impériale ; elle n’a pas plus ce caractère que ne l’airait la confidence théâtrale de Tilsit au sujet du décret de la Providence qui disait que l’empire turc ne pouvait plus exister1. Napoléon n’abandonne rien de ses avantages, ne fait aucun sacrifice à la Russie. Il demande le rappel de Tolstoï qui ne veut s’intéresser qu’à la Prusse, qui se défie de toute caresse, dont la haine est importune et peut-être trop clairvoyante.
11 est question à plusieurs reprises de la Suède et de Stockholm d’une part, de l’Asie et des Indes d’autre part, nulle part de Constantinople ni de la Turquie. Le Bosphore est nommé, non comme un but, mais comme le chemin de l’Asie où l’on veut entraîner les Russes. Les domaines où Napoléon pousse le tsar sont très éloignés géographiquement au nord et à l’est, comme s’il se réservait ce qui est en deçà, toute l’Europe, et se refusait à en parler. Même de cette lettre destinée à resserrer les liens d’amitié avec le tsar, il serait possible de conclure que Napoléon n’était pas disposé à admettre la Russie autre part que vers Stockholm et vers l’Asie ; il n’y est même pas question, comme à Tilsit, à l’article 8 du traité d’alliance, d’en finir avec la Turquie, « de soustraire toutes les provinces de l’empire ottoman en Europe, la ville de Constantinople et la province de Romélie exceptées, au joug et aux vexations des Turcs2 ». Et pourtant les termes fixés par cet article étaient échus ou près de l’être.
Sans doute Caulaincourt était autorisé à entrer en conférences avec le chancelier de Russie ; mais nous verrons que ces conférences n’aboutirent à rien, et la lettre du 2 février ne prenait en effet à ce sujet aucun engagement, de quelque sorte que ce fût. Sans doute Napoléon ne se refusait « à aucune