‹ La Politique Orientale de NapoléonChapitre 130 sur 201 · Mémoires de Talleyrand, I, 3qq-4oo · texte numérisé non relu

Mémoires de Talleyrand, I, 3qq-4oo

empêchait le tsar de brusquer les événements en Orient, prolongeait, pour un temps indéterminé la suspension des liosli 1 i tés dans la région du Danube. La lettre du 2 février produisait ainsi tous les avantages politiques que sou auteur eu avait espérés.

Pour comble de précautions, il avait engagé le tsar à prendre la Finlande aux Suédois, lui avait promis le concours des troupes que Bernadotte commandait entre l’Elbe et l Oder, puis avait empêché ces troupes d’agir efficacement, retardé ainsi la conquête de la Finlande, obligé les Busses à y porter un plus grand effort, à y consacrer une partie des troupes qu’ils destinaient à l’armée de Moldavie, suscité ainsi de nouvelles difficultés qui occupaient suffisamment le gouvernement de Saint-Pétersbourg.

Alexandre I"' manifesta son mécontentement, fut surtout inquiet que Napoléon refusât de donner suite aux négociations de Caulaincourt, craignit de la part de la France « un changement de système », revint à ses défiances du mois de janvier précédent, s’en ouvrit à Caulaincourt. L’ambassadeur fit de son mieux pour maintenir le tsar dans ses bonnes dispositions ; il souffrait personnellement de paraître a\roir trompé le gouvernement russe ; pour prouver sa bonne foi, il donna des conseils sur la campagne de Finlande, fit profiter le tsar de l’expérience militaire qu’il avait acquise dans les armées de Napoléon, prouva de la sorte qu’il désirait sincèrement le succès de l’armée russe. Alexandre en fut touché. Napoléon écrivit brutalement à son ambassadeur : « Souvenez-vous de rester Français ! » La leçon était rude ; elle froissa cruellement Caulaincourt; l'Empereur guérit la plaie qu’il avait faite en conférant à son ambassadeur le titre de duc de Yicence. 11 était content de ses services ; mais il ne voulait pas que la Russie tirât profit de son alliance ; il voulait notamment qu’elle fût retenue le plus longtemps possible à la guerre contre la Suède. Est-il possible d’admettre, en présence de tels faits, que Napoléon ait été disposé, à quelque moment, à partager l’empire ottoman avec les Russes, à donner Constantinople au tsar? Bien au contraire, il avait l’intention arrêtée de les en écarter le plus loin possible.

FIN DE L AMBASSADE DE SEBASTIAN

11 ne pouvait le dire à Caulaincourt ; outre qu’il n’avait aucun confident de sa pensée, il aurait craint que l'ambassadeur ne le servit moins bien ; il fallait lui laisser supposer qu il était décidé au partage turc pour pouvoir arracher au gouvernement russe le secret de son ambition. Il 11e pouvait pas le dire au sultan : outre qu’il n’était point résolu à •défendre sans compensation l’intégrité de l’empire ottoman, il retenait le sultan dans son alliance par la crainte de la Russie et écartait ainsi l’Angleterre de Constantinople. Il se réservait à lui-même tout l’avenir; politique extrêmement fine et délicate ; jamais peut-être l'Empereur n’a manifesté un art diplomatique plus consommé. La sincérité n’y trouve pas son compte; mais est-elle une vertu diplomatique? La poli tique n’est-elle pas le plus souvent un jeu au plus fin ?

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