‹ La Politique Orientale de NapoléonChapitre 131 sur 201 · IV. Fin de l’ambassade de Sébastiani (Avril · texte numérisé non relu

IV. Fin de l’ambassade de Sébastiani (Avril

Cette finesse avait ses dangers, assurément. Elle excitait partout des défiances. Le tsar n’y comprenait rien, passait, selon les apparents caprices de Napoléon, de l’enthousiasme à l’inquiétude, s’impatientait de ne pouvoir saisir l’ondoyante pensée de son « allié », se jetait sur les mirages qu’elle lui ■offrait, n’obtenait rien de décisif. La Porte aussi s’énervait de n’avoir aucune ferme garantie de son intégrité, de demeurer à la merci d’une attaque de la Russie, s’agitait contre les vagues menaces perpétuellement suspendues sur sa tète, ne savait contre qui se défendre, se demandait si Napoléon était son ami le plus dévoué ou son ennemi le plus redoutable, si elle devait se confier à lui ou se déclarer contre lui, plus intéressée à demeurer dans le système français par la crainte d’une invasion franco-russe si elle se prononçait pour l’Angleterre. Misérable condition qui entretenait l’empire ottoman dans un continuel état de trouble où il faut chercher l’explication des révolutions qui n’ont cessé de le bouleverser pendant toute cette crise.

Consciente de sa faiblesse militaire, la Porte désirait la paix avec la Russie et l’espérait, l’exigeait presque de la médiation

française. La Russie ne voulait pas de la paix puisqu’elle nourrissait l’ambilion du partage turc. Napoléon 11e pressait point la conclusion de la paix puisqu’il voulait laisser à la Russie l’espérance de ce partage et ne la retenait que par là. Toute la politique de la France avec la Porte, pendant l'hiver de 1807-1808 était donc de faire patienter la Turquie. Ce fut difficile, car la Turquie ne comprenait pas les. secrètes pensées de Napoléon ; ce fut la plus pénible période de la mission de Sébastiani ; il ,y souffrit lui-même dans son amour-propre et dans sa conscience ; lui aussi il n’était qu’un instrument aveugle aux mains de l’Empereur.

Le 20 décembre 1807, Cbampagny, qui accompagnait Napoléon en Ralie, écrivait de Milan à Sébastiani pour rassurer la Porte sur la situation : l’armistice de Slobodzié n’a pas été ratifié par le tsar ; mais, en fait, la suspension d’armes durera indéfiniment, « sans doute assez pour permettre la signature de la paix ». Les négociations du traité lurco-russe commenceront dès que Tolstoï aura reçu de Pétersbourg ses pleins pouvoirs. En attendant, il faut que la Porte se tienne dans la ligue générale contre l’Angleterre ; en effet, depuis l’odieux bombardement de Copenhague, l’Europe est unanimement soulevée contre l’Angleterre ; la Russie s’est déclarée contre elle ; Lisbonne vient d’être occupée par les troupes françaises ; le décret de Milan achève l’isolement de l’ennemie commune; il n’y a plus de neutres : il faut que la Porte agisse aussi vigoureusement contre l’Angleterre b

La Porte ne fit rien contre l’Angleterre ; elle avait conscience que l’Angleterre seule contenait la puissance de Napoléon sur la Méditerranée et dans le Levant, retardait indéfiniment tout projet de partage de l’empire turc dont elle aurait saisi les plus riches provinces maritimes. Elle ne répondit pas aux propositions pacifiques du gouvernement de Londres ; mais elle le ménagea, et de jour en jour les agents diplomatiques de l’Angleterre se rapprochèrent de Constantinople, soit directement, soit par l’intermédiaire du pacha de Janina. D’ailleurs les vaisseaux anglais étaient dans le golfe

1. AtT. étr. Corr. do Turquie. Dépêche de Champagny, 20 déc. 1807.

l’I N DE l’ambassade DE SÉBASTIAN!

Persique, devant Bassorah ; ils avaient été écartés de l'Egypte, mais n’attendaient qu’une occasion d’y reparaître. La Porte avait beaucoup à redouter de l’hostilité de l’Angleterre ; le bruit courut de négociations entre la France et l’Angleterre : la Porte exprima à Sébasliani le désir de n’y pas être oubliée, envoya par précaution de pleins pouvoirs à son ambassadeur à Paris, rappela qu’elle n’avait déclaré la guerre à l’Angleterre que pour plaire à la France; elle eut peur d’être abandonnée à la colère de l’Angleterre, comme elle croyait l'être à celle de la Russie1.

Elle renouvelait sans cesse ses sollicitations auprès de l’Empereur pour qu’il bâtât la paix, lui rappelait ses engagements d’autrefois, chargeait Muhib-etl’endi de remettre une note en ce sens au ministre français des relations extérieures. Elle n’obtenait aucune réponse ferme, en concluait que l’Empereur était résolu à ne pas tenir ses promesses, tombait dans des accès de découragement et de fureur.

Les passions populaires se soulevaient ; les janissaires grondaient, menaçaient le sultan d’une nouvelle révolution. Le reis-effendi, Halet, manifestait hautement son hostilité contre la France, se permettait les propos les moins mesurés contre l’ambition de l’Empereur. Il avait fait trancher la tête au drogman Soutzo, coupable d’être dévoué à la France2. Il protégeait ouvertement le prince Morousi, avait avec lui de fréquents entretiens, en recevait sans doute de l’argent que l’Angleterre lui faisait passer pour acheter le divan3.

Le neveu de Soutzo, Michel Mano, adressait à l’Empereur une émouvante prière à l’occasion de la mort de son oncle : il rappelait le crime; il disait les peuples stupéfaits de voir le gouvernement turc mettre impunément à mort un prince innocent, sous le prétexte qu'il avait rendu des services à l’auguste empereur des Français : « Ils attendent avec impatience que le juste et magnanime Napoléon venge, avec l’injure faite à son auguste nom, le sang fumant encore de l'infortuné prince et dont la terre a été si injustement impré-

i. AfT. élr. Corr. île Turquie, Dépêche de Sébastiani, 3 février 1808.

a. Id., id.. Dépêche de Sébastiani, 18 novembre 1807.

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