‹ La Politique Orientale de NapoléonChapitre 134 sur 201 · Cf. plus haut, pp · texte numérisé non relu

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dépêches de Champagny. Il raconte ainsi la scène à son gouvernement : « Le Divan a écouté avec une noblesse digne d’un meilleur sort; les ministres ont épargné à leur amour-propre l’humiliation de se plaindre. Le désespoir et l'indignation étaient peints sur leur visage ; les amis de la France étaient accablés de chagrin ; le reis-effendi et les autres jouissaient de l'accomplissement de leurs prédictions ; leur crédit va être sans bornes. »

L’ambassadeur désespéré laissait aller son imagination aux plus sinistres prophéties : « Le Divan fera connaître plus lard ses décisions. Ce sera sans doute la guerre avec la Russie; l’opinion publique très exaltée n’acceptera pas un traité onéreux, un démembrement de l’empire. . . Les ministres seront obligés de préférer une guerre étrangère, même funeste, à une guerre intestine et à une révolte dont ils seraient les premières victimes. Or la Russie est puissante, surtout avec l’appui des Servions. Les Turcs feront des efforts inouïs. L’Asie accourra sur le Danube. Une population immense prendra les armes, et celte population, plus brave, plus exaltée, qu’instruite et disciplinée, sera vaincue. Sa défaite entraînera véritablement la chute de cet empire. Au fanatisme religieux, au zèle patriotique, à l’exaltation de tous les sentiments succéderont l'abattement et la consternation, et, si Sa Majesté n’est pas préparée à tous les événements, les Russes seront à Constantinople avant que les troupes françaises aient franchi les montagnes de la Bosnie. L’armée russe se grossira de toute la population grecque et arménienne schismatique, et veuille le ciel que la France ne regrette point la chute prématurée d’un empire dont la possession donnerait à la Russie un si grand accroissement tle forces et de si grands moyens de puissance. La Russie est à 12 marches de Constantinople par ses possessions de la Moldavie et de la Valachie; la Crimée lui offre la facilité d’envoyer en quarante-huit heures une armée de débarquement dans le Bosphore, et la France, sans moyens maritimes qui lui permettent d’opérer de ses côtes d’Italie, obligée de suivre la route littorale de la Dalmatie (route que l’Autriche peut rendre difficile et précaire), ayant devant elle un

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pays montagneux et la population la plus belliqueuse de la Romélie, ne peut se promettre des succès semblables à ceux de sa rivale. Car je ne puis appeler autrement la Russie.

« Je n’ai pas la ridicule prétention de vouloir donner trop de poids à mes réflexions ; je ne pense point surtout, en les soumettant à Sa Majesté, les comparer à celles que son immense et prévoyant génie a pu lui suggérer. Mais je remplis le devoir d’un sujet fidèle et dévoué, celui d’un citoyen zélé et d’une scrupuleuse probité. Ma carrière en Turquie est maintenant terminée. Aux sentiments d’estime que j’avais cherché à mériter par une conduite franche et loyale vont succéder des sentiments d’éloignement et de haine. Ceux que je m’étais attachés et dont j’avais captivé les sentiments et qui étaient dévoués à Sa Majesté seront perdus sans retour. Ceux au contraire qui se sont fait distinguer par leur animosité contre la France seront seuls écoutés. Les Grecs de Constantinople, qui y sont si influents et qui n’ont d’autre soutien, d’autres sources de richesses que les deux Principautés, se réuniront tous, quelle que soit leur inimitié, leur haine particulière, pour engager les Turcs à résister. La France ne peut compter désormais ni sur un seul Grec, ni sur un seul Turc. Elle ne le pourra plus surtout tant que le caractère personnel de l’ambassadeur n’offrira pas une sorte de garantie. Je regarde l’influence que pouvait avoir la mienne comme usée, comme détruite dans ce refus. Je n’aurai été que l’instrument de la ruine des Turcs. Mais je l’aurai été et le premier mouvement de leur colère doit se porter sur moi. Loin de pouvoir être à l’avenir utile au service de Sa Majesté, je serai une cause continuelle de non-succès. Je suis loin de faire ces observations pour obtenir de m’éloigner de Constantinople. Dans des sujets d’une si haute importance, j’aurais honte de laisser influencer mes jugements par quelque caractère particulier1. »

Sébasliani était égaré peut-être par son état de santé, par le désir qu’il avait de rentrer en France, par l’ingratitude du rôle qu’il avait à jouer, surtout par l’ignorance où il était de

i. AIT. étr. Corr. de Turquie, Dépêche de Sébastiani, 12 février 1808.

T. A l'OUTIQlE ORIENTALE DE NAPOLEON

la politique générale de son gouvernement. Il ignorait qu’à cette date les dispositions belliqueuses de la Russie contre la Porte étaient contenues par la lettre du 2 février, que par conséquent la guerre ne recommencerait pas au printemps, qu’ainsi la Turquie ne serait pas si vite jetée à la ruine, livrée à la merci des Russes. Le divan aussi ignorait la conduite que Napoléon avait à l’égard de la Russie, les négociations où Caulaincourt entretenait et trompait sans le savoir F aviditédu gouvernement russe. Mais il savait très bien ce qu’il risquait à recommencer les hostilités sur le Danube ; il croyait même risquer davantage; il s’attendait à avoir à la fois contre lui, en pareil cas, les troupes françaises et les troupes russes. Et que pourrait-il faire contre une telle alliance?- C’est alors que vraiment la Turquie se fût précipitée à sa perte. Le divan comprit le véritable sens des questions de Champagny, qu’il lui fallait montrer quelque complaisance pour les intérêts français vers Corfou s’il voulait que l’Empereur continuât de garantir les intérêts de la Porte du côté du Danube. Certes il eût préféré obtenir cette garantie sans de nouveaux sacrifices; il était réduit à céder aux exigences du gouvernement français par crainte d’être livré à la Russie. Napoléon tirait de la confusion des événements tous les profits possibles.

En effet la Porte ne se lança pas dans la guerre, ne jeta point l’Asie sur le Danube, n’appela point à son secours toutes les forces du fanatisme musulman, ne réalisa point les prophéties de l'ambassadeur de France. Elle céda. Napoléon était bien sûr qu’elle céderait.

Les ministres ottomans d’ailleurs n’avaient pas tous la mauvaise volonté du reis-effendi . Quelques-uns avaient conservé le souvenir des services rendus par Sébastiani l’année précédente et demeuraient fidèles à la France ; le plus influent parmi eux était le caïmacan du grand-vizir. Et cette politique était peut-être la plus habile, peut-être la seule capable de sauver l’empire ottoman dans les circonstances critiques que traversait l’Europe. Ces ministres du parti français n’avaient sans cloute pas pour Napoléon des sympathies irrésistibles; leur admiration pour lui n’était certainement pas dépourvue

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d’inquiétude, mais ils estimaient qu’il était imprudent de provoquer le conquérant, de prétendre lui barrer le chemin, qu’il était sage de ne pas lui donner l’occasion de manifester sa colère par quelque éclat. Ce fut du reste la politique de Metternicli à partir de 1809, flatter le redoutable Empereur de peur de recevoir de lui un coup mortel. La Porte se résigna à demeurer dans le système français ; elle ne devait se décider à en sortir que lorsqu’elle pourrait le faire sans danger.

Le 4 février 1808, le caïmacan adressait à Çbampagny une lettre où il se plaignait de la lenteur que mettaient les Russes à évacuer la Moldavie et la Yalacbie, des retards qu'ils apportaient aux négociations de Paris ; mais il renouvelait au gouvernement français l’assurance de la plus entière confiance1.

Le divan délibéra le i5 février sur les dernières communications de Sébastiani. L’ambassadeur s’attendait qu’il en sortit des résolutions désespérées. Cependant « les hommes sages 1’emportèrent encore une fois ». Ils accordèrent sans difficulté le passage des troupes françaises destinées à Corfou, malgré leur crainte que ce ne fût qu’un prétexte pour préparer l'invasion et le démembrement de l’empire ottoman. Mais Sa Hautesse avait exprimé son grand chagrin, sa vive douleur au sujet des questions que l’Empereur lui posait sur la Moldavie et la Yalacbie ; elle avait résolu d’en écrire ellemême au gouvernement français par un courrier spécial de son sérail. En attendant, les Turcs étaient bien décidés à ne jamais consentir à l’abandon de leurs provinces, à recommencer la guerre plutôt qu’à subir une pareille humiliation : « Tous se lèveront, tous marcheront. On recourra, s’il le faut, aux ressources extrêmes. Les grands ont déclaré qu’ils y sacrifieraient leurs trésors et leurs bijoux. Chaque ministre a été mandé pour un travail particulier. Tous les détails ont été prévus et examinés. Des firmans ont déjà été expédiés pour la levée d’un corps de 5oooo hommes de cavalerie et de 3oo 000 hommes d’infanterie. L’exaspération était si grande, que, sans l’effet des conseils de quelques hommes

1. AfT. étr. Corr. de Turquie, le caïmacan à Champagny, 4 février 1808. — Dépêche de Sébastiani, 5 fé\ricr 1808.

plus froids, l’appel au peuple serait déjà publié. Tous les avis se sont réunis en un seul ; il n’y a plus d’esprit de corps ni d’esprit de parti : ulémas, janissaires, gens de la cour, n’ont qu’une même voix qui varie seulement par l’énergie. » Et Sébastiani, qui semble avoir été un peu trop ému par ces éloquentes manifestations, avait la certitude absolue que, si les Russes persistaient à demander la Moldavie et la Valachie, la guerre était inévitable ; « et ce sera, ajoutait-il encore, l’époque de la chute de cet Empire1 ».

Napoléon reprochait alors à Caulaincourt, son ambassadeur à Saint-Pétersbourg, de prendre trop à cœur les intérêts delà Russie2. De la même façon Sébastiani prenait les intérêts de la Turquie, parce qu’il ignorait la pensée de son souverain. On l’avait envoyé à Constantinople pour relever la Turquie, pour l’opposer aux Russes, pour refaire l’intégrité de ses territoires ; et on voulait maintenant qu’il travaillât à son démembrement ; il sentit très vivement toute la déloyauté de sa conduite : ce n’était pourtant qu’une apparence. Il réussit néanmoins à remplir toutes les intentions de son gouvernement ; certes il n’obtint pas le consentement, même indirect, de la Porte à l’abandon des Principautés ; il fit tout, au contraire, pour détourner l’Empereur de cette idée. Mais il obtint des assurances formelles pour le passage des troupes françaises en Albanie, à destination de Corfou ; il est bien vrai que ces assurances furent toutes platoniques ; mais c’est un des traits essentiels de la diplomatie turque que de tout promettre et de ne rien tenir. D’ailleurs Corfou fut ravitaillée par mer3.

Ainsi la dernière action diplomatique de Sébastiani parut aussi heureuse qu’il pouvait le désirer ; il crut à la sincérité de la Porte. 11 espéra que l’Empereur saurait récompenser cette bonne volonté qu’il jugeait si méritoire et tiendrait enfin les engagements d’autrefois. Pourtant il était très fatigué de tous ces efforts et de la situation fausse où il se débattait

i. AIT. étr. Corr. de Turquie, Dépêche de Sébastiani, i5 février 1808.

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