Cf. plus haut, p
FIN DF L’AMBASSADE DE SÉBASTIAN
depuis plusieurs mois. Il était réellement malade, épuisé :
« Je ne puis sortir du palais de France qu’en chaise à porteurs. Je ne puis digérer aucun aliment... Je me verrai forcé de renoncer au bonheur de servir Sa Majesté et de rentrer dans l’état de simple citoyen. J’ai fait de grands sacrifices d’argent ; je suis chargé de dettes, presque dans l’impossibilité d’y faire honneur. J’ai perdu mon bonheur intérieur, bonheur que j'avais reçu des mains de Sa Majesté. Je suis presque paralytique. Je me sens entraîné vers ma fin faute de secours, et je trouve bien pénible de perdre la vie d’une manière aussi inutile au service de Sa Majesté *. »
Au moment de fermer cette lettre, il recevait de Paris les dépêches du 5 février ; il espérait y trouver enfin quelques nouvelles agréables aux Turcs, quelques renseignements satisfaisants sur les négociations de Paris. Or il y était dit que Tolstoï n’avait pas encore reçu ses instructions de Saint- Pétersbourg. Les lettres de Champagny ne contenaient que de nouvelles plaintes sur la conduite du dey d’Alger el une sèche demande d’intervention de la Porte contre lui.
Sébastiani ne put se contenir. Il rouvrit son courrier et y répandit sa douleur : « J’ai vu avec chagrin qu’au moment où les Turcs viennent de faire ce que Sa Majesté désirait et où ils ont persuadé le peuple en lui donnant l’espoir d’une paix prochaine, il n’est seulement pas question de négocia tion... Le peuple en l’apprenant peut se révolter, et il sera difficile de lui cacher la situation... Il est impossible de faire l’ambassade avec un peu de considération et de succès auprès d’une cour à qui l'on a fait faire tout ce qu’on a voulu, qui est dans la crainte continuelle d'une révolte, et à laquelle on ne peut donner aucune espèce d’assurance et de consolation. L’armistice finit dans vingt-cinq jours et les Russes attaqueront les Turcs qui sont dans la bonne foi et qui seront pris au dépourvu. Muhib se plaint de ne trouver à Paris aucun appui... »
« Les Turcs se croient sacrifiés et le peu de confiance que pouvait leur donner mon caractère est maintenant usé. J’ai
i. Aff. étr. Corr. de Turquie, Dépêche de Sébastiani, 5 mars 1808.
Dkiault. — Napoléon. 20
3o6 LA POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON
l’air de les tromper tous les jours et de les livrer sans défense à leurs ennemis. Ce ne peut être la volonté de Sa Majesté cpic je détruise ainsi l’influence du caractère de l’homme qui a l’honneur de la représenter, et je puis assurer à Votre Excellence que je me vois absolument hors d’état de rien faire et que tout homme au monde se trouverait dans le même cas s’il était dans ma position. »
Il renouvelait ses instances pour être rappelé : « De celle façon, je n’aurai point manqué de dévouement et de fidélité à Sa Majesté, et je ne contribuerai pas à la ruine d’une nation qui a été et qui est pleine de bonne foi. Je ne dois pas cacher à Votre Excellence que les malheureux négociants répandus dans les Echelles seront livrés à la mort, si la moindre hostilité est commise avant qu’on les ail retirés du Levant. Je me croirais coupable de leur perte, si je ne parlais avec celte franchise. »
« Je préférerais tout à la situation dans laquelle je me trouve et je regarderais même comme une faveur précieuse que Sa Majesté me donnât la faculté de rentrer dans l’état de simple citoyen. J’ai exposé avec joie ma vie pour défendre les Turcs contre les Anglais et je ne puis penser sans une vive douleur que je vais devenir l’instrument de leur perte après avoir été témoin de leur fidélité1. »
Quelques semaines après, il disait même : « Je reste désormais éloigné des affaires. C’est autant à cause du dégoût que m’ont inspiré les dernières que par raison de santé que je tiens cette conduite2. » 11 avait déjà remis la gérance de l’ambassade à M. de La Blanche.
Les janissaires avaient recommencé leurs menées contre le gouvernement qu’ils accusaient de nouveau de faiblesse et de trahison. Les nouvelles venues d’Albanie, les démêlés entre Ali-pacha et le général C. Berthier mettaient Constantinople en état d’insurrection ; la surexcitation était générale ; on ne parlait que d’une révolution inévitable si la paix n’était pas signée prochainement.
1. Àff. élr. Corr. de Turquie, Dépêche de Sébastiani, 5 mars 1808.