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Id., 2 \ novembre 1808: Lajard à Gardane, d’Erivan

oison passée au fil de l’épée. Si la Perse ne traite pas, la guerre continuera, et la Russie gardera tout ce qu’elle prendra ; elle prépare une flotte sur la mer Caspienne pour opérer une descente sur la côte persique. — Les garanties que le général Gardane a cru devoir donner à la Perse sont absolument incompatibles avec les ordres que Goudovitcb a reçus de Saint-Pétersbourg. Gardane a tort de chercher à faire pencher la balance en faveur de la Perse ; il aurait dû rester neutre ; car, dans le traité de Tilsit, la Russie n’a pris aucun engagement à l’égard de la cour de Téhéran. — D’ailleurs, la France a bien d’autres embarras : l’Espagne est soulevée, l’Autriche arme, l’empereur Napoléon a besoin de l’amitié de la Russie, qui a d’ailleurs été resserrée étroitement à Erfurt. Gardane fera donc mieux de ne pas protester contre ce que font les Russes.

Lajard se retire ; il veut réfléchir avant de remettre au maréchal la protestation de Gardane ; il veut lire les gazettes que les Russes lui ont communiquées. Réflexions faites, il se décide à ne pas remettre sa protestation : ce serait une démarche inconvenante et parfaitement inutile ; il serait imprudent de troubler l’amitié de la France et de la Russie pour une alliance en somme secondaire. Le lendemain, 23 novembre, il revoit Goudovitcb, ne lui remet pas la note de Gardane, le prie de considérer ce qu’il lui a dit comme confidentiel et nul. Ils échangent les meilleures paroles. Lajard va se retirer au couvent d’Etchmiadzin et s’y reposer ; il est malade et ne peut retourner pour le moment à Téhéran1.

Le même jour, 23 novembre, Gardane dut supporter le choc de la colère de Felh-Ali. Le schah l’avait fait appeler. Il lui demande s’il a enfin des nouvelles de France ; Gardane répond qu’il attend un courrier très prochainement. — Elles sont longues à venir, dit le roi, et nous craignons qu’elles n’arrivent que quand il n’en sera plus temps. Goudovitch s’est joué de la France et de la Perse. Verdier a été rappelé au moment où les nombreuses troupes qu’il avait formées avaient

I. Correspondance de Perse, 25 novembre 1808. — Lajard à Champagny, — même jour, Gardane à Champagny.

ÉCHEC DE LA MISSION GARDANE

le plus besoin de lui. Lajard est parti depuis trente-six jours et on n’a aucune lettre de lui. Vraiment, l’empereur Napoléon abandonne ses alliés de singulière façon. — Gardane explique que Napoléon est en Espagne, mais que, quand il sera instruit de la conduite de la Russie, il en demandera une réparation éclatante ; semblable à la foudre, il tombera sur ses ennemis et les anéantira. — Pourquoi donc, réplique Feth-Ali, ce foudre n’a-t-il pas frappé depuis dix mois? La gloire de Napoléon, si grande en Orient comme en Europe, xa-t-elle donc s’éteindre et faire place au mauvais renom de n’avoir point tenu des engagements sacrés? Les Anglais offrent des présents, des armes, des garanties contre la Russie ; ils sont tout près, ils menacent et ils promettent. Considérez notre position, au nord et au midi, les Russes et les Anglais également redoutables, l’éloignement et le silence de la France. Que nous conseillez-vous ? Pouvons-nous soutenir la guerre contre la Russie et contre l’Angleterre à la fois ? Répondez, général. — La Perse, répond Gardane, se repentirait si elle écoutait les propositions de l’Angleterre; même si l’Angleterre lui faisait rendre la Géorgie, elle ne pourrait la garder qu’avec le consentement de P empereur Napoléon. D’ailleurs, si un ambassadeur anglais était reçu à Téhéran, lui, Gardane, est bien décidé à se retirer aussitôt. — Le schah s’étonne que la France puisse songer à reprendre la Géorgie à la Perse, si celle-ci venait à l'obtenir. 11 ne faut pas que Gardane parte : la Perse a fait tout ce qu’il a demandé. Ne voit-on pas en Europe des ambassadeurs français et anglais résider ensemble? Ne le voit-on pas aussi à Bagdad et à Bassorah, malgré l’alliance franco-turque? D’ailleurs, un ambassadeur anglais ne peut apportera Téhéran que des reproches, et la Perse ne peut qu’être humiliée de sa présence; pourquoi donc le général Gardane s’en formaliserait il davantage? — L’ambassadeur répète sa déclaration qu’il s’en ira dès l’approche des Anglais. — Feth-Ali se calme; il espère que la France sortira avec honneur de ses engagements avec la Perse; alors il fera une guerre acharnée aux Anglais. Il attendra encore quelque temps des nouvelles de Paris avant de recevoir leurs ambassadeurs. Combien faut-il de temps

pour cela? — Gardane demande soixante jours. — Le schah attendra donc jusqu’au 20 janvier ; il a peu d’espérance d’ailleurs d’avoir des nouvelles positives ; car il craint les distances cl les difficultés que la Turquie fait toujours au passage des courriers. — Pour cette raison, le général demande quinze jours de plus ; on pourra évidemment alors connaître les intentions de l’empereur Napoléon. — Feth-Ali lève l’audience en demandant à Gardane une déclaration officielle que la mission française a été reçue et traitée toujours avec les plus grands égards.

C’est presque déjà une audience de congé. Le même jour, Malcolm, qui n’était pas retourné dans l’Inde, fait passer ses N propositions à Téhéran par Ismaël-bcy : il demande à être reçu en même temps que l’ambassadeur français ; il laissera trois mois à Gardane pour faire rendre la Géorgie à la Perse ; : ce délai écoulé, Malcolm prendra l’affaire en mains, et on verra lequel a le plus d’influence sur la Russie et le plus de crédit sur son ministère. - — En même temps, le parti anglais répand le bruit, dans l’entourage de Feth-Ali, que la France et la Russie sont d’intelligence pour le démembrement de 1 empire persan.

Gardane a encore devant lui quelques semaines, mais sa mission est désormais compromise. La rupture paraît inévitable, et les présents anglais sont aux portes de Téhéran.

Les Anglais, en effet, sentent que les circonstances deviennent plus favorables. Ils multiplient et pressent leurs intrigues, les précisent par des menaces '. On dit qu’ils ont résolu de s’emparer de l’île de Kichmich, qui se trouve au milieu du détroit d’Ormuzd ; s’ils l’occupaient, ils domineraient tout le golfe Persique, Ragdad, Bassorah et toute la côte orientale 1 de l’Arabie. Le golfe Persique déjà est plein de leurs vaisseaux, qui en suivent tous les rivages, comme cherchant I l’endroit où ils frapperont le coup décisif.

De tous les côtés, la Perse est enveloppée de cette action souple et pénétrante. A ce moment, ils reforment leur alliance : avec la Porte ; et Sébastiani a quitté Constantinople. A l’est.

1. Correspondance de Perse, Gardane à Cliampagny, 3o nov. 1808.

ECHEC DE LA. MISSION GARDANE

les Afghans sont en armes et menacent le Khorassan. Au sud, les Anglais eux-mêmes conduisent cet assaut contre toutes les frontières persanes, entamées ailleurs par les Russes. Mirza-Chefy est très inquiet et communique ses inquiétudes à Gardane : que faut-il faire en ces terribles circonstances ? Fetli Ali lui-même tremble pour son trône ; car les Anglais menacent de lui opposer un prétendant, un descendant de la vieille dynastie de Kérim-khan, Mohammed- Ali-khan, fils d’Ali- Mourad-khan. On trouve toujours facilement en Orient de ces dynasties princières en disponibilité.

Gardane sent bien qu’il lui va falloir partir ; il y fait ses préparatifs depuis la dernière audience du schah ; il quittera Téhéran à la première nouvelle de l’approche de l’ambassade anglaise, sans doute vers la lin de janvier prochain. Il laissera peut-être quelqu’un derrière lui pour le représenter, se retirera à petites journées, s’arrêtera en tout cas à Trébizonde pour y attendre des ordres de son gouvernement : car il n’a rien reçu de Paris, ni même de Constantinople, depuis le il\ septembre. A ce moment d’ailleurs, Champagny lui annonce qu’il lui envoie du vaccin, et encore que Napoléon est arrivé à Madrid, qu’il se heurte encore par là aux intrigues des Anglais, qu’on les retrouve en Espagne et en Portugal comme au Candahar et en Perse1. En effet, d’un bout à l’autre de la ligne médiane de l’ancien continent, du Portu gala l’Inde parla Méditerranée, l’Asie antérieure, Bagdad et le golfe Persique, les Anglais tiennent Napoléon en échec, brisent son action à Constantinople, la menacent et vont la briser à Téhéran, le rejettent déjà en Europe, l’enserrent luimême dans les limites de ses possessions immédiates. C’est la réponse au blocus continental. C’est le nœud du grand drame napoléonien.

Cependant, la Perse se lira de ces redoutables complications. Le 29 novembre, les Russes donnèrent l’assaut aux mauvaises fortifications d’Érivan ; ils furent repoussés et firent de grosses pertes. Peu de jours après, Goudovitch leva

1. Correspondance de Perse, 1 3- 1 7 décembre 1808, Champagny à Gardane.

le siège el ordonna la retraite, expliquant à Lajard que l’hiver seul l’obligeait à se retirer, et qu’une autre armée viendrait au printemps. Lajard suivit les Russes jusqu’à Tiflis.

A Téhéran, on est très étonné de ce succès, et on n’y croit pas d’abord. Puis on se persuade — et Gardane partage cette opinion — que les Russes se sont retirés parce que la guerre vient sans doute d’éclater de nouveau entre la France et la Russie ; et Gardane, content peut-être de se retrouver dans les premières conditions de sa mission, demande d’urgence à Paris des instructions pour la diversion militaire que l’on pourrait opérer vers le Caucase1. Son illusion ne fut pas de longue durée.

Sir Harford Jones a débarqué à Bender-Bouchir. 11 vient par la route de Chiraz. Des cadeaux le précèdent, ouvrant le passage. Le 3o décembre, vingt caisses de miroirs arrivent à Téhéran ; leur convoi a retardé le transport des canons de Fabvier. Carie schah est plus pressé des miroirs anglais que des canons français.

Feth-Ali va prendre une résolution décisive. Il fait venir Gardane au palais, le 2/1 janvier. 11 demande des nouvelles de la France. — L’ambassadeur n’en a pas , mais il attend prochainement des instructions ; il exige d’ailleurs le renvoi de l’ambassadeur anglais. — Le schah déclare qu’il est bien obligé de recevoir Jones, n’ayant pas de prétexte pour l’écarter. Du reste, il est totalement abandonné par la France ; il lui faut bien se pourvoir d’autre côté. — Gardane répète qu’il quittera Téhéran dès qu’il saura que l’ambassadeur anglais aura dépassé Chiraz. — Feth-Ali s’emporte, s’écrie qu’il ne le laissera pas partir ; les Anglais ainsi se pourraient vanter d’avoir fait renvoyer les Français, et le prestige de la France en souffrirait.

La conversation reprend. Gardane, infatigable, expose que le gouvernement persan a tort de se bâter ; évidemment, il a été question de la Perse à l’entrevue d’Erfurt entre Napoléon et le tsar Alexandre ; sans doute il a été parlé des satisfactions qu’il conviendrait d’assurer à la Perse au sujet des

1. Correspondance de Perse, 12 janvier 1809, Gardane à Champagny.

ECHEC DE LA MISSION GARDANE

attaques de Goudovitcli (il eût été bien difficile pourtant qu’il en fût ainsi, l’entrevue' d’Erfurt étant de septembre et l'attaque de Goudovitch d’octobre ; mais Gardane était mal renseigné sur les dates, et sans doute aussi les Persans). — Aussi bien le schah n’est-il point satisfait : il n’a point de nouvelles de tout cela, et il est résolu à s’arranger directement avec ses ennemis. — - Si la Perse cède la Géorgie, dit Gardane, la Russie voudra ensuite le Ghilan et le Mazandéran ; il ne faut pas laisser une porte ouverte à l’ennemi. — Que vous importe, s’écrie Feth-Ali, puisque vous voulez quitter mes États? Et, la séance se prolongeant d’une manière désagréable, le vizir en indiqua la fin.

Le 4 février, Sir Harford Jones reçut la permission de venir à Téhéran. L’ambassadeur français en fut informé bientôt. Il demanda une audience du schah ; il fut reçu le 8, et annonça son prochain départ de Téhéran. Feth-Ali lui en exprima ses regrets, mais se plaignit encore du silence obstiné de la France. — Gardane protesta qu'on ne pouvait savoir si la France avait vraiment abandonné la Perse : il y avait des négociations en cours, et peut-êtie même des résiitats obtenus. — Rien ne le pouvait indiquer, réplique le schah ; d’ailleurs, c’est à Tilsit qu’il aurait fallu s’occuper de la Perse. — Alors, répondit Gardane, le traité de Finkenstein n’était pas ratifié, et on ne pouvait rien faire.

L’audience fut très courte. Fetli-Ali exprima sa constante affection pour la France, en dépit de tout. Gardane annonça qu’il laisserait encore quelque temps à Téhéran MM. Jouannin et de Nerciat, et sollicita les bonnes dispositions du schah à leur égard.

Le i3 février, après une dernière audience de Mirza-Chefy, Gardane quitta Téhéran ; il se retirait à Tauris ; son intention était d’y rester quelque temps et de gagner de là Erzeroum et Trébizonde ’.

Feth-Ali voulut, autant que possible, pallier la gravité de cette rupture. 11 adressa à Napoléon, le i4 février, des pro-

i. Correspondance de Perse, Gardane à Champagny, 12 février 1809.

Dkiault. — Napoléon.

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