Moniteur du 8 mai. Lettres de Summerer à Arbuthnot
2 Affaires étrangères. Correspondance de Turquie : Sébastiani à Tallcyrand, 2/j février 1807.
3. Arch. nat., AF IV, 1G88, doss. 110 5 : dépêche du ministre danois, baron de Hiibsch.
rétablissement des woïvodës de Moldavie et de Valachio était « la preuve évidente de la supériorité d’influence acquise par la cour de France » ; c’était aussi à l’instigation de l’ambassadeur français que le sultan avait prononcé la fermeture des Détroits aux vaisseaux de guerre. 11 fallait que la Porte reprit les termes de son ancienne amitié avec la llussie et l’Angleterre, expulsât la légation française. Déjà les troupes russes approchaient du Danube, les vaisseaux anglais étaient dans l’Archipel ; si la Porte ne cédait, la puissante flotte anglaise opérerait sa jonction avec la flotte russe de la Méditerranée, « pour embouquer ensemble le détroit des Dardanelles ».
Ilalet-pacha, dont le parti était enfin pris, au moins provisoirement, de s’accorder avec Sébastiani, était à l’aise pour répondre à ces affirmations ; il repoussa la menace avec beaucoup d’énergie : l’ambassadeur français n’avait exercé aucune action sur la Porte ; la France, d’ailleurs, n’est pas maîtresse de la mer et ne peut rien contre Constantinople. Les hospodars des provinces danubiennes n'ont été déposés que pour cause de crimes prouvés, et l’ambassadeur de France n’a su leur déposition qu’avec les autres habitants de Constantinople. En rétablissant ensuite ces hospodars criminels, en subissant ainsi « le plus cruel affront pour une puissance indépendante », le sultan Sélim a prouvé avec éclat son désir de ne pas rompre avec la Russie et avec l’Angleterre; ainsi, « par un effort sublime, il s’est mis audessus des sentiments qui ont le plus cl’empire sur leshommes, afin d’acheter la paix et le bonheur de ses sujets au prix des sacrifices les plus pénibles pour son cœur », consentant même à recevoir les hospodars dans son palais et à leur rendre toutes les marques de sa faveur. Pour prix de sa condescendance, il n’a obtenu que la guerre ; ses provinces ont été envahies ; les généraux russes ont répandu à travers son empire les manifestes les plus outrageants. Il avait espéré du moins que la Grande-Bretagne agirait plus généreusement et apprécierait sa bonne volonté. Il regrette amèrement de s’être trompé; mais il est « dérisoire de donner pour preuve de l’influence de la France la facilité avec
LA PORTE ET t. ANGLETERRE
laquelle 011 a fait tout ce qu’a voulu l’Angleterre ». vVu reste, il a confiance en la justice de sa cause ; cet empire existe par la volonté de Dieu grand et miséricordieux, et, si telle est la volonté divine, du désespoir même auquel on a réduit le sultan Sélim résultera l’énergie nécessaire pour la défense de l’État1.
Le soir même de ce 2b janvier, l’ambassadeur Arbuthnot se rendit à bord de Y Endymion, portant le pavillon du contre-amiral sir Thomas Lewis. Une grande fête y avait été préparée, à laquelle les principaux commerçants anglais de Constantinople avaient été invités. Us y vinrent nombreux, en costume de gala, et le banquet fut très brillant. Au milieu de la nuit, Y Endymion coupa les chaînes de ses ancres, et, profitant du vent qui souillait du Nord, vogua n ers les Dardanelles. L’ambassadeur annonça alors aux invités qu’ils ne retourneraient pas à la ville, que la situation n’y était pas sûre pour eux, que les relations étaient rompues avec la Porte. Ils protestèrent, se plaignirent hautement: ils avaient laissé leurs familles, leurs richesses; ils avaient au moins leurs affaires a régler. Ce fut en vain. La fuite se poursuivit toute la nuit à force de voiles. Les Turcs des Dardanelles laissèrent passer le vaisseau anglais, ignoranL qu’il emportait l’ambassadeur. Il rejoignit à Ténédos d’autres vaisseaux qui formèrent bientôt une Hotte imposante.
Le 29 janvier, Arbuthnot renouvelait son ultimatum à la Porte et la déclarait responsable de la vie et des biens des résidents anglais.
Lu même temps, le baron de Hübsch, ministre du Danemark, était chargé de la protection de ces intérêts et en particulier des biens de l’ambassadeur britannique, de sa vaisselle, « estimée à plus de 6000 louis d’or ». Arbuthnot lui recommandait les femmes laissées à Constantinople, le priait même de s’adresser à l’ambassadeur de France « pour qu’il empêche que la Porte manque envers ces personnes en
i. A(T. étr. Corrcsp. de Turquie : déclaration d’ Arbuthnot, janvier.
— Moniteur du 25 mars.
IA l’OLITIQTJE ORIENTALE DE NAPOLEON
tout oc qu’on pourrait attendre d’un gouvernement civilisé » ; à l’occasion, il eu ferait autant pour les Français ; il serait surtout empressé pour la famille de l’ambassadeur, ayant cm l’honneur d’être intimement lié avec la famille de M",c Sébasliani1.
Sébasliani n’avait pas attendu cette invitation pour accomplir à l’égard des Anglais de Constantinople tout son devoir d’humanité : ils ne souffrirent aucun dommage, même dans les journées plus critiques qui suivirent2.
Quelques jours après, embarrassé peut-être de la conduite qu’il avait tenue, Arbuthnot écrivit à plusieurs membres du corps diplomatique pour expliquer son départ, assurant qu’il n’avait eu d’autre objet que de se mettre dans une position où il pût continuer avec sûreté les négociations. Il engagea en effet quelques pourparlers avec le capitan-pacha établi aux Dardanelles. De son côté, le gouvernement ottoman déclarait qu’il ne trouvait point convenable d’entrer en négociation formelle avec un ambassadeur qui avait quitté son poste, qu’il enverrait ses explications directement à Londres, et, dans une circulaire aux ministres étrangers, il se plaignait vivement du départ subit de l’ambassadeur, « rien n’ayant été fait contre lui ni contre les autres sujets anglais qui ait pu compromettre leur sûreté ». Enfin, il remettait au baron de Hübsch, muni de procurations du « susdit ambassadeur », tous les effets et meubles appartenant à ce dernier ; il assurait sa protection à toutes les familles et sujets anglais restés dans le pays et s’occupait de pourvoir à leur sûreté parfaite dans tout l’empire ottoman3.
Arbuthnot avait sans doute craint d’être enfermé aux Sept-Tours, par une application turque du système du blocus continental et selon la coutume de la Porte. Cependant, une fuite aussi rapide, dans une telle confusion des intérêts des marchands anglais, eût été à peine explicable si la rupture diplomatique avait été brusque et si les hostilités
1. AfT. ctr. Corresp. de Turquie: Arbuthnot au baron de Hübsch, 29 janvier.