‹ La Politique Orientale de NapoléonChapitre 64 sur 201 · NAPOLÉON A FINKENSTEIN. - OPÉRATIONS MILITAIRES I · texte numérisé non relu

NAPOLÉON A FINKENSTEIN. - OPÉRATIONS MILITAIRES I

C’est pourquoi l’armée d’Italie exécute dans la région de Venise, sur la frontière autrichienne, des marches et contremarches mystérieuses. Est-elle destinée à menacer Vienne, si l’Autriche sort de sa neutralité? ou à renforcer Marmont, s’il doit descendre de l’illyrieen Bosnie et jusqu’en Bulgarie? ou seulement à masquer d’autres mouvements? — Ses deux meilleures divisions, Molitor et Boudet, remontent l’Àdige par le Tyrol, sont à Innsbruck le 20 avril : elles pourraient descendre de là sur Passau et Vienne; mais l’Autriche est tranquille. Elles traversent donc la Bavière et se concentrent à Magdebourg sous Brune, liant leur gauche à Mayence, leur droite à Kustrin et Posen. Ainsi, dit l’Empereur dans son 73e bulletin, le 8 mai, « on sera en mesure de recevoir l’expédition anglaise sur quelque point qu’elle se présente. Il est certain qu’elle débarquera ; il ne l’est pas qu’elle puisse se rembarquer ».

En réalité, il n’était pas aussi rassuré qu’il le disait. Les Suédois étaient nombreux à Stralsund et dans les îles de l’embouchure de l’Oder. La garnison prussienne de Kolberg, de l’autre côté de ce fleuve, soutenait héroïquement le siège ; le major Schill s’en était échappé pour battre les environs et sans cesse harceler les Français, comme un insecte insaisissable. Entre Stralsund et Kolberg, les Anglais pouvaient débarquer, lier cette opération avec une armée russe de Riga ou de Saint-Pétersbourg, et une triple expédition d’Anglais, de Suédois et de Busses pouvait le long du Havel descendre sur Berlin, briser la ligne des positions françaises entre l’Elbe et la Vistule, entre Magdebourg et Posen. La Hesse, toujours turbulente, pouvait « lever le nez » et retenir sur la Weser les troupes de Brune et de Kellermann. Et si l’Autriche alors faisait la folie de se déclarer, — « Ah! si j’étais l’archiduc Charles ! » s’écriait Jomini au lendemain d’Eylau — l’armée française pouvait être coupée sur l’Elbe, à longue distance en arrière du grand quartier général, sans que Napoléon pût se retourner, ôter son regard de la ligne des avantpostes russes dont les feux s’allumaient à quelques lieues de binkcnslein : une retraite, après Eylau, eût été aussi grave qu’une défaite. Et cependant les Russes, vers le Niémen, lui

donneraient-ils l’occasion d’une victoire alors nécessaire, pressan te P

Il eut peur de quelque catastrophe. Il redouta une pareille entreprise de ses ennemis, tant elle lui paraissait naturelle, tant il était pour lui évident que l’Armada britannique ne pouvait avoir d’autre but. N’est-il pas étonnant en effet que celte tentative n’ait pas été faite? En vérité, les adversaires I de Napoléon ne furent pas toujours dignes de lui.

C’est que d’ailleurs il leur aurait fallu se mettre mieux d’accord qu'il n’est de coutume aux coalitions. Et l’occasion ne fut favorable qu’un temps très court, trop court pour une entente entre eux. Et, dans ce temps très court, Napoléon accumula les précautions.

Il prévint Clarke, le gouverneur de Berlin, du danger possible : si Berlin et Spandau étaient menacés, il avait l’ordre de sauver les caisses, puis de se retirer selon les circonstances à Kustrin ou à Stettin. Non pas que Napoléon pensât abandonner sans lutte Berlin et la ligne de l’Elbe. ■ Mais il disposait ailleurs son plan définitif, qui, dans l’en- j semble des opérations delà Grande Armée, est d’un intérêt réellement dramatique, digne d’une attaque plus sérieuse : il est renfermé dans les merveilleuses instructions adressées i aux maréchaux Brune et Mortier.

Brune est chargé de défendre les embouchures de l’Ems, de la Weser et de l’Elbe ; il doit surveiller la Poméranie sué- i doise, en poussant des pointes jusqu’à la Peene; « il doit se porter sans ordre partout où débarquerait une armée anglaise ou suédoise, et couvrir la ligne Hameln, Magdebourg, Berlin, Stettin ». Il aura donc son quartier général à Schwérin, son centre entre Lubeck et Demmin, sa gauche entre la Weser et l’Elbe, sa droite entre Demmin et l’embouchure de l’Oder, tout le long de la frontière des pays suédois. Selon la direction de l’attaque anglaise ou anglo-suédoise, le maréchal Brune penchera à gauche ou à droite, en pivotant à sept ou huit marches de Magdebourg, d’où les divisions Molitor et Boudet, en réserve, dominant tout l’arc de Brême à Stettin, suivront le rayon où elles seront le plus néces¬

saires.

NAPOLEON V EIXKENSTEIN. - OPÉRATIONS MILITAIRES l45

A sa droite, a ers Stettin, le maréchal Brune touchera la gauche du maréchal Mortier, commandant le VIII” corps delà Grande Armée. Des trois divisions du 'V III1' corps, la division Loison assiégera Kolberg, la division Dupas à gauche s’appuiera à Stettin, la division Grandjean à droite s’allongera jusque vers Danzig. Si les ennemis débarquent à l’embouchure de l'Oder, ils y seronten quelques jours enserrés entre le VIIIe corps et l’armée du maréchal Brune, qui fermeront sur eux un irrésistible étau. Si le débarquement est tenté sur Danzig, au premier signal le VIIIe corps inclinera à l’est et entraînera dans son mouvement toutes les troupes de Brune, vers la gauche même de la Grande Armée qui tient la Vistule. Où qu’il se présente, l’ennemi se heurtera à des forces supérieures; toute porte bientôt se fermera sur lui.

Ce plan si simple et si souple se montra excellent dans le temps même où il était conçu et à peine esquissé. La grande expédition anglaise ne vint point; mais les Suédois agirent. Au commencement d’avril, ils franchirent la Peene et se portèrent sur Pasevalkdans la direction de Stettin. Le 16, le maréchal Mortier, qui n’avait pas encore fait passer tout le VIIIe corps sur la rive droite de l’Oder, leur livra bataille à Anklam, les vainquit, les rejeta derrière leur frontière. Leur général en chef, d’Armfeld, fut blessé. Son successeur, le général baron d’Essen, fut autorisé à négocier une suspension d’armes qui fut signée aussitôt, le 18. Selon les instructions expresses de l’Empereur, il y fut convenu qu’en cas de rupture de l’armistice les deux gouvernements se préviendraient un mois à l’avance. Car Napoléon pensait que les Suédois ne résisteraient pas longtemps aux instances de l’Angleterre maîtresse de la mer et reprendraient les armes à la première occasion. 11 voulait, autant que possible, ne pasêlre pris au dépourvu.

Cependant, dès ce moment, il fut plus tranquille sur ce qui pouvait arriver à rcmbouchurc de l'Oder. Il rapproche donc de Danzig le maréchal Mortier avec ses deux divisions Dupas et Grandjean. Ainsi Brune vient à Stettin, et la division Loison, qui continue le siège de Kolberg, passe sous son commandement. Brune a ainsi au nord de Berlin, autour Driault. — Napoléon.

io

de Stetlin, plus de Go 000 hommes; il peut en imposer aux Suédois, et, même si l’Autriche se déclare, il sera en Saxe en quelques marches, y recevra rapidement des troupes de Po- ] logne ou de Silésie, de Magdebourg ou de Mayence, et il pourra contenir quelque temps, vaincre peut-être les ennemis à la sortie de la Bohême, permettre ainsi l'achèvement de l’œuvre de la Grande Armée de la Vistule.

Ainsi la France, couverte sur toutes ses côtes de camps défensifs, prépare dès ce printemps de 1807 les contingents de 1808, et, si la guerre se prolonge jusque-là, l'Empereur aura des soldats tout prêts, déjà exercés, pour combler les vides que la victoire elle-même creuse dans les rangs de la G rande Armée. Ils n’auront qu’à se pousser, de mois en mois, de la Bretagne au Rhin sous Kellermann, du Rhin à l’Elbe j et à l’Oder sous Brune, pour se trouver transportés comme naturellement sur la Vistule et la frontière Russe. C’est lc; sang généreux de France qui passe à travers tous les corps de l’armée impériale pour les nourrir et suffire à la dévo- < ranle pensée du conquérant.

La circulation établie du fond de l’Italie et de la côte allai) tique jusqu’à son quartier de Finkenstein, Napoléon détourne 1 un moment tout son effort sur Danzig, dont la résistance, f autant que l’hiver, retarde sa marche sur la Russie, en entravant sa gauche. Dès le lendemain d’Eylau, il avait résolu de l’enlever; car il avait senti le danger de ne pas l'avoir : si alors il n’avait pas été, par hasard, prévenu de la marche en avant de Bennigsen et s’il ne l’avait pas arrêté tout à coup en heurtant son flanc gauche, les Russes pouvaient atteindre la Vistule inférieure et, appuyés sur Danzig, mettre en péril toute la ligne française et inquiéter ses communications sur Berlin. C’est pourquoi il avait quitté Varsovie, s’était établi à Finkenstein, avait resserré ses cantonnements vers la mer Baltique, au risque de dégarnir sa droite et de laisser les Russes s’enfoncer en Galicie et lier leurs opérations avec 1 l’Autriche si celle-ci entrait en ligne. Mieux valait se préoc- î cuper d’un ennemi avoué comme l’Angleterre que d’un ennemi non déclaré comme l’Autriche. Aussi bien en effet l’Autriche ne bougea-t-elle pas.

Page 1