Vandal, Napoléon et Alexandre, I
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Si la Pologne devait être restaurée, l’Autriche n’y perdrait rien, elle obtiendrait quelque grosse compensation, la Silésie par exemple, toujours regrettée, ou la Serbie avec Belgrade, ou même les principautés Moldo-Valaques. A elle de profiter des circonstances et des favorables dispositions de Napoléon.
Etait-il bien sincère, ou trompait-il à la fois Talleyrand et la cour de Vienne, afin de gagner du temps et d’éviter que cette cour ne « se déclarât » pour les alliés de Bartenstein? Cette dernière supposition n’est pas invraisemblable.
L’Autriche n’accepta pas l’alliance de Napoléon. Elle ne le pouvait pas. Et, pour être utile aux Prussiens et aux Busses, — car toutes ses sympathies étaient toujours de leur côté, — elle offrit aux belligérants sa médiation et la réunion d’un congrès général pour traiter de la paix. La Prusse et la Russie aussitôt acceptèrent, et Napoléon y vit de la part du gouvernement autrichien une pensée hostile, celle de lui arracher la victoire où il se préparait, de sauver Danzig par un armistice, ou du moins de se créer une raison d’entrer dans la coalition si ses propositions pacifiques étaient repoussées. Napoléon, tout en regardant cette intervention comme « un malheur », ne voulut donner à l’Autriche aucun prétexte de rupture. Il accepta la proposition d’armistice, approuva fort l’idée d’un congrès, protesta hautement que personne plus que lui ne désirait la paix, que tous les peuples soupiraient après elle et qu’il était temps de leur donner satisfaction. Il avait un autre langage avec Talleyrand et ses agents : qu’à tout prix il fallait empêcher l’Autriche de « bouger », faire semblant de vouloir lier système avec elle, lui laisser croire qu’elle tenait le sort de l’Europe dans sa main, prendre toujours avec l’empereur François Ier, avec le comte de Stadion, avec le baron de \incent, « le ton de la naïveté la plus moutonnière ». L’essentiel était de gagner du temps, de traîner en longueur les négociations préparatoires, de ne rien signer avant la prise de Danzig; et, pour cela, Talleyrand doit proposer l'admission au congrès de toutes les puissances alliées des deux partis, de l’Espagne par exemple, puis de la Turquie : cela
démanda quelques semaines. Comme le baron de Vincent s’impatientait, Talleyrand lui expliqua que l’empereur Napoléon était loin, difficile à aborder, sans cesse à cheval, aujourd’hui ici, demain là-bas, sans qu’on sût le plus souvent où le pouvoir atteindre, qu’en de telles conditions les courriers restaient souvent en détresse. La Prusse et la Russie faisaient dans le même temps d’autres propositions, parlaient de l’Angleterre, répugnaient à admettre aux négociations les représentants de la Turquie. Bref, on occupa l’Autriche tout le printemps ; elle n’en fut pas fâchée peutêtre, dispensée ainsi de prendre parti. On gagna la fin de mai, et Danzig fut enlevée ; on gagna le mois de juin, et la campagne de Friedland commença. Napoléon ne demandait sans doute pas d’autres résultats aux négociations engagées avec la cour de Vienne1.
D’ailleurs les événements qui se passaient alors à Constantinople et sur le Danube inférieur attiraient l’attention de cette cour et la distrayaient des affaires de la Vistule et de l’Elbe. L’occupation de la Moldavie par l’armée russe du général Michelson inquiétait l’Autriche sur les secrets desseins du gouvernement de Saint-Pétersbourg. « L’Autriche et la France, disait Napoléon dans le 5o° Bulletin de la Orande Armée, sont également intéressées à ne pas voir la Moldavie, , la Valacliie, la Serbie, la Grèce, la Roumélie, l’Anatolie devenir le jouet de l’ambition des Moscovites. » L’Angleterre avait le même intérêt ; mais elle ne voulait pas alors le comprendre et elle faisait cause commime avec les Russes, en partie du reste pour les surveiller ; car ce n’est pas uniquement par esprit de solidarité avec eux qu’à l’occupation de Bucharest par les Russes elle répondit par le passage des Dardanelles et l’attaque de Constantinople.
Cette attaque échoua ; elle surexcita, grâce au zèle et à l’énergie de l’ambassadeur de France Sébastiani et des officiers français, la colère des Turcs contre les Anglais et les Russes. Les Anglais furent chassés, repassèrent piteusement
i . Cf. sur toutes ces négociations : Correspondance de Napoléon xa juin, — 78“ Bulletin de la Grande Armée.
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les Dardanelles, se jetèrent le mois suivant sur l’Egypte, n’y furent pas beaucoup plus heureux.
Ces triomphes, dus en grande partie à l’alliance de la France, portèrent à son apogée l’influence du général Sébasliani à Constantinople. Le sultan lui prodigua publiquement les marques de sa reconnaissance et de son amitié, lui donna l’ordre du Croissant, une maison de campagne à Therapia — confisquée, il est vrai, sur les biens de la famille du prince Ypsilanti, l’bospodar rebelle de la Moldavie ; — Sélim 111 fut particulièrement heureux de remettre lui-même, au nom de son puissant ami Napoléon, la grande décoration de la Légion d’honneur à l’ambassadeur de France. Comme le disaient méchamment les Anglais, Sébastiani est alors le grand-vizir du sultan Sélim.
Il ne se plaisait pourtant pas à Constantinople. Il y était même très malheureux. 11 avait fait toute la campagne du Danube en 1800 cl auiit été blessé à Austerlitz. Ses fonctions nouvelles l’avaient tenu éloigné d’Iéna, de toute la guerre de Prusse ; il avait la nostalgie de la Grande Armée. Presque dans chacune de ses lettres, il suppliait M. de Talleyrand d’obtenir son rappel, il suppliait l’Empereur de l’employer plus près de lui. De grandes douleurs privées achevèrent de lui faire prendre en haine le séjour de Constantinople. 11 avait emmené Mme Sébastiani avec lui. Le i5 avril, elle accoucha cl’une fille ; il en faisait part le jour même à Talleyrand, se rappelant que celui-ci avait contribué à son mariage avec Mllu de Coigny, et il le priait encore de favoriser son retour d’un pays qu’il avait « pris en aversion1 ». On dirait un funèbre pressentiment. Trois semaines après, la jeune mère fut emportée brusquement, le i5 mai, par une fièvre puerpérale. Le désespoir du général fut terrible. « J’espère, écrivait il le lendemain à Talleyrand, que vous verserez une larme sur la mort de ma malheureuse Eanny. \ ous avez contribué à mon bonheur, vous serez sensible à mon malheur trop affreux. Arrachez-moi de cet horrible pays, mais de suite. » Il tomba bientôt dans un
i. Affaires étrangères. Correspondance de Turquie, 6 mai.
état d'accablement et de langueur qui inquiéta beaucoup son entourage et qu’il ne domina que lentement. Napoléon pourtant n’était pas disposé à le rappeler, bien au contraire.
Sébastiani avait obtenu à Constantinople de réelles satisfactions d’amour-propre. Ce fuL sans doute toujours pour lui un très agréable souvenir que celui de la défense de la ville contre les vaisseaux anglais, et en vérité nul fait ne fut jamais plus important dans toute sa carrière politique. Mais son triomphe même, en dépit de ce qu’on aurait pu en attendre, ne lui inspira aucune confiance en l’avenir de la Turquie, en la possibilité de consolider l’empire ottoman. Il avait été tout étonné de sa résistance en février ; car, dès l’approcbe des Anglais, il avait cru en leur victoire aisée ; mais il refusait de voir en cet accident un signe de rénovation durable. Comme tant d’autres de ses successeurs, chargés de défendre après lui l’intégrité de l’empire turc, il n’y crut pas. Avec son caractère très franc, son tempérament très actif, il lui répugna de s’attacher à une œuvre aussi vaine ; il souffrit d’être obligé à une telle besogne, pendant que scs compagnons d’armes renversaient l’édifice vermoulu de la vieille Europe, taillaient des royaumes à grands coups d’épée, faisaient une œuvre si étonnamment vivante. Il se jugeait sacrifié, dans un poste pourtant de confiance.
Cet état d’esprit ne fut en aucune façon nuisible au succès de sa mission ; ingrate parfois, elle lui fournit des triomphes dont il aurait été orgueilleux sur un autre terrain. « Faites tout ce qui vous sera possible pour sortir la Porte de son engourdissement, » lui avait écrit Napoléon. Et, tout en lisant entre les lignes que l’Empereur n’avait pas lui-même une grande confiance en la vitalité de l’empire ottoman, il le tira vraiment de son engourdissement. Les Russes contenus autour de Bucharest, les Anglais éloignés de Constantinople, il entretient soigneusement l’enthousiasme né surtout de cette dernière affaire ; il dit au sultan Sélim le moment venu de se défaire à jamais de l’ingérence russe, de rendre à la Porte toute son indépendance, même toute la gloire des temps passés, de refouler les Moscovites au delà du Dniestr, de leur reprendre la Crimée, toutes les côtes de la mer Noire, de
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planter à jamais le Croissant sur toutes les terres foulées jadis par les grands conquérants de l’Islam. Quelle misère que de se forcer à de tels encouragements quand on les sent si inutiles, que de parler de conquêtes, de grandeur militaire, d’éclatante résurrection à un gouvernement dont on voit chaquejour la décrépitude croissante et que l’on sait mort plus qu’à moitié !
Il secoua pourtant la torpeur de la Porte ; il souffla un ■moment de vie à ce cadavre. 11 le redressa quelques semaines sur le Danube. Malgré les intrigues des Anglais, qui envoyèrent un nouvel ambassadeur, sir Arthur Paget, et des Russes, au nom desquels Pozzo di Borgo fit alors des offres de paix, il garda le divan et le sultan dans l’alliance française. Il leur montra la Grande Armée sur la "V istule, tout près des sources du Dniestr et delà frontière turque; ils ne pouvaient manquer d’appuyer ce mouvement ; ils consentiraient à être l’aile droite des troupes de Napoléon ; ils ne perdraient pas cette occasion, unique sans doute, de se venger de toutes leurs défaites, d’effacer le souvenir de toutes les victoires de Catherine II. Ils firent quelque chose en ce sens ; les discours de Sébastiani ne furent pas tout à fait perdus.
A vrai dire, le sultan Sélim était merveillement disposé, à l’écouler. C’était un homme intelligent, convaincu de la nécessité de réformer son empire, mais par cela même impopulaire, mal obéi des pachas, détesté des janissaires. A Ira vers tout le xvme siècle, les pachas, appuyés sur les janissaires des forteresses frontières, avaient pris une réelle indépendance dans les provinces qu’ils avaient à gouverner, et l’empire turc, à l’inverse de l’Europe chrétienne, était passé de la rude monarchie du xve et du xvie siècle à l’anarchie féodale, aux guerres privées entre pachas, occasions continuelles dé pii lages et de massacres, terribles instruments de misère poulies chrétiens. Ceux-ci, poussés à bout par le désespoir, encouragés par les progrès et par les excitations des grandes puissances chrétiennes du voisinage, Autriche ou Russie, se révoltaient partout. Esprit de rébellion chez les pachas, insurrections des rayas, c’est le tout alors de la décadence ottomane, que tous les gouvernements chrétiens guettent pour en tirer profit.
1 Go LA. POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON
Les Monténégrins sont en armes. Ils ne furent jamais soumis réellement. Ils sont du moins peu dangereux en ce temps pour les Turcs et font le coup de feu à la frontière dalmate suites Français de Mannont.
Les chrétiens de Bosnie s’agitent, vont se soulever. Le i 7 avril, arrive à Serajevo un courrier turc porteur d’un firman qui leur donne toute satisfaction; — les courriers et le gouvernement turc savent se presser quand les circonstances sont pressantes. — Les méchants capitaines turcs de Yacup, Bihacs, Lopaz, Ivaminiec et Buzin sont condamnés à mort, exécutés en effet le 22. Aucun Turc ne pourra séjourner désormais dans ces capitaineries, sauf pour les intérêts de son commerce, et alors il devra avoir une autorisation du juge du village ou maire. En aucun cas un Turc ne pourra passer la nuit dans la maison d’un chrétien. Les capitaines ou leurs préposés ne pourront rester plus de trois jours dans un village. Tout musulman payera comptant ses achats chez les marchands chrétiens. Toutes les contributions seront perçues pari les juges de villages qui en tiendront les comptes. Tous les chrétiens conserveront leurs armes, « afin de détruire toute crainte relativement à une attaque subite1 ». C’était déjà une sorte d’autonomie.
Depuis i8o4, les Serbes tiennent campagne contre les Turcs sous la conduite de Kara-Georges. En décembre 1806, un arrangement est intervenu, dénoncé bientôt par eux à la nouvelle de l’entrée des Busses en Moldavie, et depuis ils ont remporté de grands succès : Chabats, Belgrade sont enfin tombés en leur pouvoir. Ils portent alors leur effort à l’est, pour inquiéter les troupes turques du Danube sur leurs derrières et pour rejoindre les Russes de la Valachie. L’occasion est favorable ; car le puissant pacha de Widdin, Pasvan- Oglou, vient de mourir le 27 janvier 1807, et sa succession cause des désordres dans toute la région : la Porte refuse de nommer à sa place son favori Molla-aga, et celui-ci est ainsi très mal disposé à se battre contre les Russes ; il s’occupe à fortifier sa propre situation.