Moniteur , 26 juin
NAPOLÉON A FINKENSTEIN. - OPÉRATIONS DIPLOMATIQUES l6l
Mais les Russes ne font pas beaucoup de progrès en avant de Bucharest. Micbelson n’a que 25 ooo hommes ; la plus grande partie de ses troupes a été rappelée à l’armée de la Pologne. Pelivan-aga fait dans Ismaïl une résistance invincible, et toute la gauche des Russes s’en trouve arretée. Cependant tout le pays riverain du Danube est abominablement traité et l’état de guerre paraît autoriser tous les excès. Les lenteurs et l’impuissance des Russes, l’insuffisance remuante ■d’Ypsilanti, les misères de cette situation qui dure depuis le commencement de Pliiver et ne paraît pas près de finir, lassent les chrétiens de la Yalachie, retombés des plus enthousiastes espérances à la perspective du retour des Turcs. Et ceux qui ont répondu aux appels de Micbelson lui adressent des plaintes amères: « Nos pères nous avaient bien dit que nous ne pouvions jamais être entre vos mains que des instruments ’qu’on sacrifie aux moindres convenances. Heureux ceux qui sont restés fidèles 1 ! »
Les Russes en sont à redouter l’arrivée prochaine de l’armée turque du grand-vizir, dont on annonce depuis plusieurs mois le départ de Constantinople et dont les préparatifs ont été très longs. Micbelson espère le retarder encore par des ouvertures pacifiques. Il écrit au pacha de Routchouk que la Russie n’est pas en guerre avec la Porte, — c’est ce qu’il avait déclaré depuis son entrée en Moldavie, — qu’il évacuera bientôt Bucharest, et le pacha lui répond avec crâncrie :
« Tu n’es pas en guerre avec la Sublime Porte, et tu as envahi ses Etats. Tu n’es pas en guerre avec la Sublime Porte et tu assièges ses places fortes ; tu as pris Choczim, Bender, égorgé les musulmans qui s’y trouvaient renfermés. Nous savions que les Russes étaient nos ennemis, nous les savions braves, mais non pas hypocrites à ce point. Cesse de feindre, fuis, mais ne te déshonore pas par de vils mensonges et par les subterfuges inutiles. Au reste, si tu n’es pas notre ennemi, retourne au delà du Dniestr ; rends-nous nos places fortes
I. Cf. Boppe : La mission de l'adjudant commandant Mériage à Widdin, 1807-1809. — Annales de l’École libre des sciences politiques, l5 a\ ri I 188G. — Cf. encore Archives Nationales, AF, IV, 1G86 : lettres des >ords du Danube.
' Duiault. — Napoléon. 11
et cesse de susciter des rébellions dans notre pays. » Le pacha Mustapha avait raison. Mais il dépensa presque toute son énergie en ces nobles paroles.
En vérité, il semble bien que si les Turcs avaient agi euxmêmes vigoureusement, ils auraient causé aux Russes d’autres ennuis. En avril, leur plan de campagne est redoutable, Sé- , bastiani y a travaillé, et le capitaine Boutin en rappelle de temps en temps les divers points au grand-vizir. Leur centre, — 3o ooo hommes de troupes régulières disciplinées à la prussienne, 3 600 janissaires venus de Constantinople et i3ooo hommes de réserve, — est à Routchouk etNicopolis, quartier général du grand vizir. L’aile gaucb > sous Suleïmanpacha, avec 60000 hommes, s’étend vers Smerdan etArieza. L’aile droite, 20000 hommes de troupes choisies, sous Aga-; pacha, est à Silistrie et appuie lentement le long du Danube, pour gagner Ismaïl, rejoindre Pelivan-aga, et de là, suivie dans son mouvement par toute l’armée turque, elle doit percer la ligne des Russes sur leur gauche, et, s’ils ne reculent, couper leurs communications avec leur frontière. Leur armée sera détruite ; au moins la Moldavie sera d’un coup reconquise.
Le plan est bon. L’esprit qui règne dans les proclamations officielles du sultan Sélim à ses pachas est encore meilleur1.
II veut porter à son maximum d’intensité l’ardeur guerrière de tous les musulmans, par la promesse de la victoire: « Mes intrépides commandants des places limitrophes n’ont pas cessé de fondre sur les Russes, et Dieu merci, chaque fois ceux-ci ont été terrassés ; chaque fois ils ont perdu têtes, prisonniers, artilleurs et munitions. Mon camp impérial ve s'ébranler et gagner en toute diligence sa première station dans la plaine de Davoud-pochané, d’où il prendra le chemin de la victoire. Car la Sublime Porte étant la cour de Mahomet il n’y a point de doute qu’elle n’ait la même durée que 1( monde, qu’elle n’existe jusqu’au jugement dernier. »
Le grand-vizir ne fit rien pour atteindre un pareil but. I se heurta aux mauvaises dispositions et aux rivalités des