NAPOLÉON A FINRENSTEIN. - OPÉRATIONS DIPLOMATIQUES
vous vers Kaminiec. Les circonstances sont critiques : que la Turquie se réveille enfin, et elle retrouvera son ancienne splendeur; sinon, elle sera livrée aux destinées impitoyables.
Vahid-Effendi affirma les intentions les plus énergiques de son gouvernement, et les négociations furent ouvertes, virtuellement du moins. Car pendant plus d’un mois, elles furent retardées par divers empêchements, par les installations successives de l’ambassadeur à A arsovie, à Finkenstein, à Danzig enfin. Il eut, de-ci de là, des mots très heureux au sujet des relations de la France avec son pays, admira fort les troupes qu’on lui fit voir autour de l’Empereur, visita avec un vif intérêt les fortifications de Danzig enlevées par le maréchal Lefebvre et déclara que cette vue lui faisait autant de plaisir comme s'il s’agissait d’une grande victoire des Ottomans.
Son langage élait beaucoup moins explicite quand il s’agissait de rédiger le moindre article du traité d’alliance. Caulaincourt avait été chargé de la négociation ; le 3 juin, on parvint à ouvrir des conférences à Danzig ; elles furent laborieuses. Ses instructions, dit l’envoyé du sultan, ne comportaient qu’un accord défensif contre la Russie, et pour trois ans ; elles ne renfermaient rien au sujet du commerce et des prixilèges de la France dans le Levant, ni au sujet des Anglais : « on les croirait les meilleurs amis du monde, » écrit Roux, qui assistait Caulaincourt.
Ces indications étant par trop insuffisantes, on prit pour base de discussion le projet de Caulaincourt, qui reposait sur une alliance offensive contre la Russie et contre l’Angleterre. Le Turc entra dans une grande colère : il ne veut rien consentira perpétuité; il veut bien qu’il soit question d’une constante amitié ; mais le terme alliance lui semble dangereux : il ne se croit pas autorisé à l’admettre. D’ailleurs, aucun bon musulman ne peut parler d’offensive : « Notre loi, notre religion nous ordonnent de nous défendre ; elles nous prescrivent de ne jamais attaquer; et, si nous ne pouvons faire aucune guerre offensive, nous ne pouvons nous engager dans aucune alliance qui le soit. » Quant à l’Angleterre, il ne peut rien résoudre contre elle, et « quoique toute
]'Europo sache que la Sublime Porte est en guerre avec elle, il 11'en avait pas encore reçu la nouvelle officiellement, de façon qu’il ne pouvait s’engagera rien1 ». 11 y avait trois mois que les canons turcs des Dardanelles avaient croisé leurs feux sur les vaisseaux de l’amiral Duckwortti.
Celte première conférence se termina, de la part de l'ambassadeur turc, par une grande envie de dormir. La suite en fut renvoyée à Finkenstein, et Caulaincourt dès le lendemain quitta Danzig.
Il n’y eut pas de suite. Quelques jours après, Napoléon reprenait les opérations contre les Russes. Les Turcs n’y contribuèrent pas : ils s’étaient tenus trop loin, et à cette date la révolution ensanglantait encore une fois le sérail. Napoléon vainquit sans eux ; il traitera sans eux, en apparence contre eux. Aussi bien, il n’avait attendu d’eux qu’une diversion militaire ; les circonstances changeant, il renoncera à cette alliance inutile et gênante. La tradition plus de deux fois séculaire de l’entente franco-turque n’avait été pour lui, en ce temps, qu’un instrument de guerre.