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IV. — Le Traité de Finkenstein

Il attendait de la Perse des services plus durables, et ses négociations de Finkenstein avec elle répondaient à des projets plus lointains, à un plan plus vaste, non plus dressé seulement contre la Russie, mais contre l’Angleterre, en sorte qu’elles résument comme le tout de ses conceptions politiques du moment.

Les avances vinrent du schah Feth-Ali-khan. Aussi bien avait-il besoin de Napoléon plus que Napoléon n’avait besoin de lui. Le « tsar de Géorgie », Héraclius, s’était mis, en 1788, sous le protectorat de la Russie qui, à sa mort, y établit des troupes. Le schah refusa de reconnaître cet agrandissement de la Russie au sud du Caucase ; il en prévoyait

1. Affaires étrangères, Correspondance de Turquie, 3 juin : Roux à Talleyrand.

LE TRAITÉ DE FINKENSTEIN

avec raison de redoutables dangers pour lui-même; il lui importait extrêmement que le Caucase fût pour ses ambitieux voisins une barrière infranchissable, et dès lors la lutté était ouverte entre les généraux russes et persans.

En 179b, Mohammed-Khan, scliah de Perse, envahit la Géorgie, vainquit Héraclius, prit et pilla Tiflis, emmena en captivité un grand nombre des habitants (179b). La mort de Catherine II en 179G empêcha les Russes de venger leur protégé.

En i8o3, le tsar Alexandre Ier reprit la question de la Géorgie, et résolut d’y établir solidement la domination russe. L’instant est grave : c’est la première fois que la politique des tsars franchit le Caucase et entreprend cette percée vers l’Océan Indien où elle devait au xixe siècle faire tant de progrès. La résistance des Persans y fut longue, non parce qu’ils étaient forts, mais parce que la Russie était ■occupée en même temps des affaires de l’Europe occidentale et entrait alors dans la troisième coalition contre Napoléon. La guerre commencée en i8o3 ne fut poursuivie que mollement, coupée de trêves de plusieurs mois, dont le nouveau ■scliah Feth-Ali ne sut pas profiter, parce que son armée 11’avait pas de valeur. Il avait envoyé contre les généraux russes son fils et héritier présomptif, Abbas-Mirza, qui se fit battre à Askéran, le 26 juin 1806, et perdit Bakou et tout le Daghestan.

La Perse n’en maintenait pas moins énergiquement ses droits sur la Géorgie, sur tout le bassin de la Koura, voulait la limite du Caucase, sentait, peut-être, qu’il y allait de son indépendance même.

Le prince Abbas-Mirza, quelques mois plus tard, exposait ainsi la question à Napoléon 1 :

« Les Russes ont débité d’avoir acheté la province de Géorgie et la ville de Guengé des enfants d’Erglé-Khan (Héraclius) et de Djoad-Khan, gouverneur de celte dernière, ■et qu’ils n’avaient pris les armes que pour y maintenir leurs

1. Affaires étrangères, Correspondance de Perse, décembre 1807 : Abbas-Mirza à Napoléon.

droits. Or il y a deux choses à observer ici : i° il est absolument faux que ces pays leur aient été vendus ; 2° cette vente, fût-elle même réelle, n’en est pas moins illégale et contraire aux usages établis, puisqu’il est évident à tout esprit judicieux qu’un terrain ne peut être vendu que par le propriétaire légitime et non par le cultivateur, et que le troupeau ne dépend que de celui à qui il appartient, et non du berger. — Indépendamment de celte considération il faut remarquer encore que toute vente suppose nécessairement un prix ou une contre- valeur. Or il est notoire que le seul prix qu’aient perçu les enfants d’Erglé-Khan et Djoad-Khan pour cette prétendue vente qu’on leur attribue, c’est la mort de l’ainé des dits princes, nommé Gurgiu-Khan, qui a succombé aux chagrins que les Russes lui ont causés, celle de Djoad-Khan qui a misérablement péri sous leurs poignards homicides, et la dispersion du reste des enfants d’Erglé-Khan, dont plusieurs se trouvent prisonniers en Moscovie et les autres dépouillés de leurs biens, persécutés et sans espoir, réfugiés en notre cour. »

Cela n’est d’ailleurs qu’une des pièces du procès, qu'il n’est point ici question d’instruire.

Feth-Àli demanda d’abord du secours aux Anglais et s’adressa au gouverneur de l’Inde, lord Minto; il reçut à Téhéran Sir John Malcolm, qui, au nom du gouverneur, exigea, en échange de son appui, l’ile de Ixharek et les ports du golfe Persique. C’est encore le début d’une jiolitique que 1’ Vngle terre a poursuivie depuis. Le schah trouva ces exigences excessives ; d’ailleurs l’alliance de la Russie et de l'Angleterre contre la France renversa cette combinaison du gouvernement de Téhéran.

Le schah de Perse alors rechercha le secours de Napoléon. En décembre i.8o4, il lui écrivit : « Le tsar de Russie n’a pas fait réflexion qu’un moineau ne saurait établir sa demeure dans le nid d’un faucon, et que la tanière du lion ne peut pas être une retraite paisible pour une gazelle1. » De grandes batailles, ajoutait-il, ont été engagées : « Nos braves troupes,

i. Affaires étrangères, Correspondance de Turquie.

LE TRAITÉ DE FINKENSTEIN

pour lesquelles la victoire est une habitude, sont tombées sur l’ennemi avec le sabre, l’épée, le poignard et la lance. » Douze mille Russes ont été tués, le reste est en pleine déroute, au printemps prochain, les Persans vont envahir la Russie, et si les Français en font autant, ils y rencontreront les Persans. Il y avait bien là quelque exagération, mais il fallait faire valoir aux yeux de Napoléon la qualité de l’alliance qui s’offrait.

Quelque temps après, le grand-vizir de Feth-Ali, Mohammed Mirza-Chefy, écrivait aussi à Talleyrand et lui rappelait l’amitié sincère et intime qui régnait depuis un temps immémorial entre la glorieuse cour de France et la Sublime Porte de Sa Hautesse, son « très auguste, très grand, très puissant, très formidable bienfaiteur et maître, l’Empereur, asile de l’Islamisme et de la vraie grandeur, le plus élevé des souverains, le plus illustre des sultans, le noble possesseur de l'empire de la haute justice, le héros du champ de l’honneur, l’ornement du trône de la félicité, l’éclat et la splendeur du siège de la souveraineté, le soutien des colonnes de la vraie foi, l’appui des fondements de la loi du chef des prophètes, le maître des deux continents et des deux mers, le serviteur des deux villes sacrées, etc. 1 ».

Feth-Ali fonda des espérances considérables sur l’amitié du grand conquérant de l’Occident. Non seulement il comptait reprendre ainsi la Géorgie ; mais il espérait encore que Napoléon, qui jadis avait conquis un moment l’Egypte, envahi la Syrie, ne saurait être l’allié des Turcs, et que la Perse en pourrait profiter pour reprendre au sultan de Constantinople Ragdad et l’Irak-Arabi. De tout temps la Perse avait convoité la Mésopotamie ; aussi bien dans les temps modernes que dans l’antiquité, les fertiles terres du Tigre et de l’Euphrate excitaient l’envie des montagnards de l’Iran. Cette ambition de butin se compliquait depuis la conquête turque de la rivalité religieuse des Chiites et des Sunnites, et les relations de voisinage étaient toujours, sont toujours, même aujourd’hui, très difficiles à la frontière des deux

i. Arch. Nat., VF, IV, 168O.

empires. Feth-Ali espérait donc participer, an nord et à l'ouest de ses Etats, à la gloire de Napoléon.

Napoléon n’écouta d’abord que d’une oreille distraite ; il avait d’autres préoccupations que d’assurer la Géorgie ou l’Irak-Arabi au scliab de Perse. Cependant il lut avec intérêt les rapports d’un commerçant français de Constantinople, M. Escalon, qui indiquaient qu’une alliance de la France avec la Perse pourrait nuire aux Anglais de l’Inde.

Avant de répondre positivement aux avances de Feth-Ali, l’Empereur envoya en Perse plusieurs missions successives, et des relations continues s’établirent avec Téhéran. L’interprète Amédée Jaubert et l’adjudant-commandant Romieu partirent dès i8o5‘. Ils passèrent par des routes différentes. Romieu arriva le premier, par Alep et Mossoul ; il était à Téhéran en octobre i8o5 ; il y mourut peu de temps après. Jaubert passa par Trébizonde ; il fut retenu longtemps dans une dure captivité au château de Bayézid : les Turcs n’aimaient pas ces relations qui s’établissaient entre la France et la Perse; il n’arriva à Téhéran qu’en juin 1806. Il tomba malade. Le schah eut peur de le voir aussi mourir ; il se hâta de le renvoyer à Napoléon, en le faisant accompagner d’un de ses médecins et d’un eunuque chargé de tuer le médecin s’il laissait mourir Jaubert. Jaubert vécut, rapporta à Napoléon les excellentes dispositions du schah à l’égard de la France : « Dites bien, lui avait-il recommandé, que tout ce qui louche aux intérêts du grand Bonaparte est dès ce moment le premier intérêt de Feth-Ali schah, et que l’héritier du trône de Khosroès, son peuple et son armée ont les yeux fixés sur lui, comme l’Arabe des déserts sur l’étoile qui annonce l’arrivée du jour1 2 3. »

Cependant, après Jaubert, la France fut représentée à Téhéran par le consul Jouannin, puis par le capitaine du génie Bontems, qui séjourna quelque temps au campd’Abbas- Mirza, et commença de lui donner quelques conseils militaires,

1. Cf. Alfred de Gardane, La mission du général de Gardane, Paris,.

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