Corr. de Napoléon, XV, 12885, 1288G
LA PORTE ET LE TRAITÉ DE TILSIT
Il était nécessaire surtout d’annoncer à la Porte les derniers événements et d’assurer la suspension des hostilités sur le Danube. L’adjudant commandant Guilleminot en fut chargé et il dut partir aussitôt. 1! devait passer en Moldavie, communiquer la nouvelle de la paix au général russe Michelson et au grand-vizir, et préparer entre eux la signature d’un armistice. 11 devait ensuite gagner Constantinople, communiquer à la Porte les articles du traité qui la concernaient. Le soin d’obtenir -l’adhésion du divan et de lui expliquer la nouvelle politique de la France était réservé au général Sébastiani. Ce n’était pas une besogne agréable pour celui qui, depuis quelques mois, n’avait pas d’autre mission que de nouer d’étroites relations entre la Porte et la France, de pousser les Turcs contre la Russie, de réveiller toutes les puissances de l’Islam.
Guilleminot remit à Sébastiani des instructions chiffrées qui renferment la pensée de Napoléon, mars qui n’en sont pas moins singulièrement ondoyantes. « Mon système sur la Porte, y disait l’empereur, chancelle et est au moment de changer. Cependant je ne suis pas décidé: la meilleure amitié subsiste entre moi et la Russie. L’empereur Alexandre a passé vingt jours ici et j’ai lieu d’espérer que notre union sera constante... Je reste encore ami de la Porte, mais je suis redevenu ami de la Russie. » Il rejetait d’ailleurs les torts au sultan : « Le sort du sultan Sélim m’a été au cœur. » Et Sébastiani devait témoigner, si possible, l’intérêt que l’empereur prenait à Sélim, mais en y mettant « assez de ménagements pour ne pas accélérer sa mort. » — « Vous ferez sentir, ajoutait il, que j’ai été choqué du renvoi de mes canonniers et de ce qu’on a assez peu ménagé mon ambassadeur pour ne pas lui faire de notification (au sujet de l’avènement du sultan)... Il est ridicule que le sultan Mustapha ne m’ait pas écrit, à moi qui seul ai protégé son empire; car enfin les Turcs n’auraient pas résisté à la Russie, si je ne les avais pas protégés. » Napoléon ne se souvenait plus que, laissée à elle-même, la Porte n’aurait peut-être pas déclaré la guerre aux Russes et aux Anglais. Cependant Sébastiani devait ménager la Porte, la garder dans le système français ; il était
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informé que Catlaro et les Sepl-Iles devenaient possessions françaises, mais était invité à le tenir secret. Il devait tâcher d’obtenir le passage des vaisseaux russes de la Méditerranée par les Détroits. Il devait enfin inviter le sultan à envoyer un ambassadeur à Paris et à accepter clairement la médiation française1.
Napoléon craignait que la Porte ne se jetai de dépit dans l’alliance anglaise; il réussit à la tenir quelque temps dans son système. Ce fut la période ingrate de la mission de SébastianL
L’Empereur exagérait beaucoup, pour s’excuser luimême, les reproches qu’il avait à faire au gouvernement ottoman. Dès le moment de la révolution, Sébastiani se déclarait incapable d’en préciser le caractère ; parmi les victimes, il y avait à la fois des amis de la France et de la Russie, un plus grand nombre de ces derniers2. La légation de France avait « couru de réels dangers », parce que les exécuteurs des ordres de Cabakchi-Oglou pensaient y trouver des proscrits et confondaient naturellement la cause de la France avec celle du Nizam. Sébastiani, alors malade à la campagne, s’était bâté de revenir à Constantinople, et toute manifestation hostile avait cessé.
Le consul de France en Bosnie, David, annonçait quelque temps après le rappel du pacha de cette province, Mébémet, un des plus fidèles amis de la France parmi les fonctionnaires ottomans, et il n’augurait rien de bon de cette décision de la Porte : « Cela me fait trembler pour lui. » Il est vrai que, dans sa correspondance suivante, il rectifiait ce renseignement : Mébémet était appelé à Constantinople pour y prendre les fonctions de capitan-pacha et épouser l’une des sœurs du sultan : « C’est, dit-on, une princesse de trente ans qui n’est point jolie, mais qui a beaucoup d’esprit3. » Krousseref-Méhémet d’ailleurs ne partit point, il demeura encore quelques mois pacha de Traunik.
1. Napoléon, Correspondance, X\, 12886, 9 juillet 1807, Napoléon à Talleyrand.
2. AIT. étrangères, Corr de Turquie, Sébastiani à Talleyrand, Ier juin.
3. Affaires étrangères, Correspondance de Turquie, de Traunik, 3-iN août, David à Talleyrand.
IA PORTE ET EE TRAITÉ I)E T1LSIT
Les premières mesures prises par le gouvernement avaient paru l'effet de dispositions hostiles à l’égard de la France, et ce furent les premières nouvelles adressées à Napoléon au sujet de la Révolution. Sélim avait donné des ordres pour faciliter le passage de 600 canonniers français venus de l’armce de Dalmalie : Mustapha révoqua les instructions de son prédécesseur, et demanda officiellement à Sébastiani d’écrire à Marmont pour le rappel de ces soldats1.
Sébastiani en concluait que sa présence à Constantinople ne pouvait plus être que nuisible aux intérêts de la France : il était trop lié avec Sélim pour être en faveur auprès du nouveau sultan. Il considérait Mustapha comme un souverain « très attaché aux préjugés de sa religion, aux anciens usages, ennemi de toute innovation ». — « Le gouvernement, écrivait-il, sera une oligarchie ecclésiastique, en défiance de toutes les nations chrétiennes, de l’Angleterre et de la Russie comme de la France, à moins que les événements n’entraînent cette nation vieille et débile 2. »
Cette dépêche, l’une des premières que Napoléon ail lues sur la révolution de Constantinople, explique quelques-uns des points essentiels des conversations de Tilsit et les modifications que parut subir alors la politique de la France. Il n’est pas sûr que Napoléon aurait traité aussi négligemment la Porte si Sélim avait vécu.
Ces mauvaises dispositions de la Porte ne durèrent que quelques jours, et les premières impressions de Sébastiani parurent bientôt avoir été un peu hâtives. Il se tenait, depuis la révolution, dans les sentiments d’une réserve très froide et très digne. Les ministres turcs s*en montrèrent inquiets. Ils virent l’ambassadeur, engagèrent avec lui la conversation, parurent décidés à retenir l’amitié de la France. Sébastiani leur déclara que, pour cela, il leur fallait persister résolument dans la guerre contre la Russie. 11 eut nolam ment, le 8 juin, avec le reis-elïendi et le chef des ulémas une conférence qui lui donna pleine satisfaction. Un bat ti-chérif