Id., id., Sébastiani à Talleyrand, 25 juillet
LA PORTE ET LE TRAITÉ DE TILSIT
reraient désormais, il affirmait que c’était le plus sincère ■désir de la Porte.
Ces lettres se croisèrent avec une correspondance de Talleyrand en date de Tilsit . Le ministre annonçait à Sébastiani la signature de l’armistice entre la France et la Russie; il promettait que, si des négociations s’ouvraient pour une paix définitive, les intérêts de la Porte seraient sauvegardés ; il faisait allusion à de vagues nouvelles qu’il venait de recevoir par Widdin sur des troubles arrivés à Constantinople. Il communiquait aussi la nouvelle de l’armistice au grand-vizir, lui promettait aussi de défendre les intérêts de la Turquie, mais laissait entendre que le gouvernement français n’était obligé à rien, qu’il avait les mains libres, que le ministre ottoman envoyé auprès de l’empereur Napoléon avait refusé de rien conclure, que la Porte donc ne pouvait rien exiger.
L’ambassadeur ottoman envoyé extraordinairement par la Porte au quartier général de Napoléon, Yahid-effendi, fut prévenu très tard des résultats des négociations de Tilsit. En vérité, il ne fut pas prévenu du tout et apprit les événements par la rumeur publique. Le 12 juillet, trois jours après la signature des traités définitifs, il écrit à Talleyrand ’. Il se plaint de n’avoir pas été informé delà conclusion de l’armistice; il proteste contre toute paix séparée, qui serait une violation des engagements pris par le gouvernement français à l’égard de la Porte; il voulait voir l’Empereur; on l’a prié de l’attendre à Varsovie ; or il vient d’apprendre son départ précipité pour Dresde : « Il est évident, ajoute-t-il, qu’il esl tout à fait insignifiant que je reste seul à Varsovie. » Et il demande où il doit aller résider, puisqu’il est accrédité auprès de la personne de S. M. l’empereur Napoléon.
Talleyrand lui répondit de Dresde la lettre suivante, sin gulièrement insuffisante à renseigner l’ambassadeur sur ce qui l'intéressait le plus : « Je présume que l’intention de Votre Excellence est d’attendre à Varsovie les instructions do. son gouvernement ; il me sera personnellement agréable que ces instructions me procurent l’avantage de la revoir ; j al-
i. Corr. de Turquie, Valiid-ell’ciuli à Talleyrand, I a juillet.
tache trop de prix aux relations que j’ai eues avec Votre Excellence pour ne pas en désirer la continuation. »
Le langage diplomatique est fait d’exquises formules ; on se demande pourtant si celles-ci ne sont pas mêlées de quelque ironie; aussi bien Talleyrand n’en était-il pas incapable. Cela le dispensait de donner au ministre turc des explications qui n’auraient pas manqué d’être embarrassantes.
À la lettre qui annonçait à la Porte la signature de l'armistice franco-russe, le reis-effendi répondit aussitôt qu’il acceptait aussi l’armistice en principe pour les troupes turques du Danube1. 11 exprimait l’espoir que, quand même Vahid-effendi n’aurait pas encore achevé le traité direct entre la France et la Turquie, il serait admis au congrès de la paix et pourrait mener ensemble l’œuvre du traité d’alliance avec la France et de la paix générale. Le sultan, à la même date du 22 juillet, donnait des assurances de même nature, affirmait sa foi dans les bons offices de l’empereur Napoléon pour garantir l’intégrité delà Sublime Porte, exprimait la conviction « qu’une déviation quelconque de la grande voie de l’alliance serait à jamais impossible ».
On le voit, sauf quelque manque d’égards dans les premiers jours qui suivirent la révolution, la conduite du nouveau gouvernement ottoman à l’égard de la France était aussi correcte que possible.
Sébastiani lui-même en témoignait toujours dans les termes les plus précis. La Porte lui paraissait excellemment disposée, même à prendre contre le commerce anglais des mesures de prohibition absolue. Mais elle manifestait ses inquiétudes sur les négociations de Tilsit, cherchait à s’éclairer auprès de l’ambassadeur français. Il était incapable de rien dire, même de maintenir les assurances formelles de sa note du i4 juin; il « marchait à tâtons... » — « Depuis que je suis à Constantinople, écrivait-il à Talleyrand le 18 juillet, je me suis trouvé quelquefois dans des situations difficiles ; jamais
1. AU. étr. Corr. de Turquie, Méhémet-Saïd-IIalet à Talleyrand, 5 août 1807.
LA PORTE ET LE TRAITÉ DE TILSIT
aucune ne m’a été aussi pénible que celle-ci. J’ai l’air d'avoir trompé ce gouvernement cl de vouloir le tromper encore1 2 3. »
Cependant quelques bruits commençaient à percer au sujet des conditions de la paix, assez précis à la lois et assez vagues pour autoriser ces inquiétudes. Le 22 août, Yabid effendi, installé pour quelque temps à Vienne, en attendant un poste fixe, renouvelle ses protestations auprès de Talley rand : « L’avènement du nouveau sultan, écrit-il, étant d’ordre intérieur, ne peut influer sur les relations extérieures de la Turquie; le nouveau sultan est décidé à conserver et à fortifier les liens que son prédécesseur a contractés avec la France, à continuer avec vigueur la guerre contre la Russie et l’Angleterre, à ne faire aucune paix séparée avec l’une ou l’autre-. » Il rappelle les promesses maintes fois consenties par le gouvernement français, notamment au sujet de l’abolition des clauses du traité de 1774 qui portent atteinte à l’indépendance et à la liberté de la Sublime Porte ; et il demande en quel lieu il doit se rendre pour prendre part au congrès général de la paix ; car il n’admet pas qu’on puisse s’y passer de sa présence. Ce personnage était, six semaines après la paix, singulièrement ignorant ; ou, sans doute, il faisait l’ignorant, ce qui lui permettait derenouveler les engagements échangés entre son gouvernement et celui de la France. Cela n’était point dépourvu d’habileté spirituelle, sans aucune chance de sanction d’ailleurs.
Peu à peu la nouvelle de la paix gagnait, à travers l’Autriche, les provinces turques des bords du Danube. Comme on en ignorait les termes, on les inventait, et l’imagination dans cette voie allait aussitôt très loin. On parlait, en Bosnie, d’un démembrement complet de l’empire ottoman : la Bosnie et l’Herzégovine seraient jointes à la Dalmatie ; la Morée 'serait annexée au royaume d’Italie qui s’appellerait le royaume de l’Adriatique; la Serbie reviendrait à l’Autriche, la Moldavie et la Yalachie à la Russie *. Déjà on
1. AIT. étr. Corr. de Turquie, Sébastiani à Talleyrand, 18 juillet.