Id., id., Vahid-effendi à Talleyrand, 22 août
3. Id , id., David à Talleyrand, deTraunik, i3 septembre 1807.
Duiault. — Napoléon. iü
LA POLITIQUE OlUENTALE 1)E NAPOLEON
signalait la présence en Autriche de nombreux officiers français; il y en avait beaucoup aussi à Venise, à Corfou ; Marmonl pressait la construction des routes à travers les montagnes de la côte illyrienne.
A la fin du mois d’août, comme le consul français David communiquait au pacha de Bosnie quelques uns des articles des traités de Tilsit, ce qu’il en savait, le pacha observa :
« Je vois bien peu de chose pour nous dans tout cela... Il est vrai, ajouta-t-il, que nous avons peu mérité. » Les Turcs, en effet, continuaient de faire preuve partout d’une incurable, inertie ; ils 11e songeaient pas à profiter des circonstances pour en finir avec l’insurrection des Serbes ; les chefs ne trouvaient point de soldats. « On a beau, écrivait David, planter les trois queues et les arroser du sang des agneaux, pour signal de guerre et de départ ; on a beau donner des sérénades f barbares aux janissaires qui s’inscrivent, pour les honorer et encourager les autres ; après toutes ces cérémonies qui durent des semaines, les graves musulmans restent sur leurs tapis. L’empire ottoman, si j’en puis juger par cette province, ressemble à un homme mal éveillé et qui retombe dans un profond sommeil dès qu’on cesse de crier autour de lui et de l’agiter avec violence. Les Turcs, depuis le nouveau règne, sont en effet retombés dans cette léthargie qui finira par être la mort. Je désire vivement de ne pas assister à leurs obsèques1. »
Cette idée s’accréditait partout que la chute de l’empire ottoman était proche, qu’elle avait été décidée à Tilsit. Sébastiani en exprimait une fois de plus la conviction ; cet empire lui paraissait plus près de sa ruine que jamais; il en fixait le renversement tout au plus à dix-huit mois ou deux ans; il pensait que la famille d’Ali de Janina jouerait un grand rôle dans les événements considérables qui allaient se produire. Un pacha de l’armée du Danube écrivait au divan :
« L’empereur des Français vient de conclure sa paix et de retourner à Paris. Dans le traité qui a été signé, il n’est pas question de la Turquie, et il nous livre à la merci des Russes.
1. Alt. étrangères. Corr. de Turquie, David à Tallcyrand, 25 août 1807.
LA PORTE ET LE TRAITÉ DE TILS1T 22y
Deux officiers de l’armée du général Michelson viennent de nie donner ces nouvelles. Vous voyez combien vous avez été imprudents en plaçant toute votre confiance dans la France et en prenant l'engagement de ne traiter que de son consentement avec la Russie et l’Angleterre. » Le bruit de la trahison de la France se répandit à travers Constantinople ; les Français furent insultés dans les rues; la situation devint dangereuse pour eux, dans une ville où le fanatisme est toujours si facile à irriter.
Les ministres du sultan partagèrent cette émotion, quoiqu’elle ne paraisse pas dans les lettres officielles adressées au gouvernement français. Sébastiani chercha d’abord à les tranquilliser, leur affirma que la France n’abandonnerait point la Porte, que l’intégrité et l’indépendance delà Turquie seraient certainement assurées, qu’il fallait attendre de connaître les articles du traité.
Mais, quand on connut les articles du traité, de dures paroles furent échangées entre les ministres de la Porte et l’ambassadeur de France1. Ils tinrent une conférence, à laquelle ils invitèrent Sébastiani. Ils y exprimèrent en termes violents leur irritation : l’empereur Napoléon n’aurait pas dû ratifier la paix avant de s’être concerté avec son allié le sultan; la Turquie était sacrifiée ; toutes les promesses faites par la France au sujet de son intégrité étaient violées; il était inadmissible que les provinces danubiennes, après leur évacuation par les Russes, ne pussent pas être occupées par les troupes du sultan. Ils dirent tout leur mécontentement : la France a abandonné, a trahi la Porte; ils ne se regardent plus comme liés avec elle ; ils vont traiter avec l’ambassajdeur anglais; ce sera facile, il est tout près, il les attend à l'énédos. Sébastiani leur répliqua que l’empereur Napoléon ?n aurait du ressentiment et qu’il le ferait voir ; il dut élever a voix pour leur imposer silence et rompit la conférence qui levenail injurieuse.
Ce fut un moment très funeste à l'influence française uprès de la Porte ; en vérité, elle ne redevint jamais ce
i. Corr. de Turquie, Sébastiani à Tallcyrand, <j août 1807.
[,A l'OLl'l’lQÏE ORIENTALE DE NAPOLÉON
qu’elle avait etc au commencement de cette même année. Le rôle de Sébastiani devenait particulièrement pénible. Il ne voulait plus rester dans ce pays qu’on pouvait l’accuser d’avoir trompé et livré à ses ennemis. Il demanda son rappel avec des instances nouvelles ; il proposa même qu’on le remplaçât par M. de Latour-Maubourg, qui, disait-il, serait plus utile à la France dans la situation nouvelle qui allait se présenter. A sa mission, glorieuse jusque-là, il prévoyait une moins heureuse conclusion 1 .
Cependant les ministres du sultan avaient le langage moins haut dans leur correspondance officielle. Le reis-effendi, Méhémet-Saïd-IIalet, écrivait à Talleyrand que la Porte était satisfaite de la paix et des assurances amicales qu’elle avait reçues de la France à cette occasion ; il envoyait de pleins pouvoirs à Muhib-effendi, ambassadeur à Paris, pour la négociation de la paix avec la Russie et la conclusion d’un traité d’alliance avec la France. Et il ajoutait: « Daigne le Tout-Puissant préserver de si beaux nœuds de l’outrage accidentel du temps et les faire concourir à ses divines faveurs ! » Sébastiani lui-même eut sans doute bientôt de meilleurs rapports avec la Porte. Il annonça le 23 août l’adhésion formelle du divan à lous les articles du traité de Tilsit et notamment à la médiation française ; on avait décidé d’adjoindre, pour les négociations de Paris, un uléma à Muhibeffendi : « Votre Excellence, écrivait-il à Talleyrand, aura ainsi le plaisir de voir à Paris un cardinal turc. »
Le sultan Mustapha disait même alors à l’ambassadeur français qu’il s’en remettait absolument à la prudence et à la sagesse de Napoléon : « Sa Majesté peut faire de cet Empire tout ce qu’elle voudra. Il est à sa merci2. »
Le Divan s’était évidemment arrêté à un système très net: continuer la guerre avec l’Angleterre, exécuter avec fidélité lous les articles de Tilsit comme s’ils avaient été consentis par le sultan, ne donner ainsi à l’empereur Napoléon aucune occasion de plaintes, aucun prétexte de rupture, s’attacher
1. Affaires étrangères. Correspondance de Turquie, 9 août 1807, Sébastiani à Talleyrand.