‹ La politique radicaleChapitre 18 sur 37 · LIBERTÉ DE LA LIBSAIBIB · texte numérisé non relu

LIBERTÉ DE LA LIBSAIBIB

latines. On ne peut guère contester ni ces faits ni leurs conséquences. En tout cas, il est impossible de ne pas admettre que la création des écoles est une œuvre incomplète et avortée sans la multiplication et la diffusion des livres. Tous les efforts que vous faites en faveur des écoles seraient donc superflus, et les éloges que vous vous décernez avec une libéralité, assez naturelle d'ailleurs, seraient fort mal justifiés, si vous ne faisiei pas marcher du même pas la création des écoles et la fondation des bibliothèques.

Maintenant, comment multiplie-t-on les livres? Je réponds, sans hésiter, que c'est en multipliant les libraires-

Un membre à la gauche de Voratenr. C'est évident, cela !

M. Jules Simon. Et j*espère que je vais vous le démontrer.

Messieurs, en 1867, il y avait à Paris 649 libraires, et, par parenthèse, ceux qui sont étrangers à cette question seront peut-être étonnés d'apprendre qu'outre les 649 libraires, il y avait à Paris 608 permissionnaires. Les permissionnaires ne sont pas des libraires étaleurs, pour lesquels une exception est consacrée dans la loi ; ce sont de véritables libraires qui n'ont pas de brevets, et à qui on permet de faire comme s'ils en -avaient.

Je me demande pourquoi l'administration accorde des brevets à la première moitié de ces douze cents personnes et de simples permissions à l'autre moitié.

Ce n'est pas une question de capacité, comme on le disait tout à l'heure fort mal à propos en parlant des imprimeurs; car, pour obtenir un brevet, il ne faut pas fournir d'autre preuve de capacité qu'un certificat signé de deux imprimeurs ou libraires, et ces certificats ne supposent pas même que l'impétrant sache* Tortho graphe. Je crains bien qu'en se montrant avare de bre»-

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yetset en multipliant les permissions, radministration, qui aime à tenir les gens à sa discrétion, n*ait d*autre motif que celui-ci : c'est que, pour la perte d'un brevet, il faut avoir été Tobjet d'une condamnation, tandis que les permissionnaires sont exposés à chaque instant à se voir arbitrairement retirer leur permission sans la garantie d'une décision judiciaire. Je dis cela en passant et je reviens à ma thèse.

Il y avait, dis-je, en 1867, à Paris, 649 libraires et dans les départements 4,239. Cela fait, pour une population de 38 millions d'habitants, 5,000 libraires. Or 5,000 libraires sont parfaitement sufflsants, si vous regardez seulement à la production ; mais il faut voir deux choses pour la librairie : la production et la vente. J'accorde volontiers que 5,000 libraires peuvent produire autant de livres que la France peut en consommer. Donc, au point de vue de la production, 5,000 libraires suffiraient, d'autant plus que les auteurs ont toujours le droit d'être leurs propres éditeurs, de publier et de vendre eux-mêmes. Mais c est au point de vue de la vente que le nombre de 5,000 est infiniment trop restreint.

Qu'est-ce que le livre? Le livre est-il un objet de première nécessité? Si nous parlions du pain, des autres I aïiments, de la boisson, ou pourrait dire : La production et la vente sont mesurées sur les besoins de la vie ; il y a là une règle infaillible qui s'impose d'elle-même au commerce. On peut presque en dire autant pour certaines denrées nécessaires à notre luxe et à notre plaisir, si ce n'est qu'elles dépendent des variations de la mode.

Ce n'est plus du tout cela pour le livre : le livre n'est pas un objet de nécessité, un objet de luxe. Il est un objet de nécessité pour vous et pour moi, qui savons, suivant la parole de l'Évangile, que l'homme ne vit pas seulement de pain, et que de même que notre corps

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a besoin d'être alimenté pour ayoir du sang et des mus. des, il faut que notre esprit soit alimenté pour avoi de rénergie et de la puissance. (Très-bien! très-bien! à la gauche de Torateur.)

Mais vous n'ignorez pas que ce besoin n'est senti qu'à mesure qu'on a commencé à en trouver la satisfaction. Celui qui n'a jamais tenu un livre est le plus malheureux des hommes, sans doute, mais il n'en sait rien. L'idée d'aller chercher un livre ne lui vient même pas. Ce n'est que quand il en a lu un qu'il devient capable d'en désirer un autre; en revanche, dès que le besoin de la lecture s'est produit en lui, il va chaque jour en croissant, et plus il lira, plus il voudra lire. (Nouvelle approbation à la gauche de la tribune.)

Chaque fois que vous introduisez dans un hameau un livre, un seul, vous rendez possible la création d'une bibliothèque. Mais^le premier livre est la grande difficulté; ce n'est pas le second, ce n'est pas le centième.

Quand ces paysans, dont on nous parle quelquefois comme d'une population peu éclairée, auront commencé à lire, il faudra partout multiplier les presses; mais, à présent, le livre n'est pas demandé, sa condition est de s'o&ir. Voilà la vérité. Sur ce point, nulle contradiction. '

Et comment est-ce que le livre s'offre? Il n'y a que deux manières d'offrir le livre : l'annonce et l'étalage. Demandez à un libraire en quoi consiste le placem.eni d'un livre. Il vous répondra que ce placement n'est possible qu'à la condition de faire des annonces. Mais Tan nonce est très-dispendieuse, et quand on se décide à une grande publicité, c'est qu'on calcule sur une vente très-considérable ; sans quoi les frais d'annonce absorberaient le rendement de l'édition. Ce n'est pas le seul nconvénient des annonces, en voici un autre. Qui estce qui lit les annonces ? D'abord tout le monde ne lit pas les journaux; les paysans, dont nous parlions, ne

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les lisent jamais. Les lecteurs de journaux, à Texoep* tion d'une classe toute spéciale, presque exclusivement composée de commerçants, ne lisent pas la quatrième page. Cela est si vrai que les auteurs préfèrent, en général, les annonces dites anglaises, annonces en petit texte, placées dans le corps du journal, à ces immenses annonces de la quatrième page, qui coûtent si cher. Ainsi les annonces sont à la fois très -coûteuses et peu efficaces, et dès qu'il s'agit non du public lettré, mais de la foule, elles sont d'une inutilité absolue.x

Je le répète ; pour un livre scientifique, pour les livres qui s'adressent aux curieux et aux délicats, on peut se contenter des annonces; mais quand il s'agit de la masse des illettrés qu'il faut amener à la vie intellectuelle, qui n'ont pas un seul livre et à qui on veut en inspirer le goût, ce n'est pas une annonce qui produit cet effet, c'est l'étalage.

Je veux vous en donner une démonstration par les faits.

Il y a un certain nombre d'années, on a créé en France, àTimitation de ce qui se faisait en Angleterre, une Bibliothèque des chemins de fer. Quand on a introduit pour la première fois dans les gares des armoires pleines de livres, les administrateurs s'y prêtaient de très-mauvaise grâce. Ils n'auraient pas fait plus de diffi.cultés s'il s'était agi de vendre des joujoux. Ils croyaient à un avortement. Je me rappelle qu'ayant accompagné le fondateur de la Bibliothèque chez le directeur d'une grande compagnie, nous ne réussîmes à lui persuader que nous étions des gens sérieux qu'en lui apprenant qu'il s'agissait d'une mise de fonds de plus d'un million.

La suite a montré, en effet, que c'était une entreprise colossale, parce que ces mêmes Français qui, quand ils montaient en chemin de fer, n'avaient d'autre ressource que de fumer ou de dormir, trouvant à Téta-

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