ABOLITION DES ARMÉES PERMANENTES
NOTE PBELIMINAIBE
Après avoir pendant plusieurs années borné ses vœux . à la réduction de Teffectif, l'opposition s'est enfin résolue, en 1868, à demander la suppression des armées permanentes. On n'a pas manqué de la railler et de l'injurier à ce propos. En effet, comment le monde vivrait-il sans les armées permanentes ? On ne conçoit pas une société civilisée sans armées permanentes. Il y '■ en a eu en tous temps dans tous les pays, et c'est à leur nombre que se mesure la grandeur d'un peuple. La France, qui pouvait avoir douze cent mille soldats, «omme le gouvernement vient de le lui prouver, s'est volontairement réduite depuis cinquante ans, à n'en avoir pas môme quatre cent mille 1 C'est avoir bien peu le sentiment de son devoir et de sa dignité. Les hommes sont faits pour vivre dans une caserne pendant leurs florissantes années, sous le gouvernement absolu d^um certain nombre de sergents et de caporaux, et pour s'entretuer tous les dix ou quinze ans au son des fifres et du tambour. Si l'opposition ne sent pas cela, et si au lieu de dépenser, pour chaque année de paix, un bon milliard à titre de dépenses de guerre, elle aime mieux payer les dettes du pays, ranimer l'industrie languissante, ouvrir des écoles et donner du pain à ceux qui en manquent, c'est qu'elle n'a. pas de sang dans les veines.
L'opposition a un autre tort, que les mêmes personnes
180 Ll POLITIQUE RADIOÂLB *
lui reprochent avec la même amertume, sans trop se soucier de mettre d*accord leurs deux homélies : elle voudrait remplacer Tarmée permanente par des citoyens bien armés et bien aguerris. L'idée n'est pas si étrange, puisque M. le maréchal Niel, qui n'est pas un utopiste, assure que Tarmée permanente diminuera, à mesure que la garde nationale mobile prendra de Taccroissement et de la force. On pourrait presque dire qu'entre cette opinion, et la proposition de la gauche, il n'y a qu'une différence de temps et de degré. Il est certain que si tous les Français savaient manier un fusil et, au besoin, exécuter une manœuvre, la France serait invincible chez elle. Elle ne serait plus capable de menacer la sécurité de ses voisins ; mais cette impuissance serait autant de gagné pour ses voisins et pour ellemême. L'opposition, en proposant ce système, croyait faire une grande et favorable économie de temps, de sang et d'argent, sans compter les heureuses conséquences qui en découlaient pour la morale. Mais on lui apprit que c'était elle, et non pas le gouvernement, qui voulait faire du pays un immense camp retranché. Ces mêmes héros qui ne voyaient de beau que la guerre, qui allaient presque jusqu'à la provoquer, qui nous traitaient de fous et de traîtres parce que nous voulions la rendre impossible, changeant de ton en une minute avec une naïveté adorable, se mirent à s'apitoyer sur le sort des citoyens français, cruellement transformés en soldats, pour une grande moitié de la vie, par les traineurs de sabre et les grognards de l'opposition. Quoi donc I on fera l'exercice le dimanche deux fois par mois ! On passera, dans le cours de toute une vie, cinq ou six semaines sous le drapeau ! C'e{>t plus que n'en demandait le premier empire ; c'est une tyrannie intolérable, c'est la ruine des finances et de l'industrie. Cela efface les plus sanglants souvenirs de la guerre de Crimée et de l'expédition du Mexique.
DISCUSSION DB LA LOI DB 1868 SUB l'aBMÉE 181
En vérité, c'est se moquer que de confondre, avec le d«r métier de soldat, le service assez inoffensif et depuis fort longtemps expérimenté de la garde nationale ; c'est se moquer que de déclarer dans le mémo moment qu'une armée de quatre cent mille hommes est insuffisante, et qu'on peut se passer nonrseulement d'armée régulière, mais de milice ; et enfin, c'est se moquer que de ne pas vouloir reconnaître qu'il n'existe pas de plus grand fléau, pour la santé, les mœurs et le trésor, que les armées permanentes.
Inutile au dedans pour la justice, le soldat n'est pas même nécessaire à la frontière. Un pays qui a des citoyens, — j'entends par des citoyens, des hommes libres, ou, si l'on veut, des hommes, — un tel pays est invincible ; cette terre enfante des vengeurs et des héros, comme un champ fertile qui donne par année deux moissons. Avec ces armées permanentes, innombrables, qui dévorent le budget, exténuent l'agriculture, menacent la liberté, faussent l'esprit public, et, en définitive, ne gardent rien et ne rassurent personne, parce que Tennemi aligne autant de bataillons, avec une égale folie, de l'autre côté de la frontière, on n'aura jamais ni le règne de la paix, ni celui de la justice. Il est paradoxal de dire que les gros bataillons assurent la paix en rendant la guerre facile : Si vis pacem, para hélium. Quand on a de si belles armes, il y a toujours des fous qui brûlent de les essayer. Quand on met son effort dans les choses de la guerre, il faut périr en la faisant, ou périr en ne la faisant pas, parce qu'on n'est plus propre à autre chose. Les soldats, comme le fer, se rouillent dans la paix. Avant la frénésie de ces dernières années, les gouvernements, pour se faire bien venir des peuples, se vantaient d'être la paix; on promettait un désarmement général; on abattait de tous côtés les rempa *ts : ces terres maudites devenaient des promenades ou des prairies. Les vieilles forteresses ne restaient debout
182 LA POLITIQUE SADICALB
çà et là que pour embellir le paysage, à peu prèscopirae ces antiques cuirasses qui, dans un cabinet d'amateur, font pendant à une collection de coléoptères. Espérons, parce qu'il faut toujours croire au triomphe définitif du sens commun, qu'après s'être tant hâté de fabriquer des canons rayés et dec fusils Chassepot, on ne mettra pas moins de hâte à les remplacer par des socs de charrue. On voudrait pour unique bonheur pouvoir clouer de ses mains, sur la porte des arsenaux, un écriteau portant ces paroles: Musée d'antiquités. Nous nous croyons bien avancés en philosophie ; et pourtant le jour où oa fera cela sera le premier jour de la civilisation.