L'EMPRUNT DES ÉCOLES
(8 avrS 18«6.)
M. LE PRisiDBNT SoHNEiDBE* M. Jules Simoa a la parole,
M. JuLBS SiMOi^. Messieurs» M* 1ô rapporteur de la commission du budget se plaignait tout à. Iheure des reproclies contradictoires auxquels la commission, est exposée depuis le commencement de la discussion.
Ces paroles m'ont rappelé q.u'il y a trois jours un des membres du gouvernement disait aussi que, dans la discussion générale, nous reprochions au gouverne* mont Texcès des dépenses, et que dans la discussioiii des budgets particuliers, nous lui reprochions Texcès des économies.
Ce reproche ainsi formulé, Messieurs,, en nous présentant comme coupables de contradiction^. me serait, je Tavoue, extrêmement sensible si je le orojais bien justifié.
Pour être adversaire, on n'en est pas moins tenu à une parfaite bonne fol, et vous me permettrez de montrer en quelques mots qu'il n'j a aucune contradiction
256 LA POLITIQUE BADIOALB
ni dans nos paroles, ni dans nos actes, et que notre conduite est parfaitement loyale.
Oui, nous pensons qu'en général on ne fait pas assez d'économies, et nous pensons cependant qu'on en fait trop dans quelques cas particuliers. C'est une différence d'appréciation sur le placement des dépenses. Nons croyons, par exemple, qu'il ne fallait pas faire l'expédition du Mexique... (Exclamations et murmures sur plusieurs bancs.), et nous regrettons qu'on l'ait faite.
M. Ernest Picard. C'est une affaire de 500 millions!
M. Jules Simon. De quoi vous étonnez-vous , Messieurs? Tout le monde sait que nous blâmons l'expédition du Mexique; je le rappelle, et je constate que, A cette expédition finit, contre toute attente, par être avantageuse à la France, nous n'aurons pas le droit d'en partager avec vous la gloire. Nous aurions donc voulu qu'on fît l'économie de cette gloire lointaine, une économie de 500 millions, et ce n'est vraiment pas bien raisonner que de nous croire obligés, à cause de cela, à refuser les dépenses les plus nécessaires, et de nous accuser de contradiction quand nous demandons, pour des services apparemment plus urgents, des sommes relativement très-inférieures.
Il est, par exemple, incontestable que , de ce côté de la Chambre, nous avons toujours été prêts à demander des augmentations pour les faibles traitements, et que nous avons réclamé sans relâche une généreuse dota* tion des services de l'instruction publique et partica-' lièrement de l'instruction primaire.
Jamais, il est vrai, nous n'avions formulé une demande aussi considérable que celle de cette année, etje suis obligé de dire à la Chambre, qui comprendra que • je remplis en cela un devoir d'honneur, que les cinq signataires de l'amendement que je défends devant vous en sont seuls responsables. Que ce soit là, je vous prie,
L'bMPBUNT DBS ioOLBS 257
une chose bien entendue. Nous acceptons, de grand cœur la responsabilité de notre amendement ; mais nous ne pouvons et nous ne devons la partager avec personne.
Messieurs, vous me permettrez bien de constater que, différant d'avis avec nos amis politiques sur la manière dont il faut pourvoir aux services de Finstruction publique, nous ne différons en rien d'avis avec eux âur la nécessité d'y pourvoir et d'y pourvoir complètement; nous différons sur les moyens, nous sommes parfaitement et cordialement d'accord sur le but. (Très-bien I Très-bien I autour de l'orateur.)
Non-seulement nos amis sont d'accord avec nous sur le but que nous poursuivons, mais nous-mêmes nous sommes d'accord avec eux quand ils combattent la facilité avec laquelle on se laisse aller à des emprunts.
Permettez-moi de vous rappeler d'un seul mot qu'il y a des emprunts de trois sortes, si on les juge par le but auquel ils sont destinés : on peut faire des emprunts pour des dépenses qui sont seulement utiles et agréables, ou pour des dépenses productives, ou pour des dépenses indispensables.
Quant aux emprunts qui ont pour but de 4)Ourvoir à des dépenses utiles et agréables, nous n'hésitons pas un instant à les condamner comme de véritables hérésies fin anciens.
Nous dirons des emprunts contractés pour des dépenses productives , qu'il ne faut faire d'emprunt de ce genre que quand le budget est régulier, satisfaisant, en un mot, quand il n'est pas dans la situation où se trouve le nôtre.
Pour les dépenses indispensables, il faut les faire, Messieurs, puisqu'elles sont indispensables, et que la nécessité est la première de toutes les excuses.
Ma thèse actuelle est donc que les dépenses de Tinstruction primaire sont des dépenses indispensables, et
S58 Uk POLXTIQUB BàOTOALB
si je parriens à le prouver, comment Toulez-Toos ne pas les faSre, et comment voulez-rous ne pas donner à Fadministration les ressources dont elle a besoin, dûton le faire aux frais de la génération qui en profitera?
M. Geanieb db Gassaonao. Je demande la parole.
M. Jules SniON. Or, il n'y a que deux moyeni de donner à l'administration les ressources dont elle ne peut se passer : ou un emprunt ou des ôoonomiea.
Nos honorables amis préfèrent les économies. De ont mille fois raison. Nous aussi, nous le» préférons. Si ofi peut par de sages et suffisantes économies nous dispenser de la ressource toujours regrettable d^un emprunt, nous en serons charmés, qui en doute? Mais fera-t-on des économies? là est la question. Nous croyons qu'on en peut faire; nous croyons en même temps qu'on n'en fera pas. De plus, si on en faisait, nous les donnerait-on pour le service de Tinstruction primaire? Nous aTons la douleur de croire qu'on ne nous les donnerait pas.
Et ce qui nous le fait craindre, c'est que dans cette session même on nous a apporté une loi sur les travaux publics, que j'ai qualifiée un jour par un mot peut-être un peu sévère ; vous m'en avez averti, et j'ai retiré immédiatement ma parole. Cette loi dispose de nos économies pour plusieurs années, pour des travaux peut-être nécessaires, je n'en sais rien, puisqu'on ne les spécifie pas ; mais ce que je sais bien, c'est qu'ils ne peuvent pas être aussi nécessaires, aussi urgents, aussi indispensables que les services de l'instruction publique.
Quoi ! vous ne ferez ^as d'économies, et si vous en faites, elles ne seront pas pour nous?
Que voulez-vous que nous fassions dans cette situation, si ce n'est de demander à l'emprunt un argent dont nous ne pouvons pas nous passer, et que nous ne pouvons pas avoir autrement?
l'emprunt UBS licOLBS jffî9
Voilà, Messieurs, tout ce que j'ai à vous dire sur la première partie de ma discussion.
Il est évident, par ces prémisses, que j'aurai prouvé ce que j*ai à prouver, si j'établis qu'il y a des dépenses d'instruction primaire qui ne sont pas seulement utiles, qui ne sont pas seulement productives, mais qui sont urgentes, nécessaires, indispensables; c'est là, en effet, ce qu'il me reste à établir. (Très-bien! autour de l'orateur.)
Mais avant de faire cette démonstration, que je tâcherai de rendre courte, — et vous verrez que la tâche m'a été singulièrement facilitée par des auxiliair.es que je ne suis pas accoutumé à rencontrer à côté de moi, — avant, dis-je, de parler à ceux qui croient que l'instruction primaire n*a pas besoin de nouvelles ressources, j'ai un mot à dire à ceux qui sont frappés plutôt de l'exagération de notre demande que de la demande elle-même.
Ce sont les deux points que j'ai à traiter successivement. Je vais expliquer pourquoi nous demandons tant, et ensuite je montrerai pourquoi il est nécessaire de nous le donner.
Notre demande a pour but de satisfaire à deux sortes de besoins, à des besoins permanents et à des besoins auxquels il ne faudra pas revenir quand on y aura satisfait.
Je commence par cette seconde sorte de dépense, et vous voyez immédiatement qu'il s'agit de la construction de maisons d'école.
Pour cette dépense, nous demandons la somme, en effet, considérable de 110, 115 ou 118 millions. (Chuchottements.)
Vous savez. Messieurs , que la convention nationale, par son décret du 14 décembre 1792, avait donné aux instituteurs et aux écoles les presbytères qui se trouvaient malheureusement vacants.
260 LA POLITIQUE SADICALB
L'instruction primaire se trouva ainsi logée , sinon rétribuée.
Elle ne profita guère de cette faveur, parce que, quand les anciens propriétaires revinrent, les instituteurs furent mis à la porte, et ils y restèrent longtemps.
Pendant de longues années, on ne songea pas à construire des maisons d'école; ce fut seulement en 1830 qu'on eut enfin la bonne inspiration de se rappeler que la première richesse d'un pays est la richesse intellectuelle, et que, comme toutes les richesses, elle a besoin d'étré cultivée pour être féconde.
On fit alors une enquête sur la situation des écoles, et tous ceux qui ont lu Texcellent livre de M. Lorain savent qu'en vérité il n'avait été rien fait en quarantecinq ans pour loger les instituteurs du peuple et les enfants du peuple.
Ce livre produisit une émotion universelle dans le pays, et si l'on voulait la renouveler , il n'y aurait, même à présent, qu'à en donner des extraits.
Tout est bien changé cependant. Messieurs. Le gouvernement de juillet a fait énormément , et comme il faut être juste pour tous, je reconnais hautement la sollicitude de tous les ministres qui se sont succédé jusqu'à ce jour; notez bien que je n'en excepte aucun. Je suis profondément convaincu que, lorsqu'on arrive à ce poste d'honneur et que l'on est chargé de veiller à l'instruction du pays, on a dans le cœur tous les sentiments que les honnêtes gens désirent y voir, (Très-bien I Trèsbien I)
Mais, malgré les progrès accomplis, il en reste beau* coup à faire. Les faits sont là; ils ont une triste éloquence. Je ne les invente pas; je les prends dans les livres bleus qui nous sont distribués et dont le témoignage en pareille matière est assurément irrécusable.
Il y a aujourd'hui 10,744 communes qui ne sont pas
l'emprunt DBS ÉCOLBS 261
propriétaires de la maison d'école pour les garçons, et 5,603 communes qui ne sont pas propriétaires de la maison d'école pour les filles.
M. le ministre de l'instruction publique a fait étudier les dépenses nécessaires pour construire des écoles dans les communes qui en manquent, et voici quatre ou cinq chiffres que je lui emprunte et que je fais passer sous vos yeux :
Pour les écoles de garçons et les écoles mixtes,' 100,517,217 francs;
Pour les écoles de filles, 50,606,948 francs;
P(yur l'appropriation des écoles de garçons, — car il y a un grand nombre d'écoles qui ont été tellement mal construites qu'elles ne peuvent pas servir : je vous montrerai tout à l'heure de quelle importance est ce fait : — 33,605,476 francs.
Plus, 10,639,765 francs pour le mobilier des écoles de garçons et de filles, et enfin 11,122,712 francs pour les salles d'asile. En tout, 211,733,248 francs.
J'ajoute sur-le-champ que ce travail, quoique fait avec le plus grand soin, ne donne pas de résultats exacts. Évidemment, il faut plus d'argent que le ministre n'en demande, parce qu'il n'a pas tenu compte dans ce travail des 818 communes qui n'ont pas encore d'écoles, et de toutes les communes qui n'ont pas d'écoles de filles, et qui, d'après Texcellent projet de loi qu'on vous a apporté dernièrement, devront prochainement en avoir.
Je me borne cependant à ces chiffres, parce qu'ils sont officiels, et je m'associe à la pensée de M. le ministre de l'instruction publique, qui croit que, pour activer le travail des communes, pour lui donner plus d'attrait, pour ramener les communes qui ne sentent pas suffisamment la nécessité de maisons d'écoles,et pour venir au secours des communes pauvres, il est opportun que rÉtat fasse la moitié des dépenses.
262 LA POLITIQUE BADICALB
C'est ainsi que nous arrivons à demander un chiffe de 110 millions.
Maintenant , Messieurs, ce n'est pas là une dépense qui, dans Tétat actuel des choses, soit abandonnée tout à fait : tous les ans vous inscrivez au budget une somme destinée à aider les communes qui veulent construire des maisons d'école. L'allocation demandée pour cette année est de 800,000 francs; mettons 1 million, si vous voulez. Si M. le ministre ne se trompe pas, il vous faudra, avec cette allocation de 1 million, 110 années, au minimum, pour avoir une maison d'école dans toutes les communes de France. Non-seulement vous seriez obligés d'attendre si longtemps, qu'attendre ainsi, c'est attendre toujours; mais je vous prie de remarquer qu'une petite somme donnée chaque année pour un si ^rand besoin ne produira pas tout ce qu'un million peut produire. Le ministre, obligé de partager ses faveurs entre beaucoup de communes et de donner à chacune d'elles une subvention peu importante, n'aura ni l'autorité nécessaire pour en surveiller l'emploi, ni les moyens de concours et de contrôle qu'il aurait évidemment si, par une dépense considérable faite à propos, vous éleviez la construction des écoles à la hauteur d'un service public.
J'ajoute à présent, mais uniquement pour ceux qui ne sont pas familiers avec les questions scolaires, — car pour les autres il ne saurait y avoir d'hésitation, — j'ajoute que la possession de la maison est une chose tellement capitale que, tant que la maison n'est pas construite, il n'y a pas à proprement parler d'école publique dans une commune. (Mouvements divers. — Réclamations sur plusieurs bancs.)
M. Bblmontbt. C'est parfaitement vrai.
M. Jules Simon. Oui, vous avez raison, c'est parfaitement vrai.
LBMPRUKT DBS éCOLBS 263
On nous dit qu'on trouvera toujours partout un local pour l'école.
D*aborà cela n'est pas exact : il y a telle commune de France où on ne trouvera pas de local. Mais ensuite est-il permis de se contenter de la première chambre venue pour une telle destination, d'une chambre trop petite, mal éclairée, mal aérée, mal située? Est-ce que cela n'importe pas extrêmement quand il s'agit d'enfants de sept à treize ans , que Ton retient captifs six heures par jour? Non-seulement cela importe pour leur santé pendant qu'ils sont à Técole; mais quel avantage de leur rendre le séjour de l'école agréable, de leur donner pour l'avenir le goût; l'habitude, le besoin de la pro» prêté I N'est-ce pas un service de premier ordre que d'accoutumer de bonne heure les enfants des campagnes et les enfants de nos ouvriers à ce luxe du pauvre qu'ils porteront ensuite dans leurs familles? (Marques d'approbation.)
Vous faites une loi qui va diminuer le nombre des écoles mixtes, mais qui va les diminuer sans les détruire ; est-ce qu'il n'est pas important qu'il j ait dans les écoles mixtes assez d'espace pour que la surveillance soit facile et la morale bien observée ? Il 7 a tant de difficultés à trouver un local convenable pour les écoles, qu'à Paris nous n'en avons pas toujours.
Gela me rappelle les paroles par lesquelles j'ai commencé mon discours.
Nous avons, à quelques pas d'ici, un boulevard margnifique» un des plus beaux certainement que M. le préfet de la Seine nous ait donnés. Il a coûté bien cher : l'opposition est bien capable de lui en feire un grief, mais je ne m'en plains pas pour le moment. Tout auprès de ce boulevard est une excellente école communale de la ville de Paris. Cette école est suffisamment vaste, elle est bien construite, et elle serait suffisamment aérée, s'il était possible d'ouvrir la fenêtre. Mais voici
264* LA. POLITIQUE KÂDIOALE
pourquoi on ne peut pas l'ouvrir : c'est que cette fenêtre donne sur la cour où se font les dissections de Técole pratique de médecine, et que, si Ton ouvrait la fenêtre de l'école, l'odeur cadavérique y pénétrerait.
Eh bien, l'opposition croit qu'elle ne se serait pas mise en contradiction en disant d'un côté : Épargnez 100 millions pour un boulevard, et de Tautre : Dépensez 100,000 francs pour une école. (Très-bien I]
S. Exe. M. RouHBB, ministre d'État. De quel boulevard parlez-vous?
M. Jules Simon. Voulez-vous que je vous dise l'école? J'aimerais mieux ne pas la nommer, pour ne point jeter d'inquiétude...
M. LE MiNiSTBE d'État. Je parle du boulevard. Aucun boulevard n'a coûté 100 millions.
"il, Jules Simon. U ne faut pas me chicaner sur les chiffres, qui ne font rien pour ma comparaison. Il est clair que le boulevard a coûté plus cher qu'une école.
Je disais donc qu'il est difficile de trouver un local bien disposé; j*£goute qu'il est très-important de placer dans la maison d'école ce qu'on ne trouvera jamais dans une maison louée, c'est-à-dire un jardin et une gymnastique. Cela est d'autant plus important qu'il faudra se décider un jour ou l'autre à diminuer la journée d'école , et alors on sentira le besoin d'occuper dans un jardin ou par des exercices de gymnastique les enfants qu'on ne pourra pas rendre à leurs familles avant la fermeture des ateliers.
Enfin, Messieurs, la possession d'une maison d'école est pour une commune comme la consécration de sa yie intellectuelle et morale.
Le christianisme a voulu qu'il y eût partout une église, un clocher; c'est une pensée très-sage et trèspuissante à laquelle j'applaudis de tout cœur. Mais je demande qu'à côté de la niaison de prière, il y en ait une autre qui représente le progrès, et rappelle à tous
l'bmpbumt des âooLES 265
les yeux et à tous les cœurs les besoins intellectuels du pays.
C'est pour cela, Messieurs, que nous demandons avec instance qu'on puisse avoir une maison d'école dans^ tous les villages, non pas dans cent dix ans, comme vous le feriez avec les ressources restreintes que vous allouez à ce chapitre, mais sur-le-champ.
Si on nous objecte que les maisons ne sortiront pas de terre, et que les communes auront besoin de temps pour trouver leur part contributive; si on nous demande à cause de cela de distribuer la dépense en plusieurs annuités, cela est juste, nous y consentons sur-le-champ. Votez aujourd'hui que la dépense sera faite, et prenez trois, quatre, cinq années, si vous voulez, pour l'achever. Mais qu'on fasse de la construction des écoles un service public urgent, nécessaire. C'est ce qui nous paraît indispenable, et c'est pour cela que nous avons proposé cette dépense fondamentale. (Très-bien! autour de l'orateur.)
J'arrive maintenant aux dépenses permanentes, et je vois devant moi une tâche si considérable qu'elle m'effraye. Je suis trop persuadé qu'elle vous effraye aussi et que vous craignez que je vienne développer ici toutes les questions qui se rattachent à l'instruction primaire, et dont le vaste horizon s'ouvre devant vous au moment où je parle de nos dépenses permanentes. Mais, Messieurs, par égard pour votre fatigue et par égard un peu pour la mienne, et puis aussi parce que je crois que ces divers problèmes ont été déjà l'objet de vos méditations, et qu'il me suffira de les indiquer sans les approfondir, je ne ferai que les effleurer.
Il en est une cependant qui demande quelques détails. Vous avez lu attentivement le rapport de la commission du budget et vous connaissez les développements de notre amendement; vous savez donc que nous de-
286 LA POUnQUS S4DI0ALB
mandons, entre antres choses, la gratoité àbeobieL Comment ne pas insister un instant snr un siget si controyersé et si graTef Nons ne demandons pas poor cela moins de 20 millions.
D s'agit, yoos le savez, non pas de la gratuité &cnltatiye, telle qu'elle est établie par la loi de 1850, mais de la gratuité absolue. 11 est donc nécessaire que j*entre dans qujBlques détails sur ce point.
M. Sbobis. Je demande la parole.
M. JuLBS Simon. Je yeux d*abord yous dire que ce chiffre de 20 millions n'est pas pris au hasard. En réalité, ce n'est pas nous qui le proposons.
Nous trouvons , dans l'enquête publiée par le ministère de rinstruction publique, que les familles ont payé en 1863, pour la rétribution scolaire, une somme de 18,5'78,'728 fr.ôO c. De telle sorte qu'en supprimant les rétributions payées par les familles, il fendrait, -dans l'état actuel, 18 ou 19 millions pour établir la gratuité absolue.
Un membre. Par an ?
Q,uelque$ autres membres. Oui, une dépense annuelle.
M. JuLBS Simon. Sans doute. Je l'ai dit et répété plusieurs fois.
Les raisons qui nous portent à préférer la gratuité absolue à la gratuité restreinte sont de deux sortea : c'est d'abord que, dans le système de la gratuité rea* treinte , beaucoup de familles n'osent pas demander le bénéfice de la loi, et ensuite que beaucoup de celles qui le demandent ne l'obtiennent pas.
Je dis que beaucoup de familles n'osent pas le demander, et, pour le prouver, je pourrais invoquer les rapports de Tinspection qui m'ont été communiqués, et d'où il résulte qu'il y a dans un grand nombre d'écoles des enfants absolument indigents et des enfants aisés, mais que ceux de la classe intermédiaire j manquent davantage.
L'KKFBVNT BftS iteOLSB 9S1
M. Ha VIN. C'est vrai:
M. JuLBS Simon. Pourquoi? C'est parce que les indigents demandent, c'est tout simple. Les riches n'ont pas besoin de demander, c'est tout simple encore; tandis qu'il est souvent bien difficile pour cette classe, si digne d'intérêt, d*indigents qui n'osent pas Tétre, de venir avouer leur impuissance et de faire discuter leurs ressources.
Songez-y, Messieurs, si nous demandions à la chambre d'établir une institution analogue à Vincome-taXf on nous parlerait aussitôt d'inquisition et de secrets de familles. Il est, en offert, douloureux de livrer le secret de sa situation, même pour nous, qui n'avons pas de raison de nous cacher ; cela le serait bien plus, croyez* moi, pour de braves travailleurs qui côtoient la misère et qui mettent un noble orgueil à lutter courageusement contre elle et à ne pas le laisser voir. (Trèsbien I)
J'ajoute que beaucoup demandent et n'obtiennent pas, et pour cela il faut que je vous rappelle une disposition de la loi actuellement en vigueur. Ne craignez rien si vous m'entendez remonter jusqu'à.la République.
Je ne ferai pas d'histoire ou j'en ferai si peu que ce sera âni en un moment.
La République avait établi la gratuité absolue; la loi de 1802, dans son article 4, inaugura le principe de la gratuité restreinte, et l'inaugura avec cette clause déplorable que la gratuité ne serait accordée qu'au cinquième de la population de l'école.
La Restauration, Messieurs, essaya de revenir au principe de la gratuité absolue, et il ne faut pas que vous vous en étonniez : sous la Restauration, le clergé avait une importance considérable. Je ne dis pas, car je l'ignore, qu'aujourd'hui le clergé soit un partisan bien outré de la gratuité absolue; mais il est parfaitement certain que c'est un principe catholique, et que les fondations
268 LA. POLITIQUE RADIOALB
qui ont eu pour but, dans TÉglise catholique, de distribuer renseignement primaire, se sont toujours fait un devoir de la distribuer gratuitement; j'invoque pour exemple les frères des écoles chrétiennes. C'est là un bon exemple que l'Église catholique nous donne.
Un membre. Par hasard !
M. Jules Simon. Il ne faut pas dire par hasard* C'est un bon exemple, dis -je; il faut le reconnaître sans anière-pensée , et s'en montrer digne en l'imitant.
La Restauration essaya donc de revenir au principe de la gratuité absolue. Elle n'y réussit pas, vous savez pourquoi : c'est qu'elle ne donnait pas d'argent à l'instruction primaire , et que l'absence de budget arrêtait tout.
Je me trompe : dans un jour de magnificence, le gouvernement de la Restauration donna 50,000 francs à l'instruction primaire, et cette générosité l'éblouit luimême à tel point qu'il ne sut que faire de tant de richesses.L'ordonnance même qui accorde ces 50,000 fr. s'en promet des biens de toutes sortes : on introduira les bonnes méthotles dans les pays où elles sont inconnues ; on récompensera les instituteurs, on encouragera les hommes dévoués à l'enseignement, on suscitera de bons livres!... Tout cela, avec 50,000 francs!... Il restait peu de chose pour donner un peu de pain aux instituteurs et pour avoir le droit de leur imposer l'éducation gratuite des enfants pauvres.
Ainsi les bonnes intentions de la Restauration demeurèrent stériles, faute d'argent.
En 1833, il n'y eut pas un moment d'hésitation. La loi de 1833, dans son article 14, accorde la gratuité à ceux des enfants de la commune que le conseil municipal aura désignés comme ne pouvant payer aucune rétribution.
Qu'est-il arrivé? Assurément on donnait alors plus
l'emprunt DBS ÉCOLBS 269
de 50,000 francs, on donnait des millions. Cependant, malgré ces millions, les instituteurs étaient dans la détresse. Le fait fut tellement avéré et tellement constaté que, quand on fit, en 1850, la loi sous laquelle nous vivons maintenant, on se crut obligé de protéger les instituteurs contre Tenvahissement des élèves gratuits, et il fallait, en effet, ou les faire payer par TËtat ou les faire payer par leurs élèyes.
L'article 13 du règlement du 31 décembre 1853 revint au système du premier Empire, en Faméliorant, je le reconnais, et donna aux préfets le droit de fixer le nombre des enfants qui devaient être admis gratuitement dans les écoles primaires.
Ainsi , Tesprit de la loi se trouva faussé. La loi promet la gratuité à tous ceux qui en ont besoin, et elle ne la donne qu'à ceux qui rentrent dans la limite tracée par le préfet.
Pourquoi le préfet intervient-il? Pourquoi fixe-t-il une limite? Pour protéger le budget contre la misère. Il y a donc une restriction, et une restriction très-regrettable au droit reconnu de tout indigent à recevoir gratuitement les premiers éléments de l'instruction primaire. (Assentiment autour de l'orateur.)
C'est ce qui me donne le droit de dire que, dans l'état actuel, non-seulement tous ceux qui auront besoin ne demanderont pas, mais que tous ceux qui demanderont n'obtiendront pas. Beaucoup d'entre vous pourraient me rendre témoignage et attester qu'ils connaissent des enfants indigents qui demandent à aller à l'école et qui ne peuvent pas y aller, parce que la limite fixée par le préfet est atteinte. (Mouvements divers.)
Un membre. Ce n'est pas ainsi dans toutes les communes I
M. JuLBS Simon. Qn m'inte;:*rompt pour me dire qu'il n'en est pas ainsi dans toutes les communes.
Assurément! Il y a des communes où tous les enfants
770 !,▲ POUTiQUB mâPiOàr.B
pauTres lODt admis, il j en a d ratraa malhi ment où il n'en est paa ainsi.
Quelques membres. Oui, beaneoup.
M. Jules Simoh. Le fait est abaolament iBoonteatable.
Du reste, Messieurs, les adrersaires de la loi qui nous a été apportée Tautre jour, en eombattant la gratuité facultative, referont , sans le vouloir, la démonatraiion que je viens de faire : ils vous expliqueront qa*on va donner aux communes pauvres le moyen de faire pajer leur école par les communes riches, et que les préfsta, pour rendre Técole moins onéreuse aux communes et diminuer 4e nombre de celles qui auront recours à la gratuité absolue, restreindront de plus en plus leur liste aux dépens des indigents.
Vous verrez, quand on discutera la loi, si j*ai été bai prophète. Je vous déclare à Tavance qu'une partie de ma démonstration sera faite par des hommes qui sont bien à Tantipode de mes opinions et qui ne veulent pas même de la gratuité facultative.
Je ne ^irai qu'un mot des objections.
On dit que les pauvres payeront pour les riches.
Je ne tiens aucun compte de cette objection. Ils payeront comme ils payent pour le. culte, pour la justice et pour tous les services publics. Que ceux qui font cette objection n'oublient pas que, grâce à Dieu, l'impôt est proportionnel chez nous, et qu'ils n'oublient pas non plus que, gr&ce à Dieu, il y a beaucoup d'exemptions d'impôts, sans parler des non-valeurs.
On dit aussi qu'on n'attache d'importanoe qn'acz choses que Ton a payées. — Cette objection a quelque valeur, et une valeur inégale, selon les pays. Elle peut être invoquée contre nous en faveur de la gratuité facultative. On conviendra qu'il serait absurde d'en exagérer l'importance.
On a fait d'autres objections très-radicales; on a été
L*£MPRUMT DBS ÉCOLBS 2fll
jusqu'à dir^ que la gratuité était corruptrice. On ne pourrait pas le dire dans cette assemblée sans mériter d'être rappelé à Tordre par M. le président, parce que de pareilles objections portent, non pas' sur une utopie des députés de la gauche, mais sur les lois qui sont en vigueur à Theure qu'il est , sur l'article 36 de la loi de 1850, sur la loi qui vous a été récemment apportée, et sur 2,'752 communes de France qui ont établi la gratuité absolue dans 2,152 écoles de garçons et 2,1*77 écoles de ûlles.
Il y a une dernière objection. Pour celle-là, elle est très-touchante et très-forte ; je ne la signale pas à la Chambre sans une certaine émotion. Je dois vous le dire avec loyauté, avec une loyauté que vous comprendrez, Messieurs, parce que vous l'auriez à ma place : cette objection m'a arrêté pendant très-longtemps moi-même; elle est tirée de la sainteté du sacriâce fait par le père, quand il le peut, pour donner l'instruction à son enfant.
C'est là une sainte et salutaire pensée, salutaire pour le cœur du père et salutaire aussi pour la moralité de la loi. Toutes les fois que les meilleurs sentiments de la nature humaine sont invoqués, lors même qu'on croit qu'ils le sont à tort, il faut les accueillir avec déférence et avec respect.
Mais, Messieurs, savez -vous où je trouve une consolation contre le chagrin qu'on peut éprouver à ne plus douner au père cette occasion directe de sacrifice? C'est dans l'institution de la caisse des écoles qui vous est proposée par la loi déposée sur le bureau du président, il y a quinze jours.
Je ne sais pas si cette loi viendra cette année , je souhaite vivement qu'elle vienne ; je suis très-heureux d'être le premier à féliciter ceux qui ont eu cette pensée, et je les en remercie du fond du cœur, parce que l'institution qu'ils nous proposent est à la fois fé-
2Ti LA POLITIQUK SADICALK
eondeet profondément morale. (Très-bien ! Très-bien!)
E]le est empruntée, Messieurs, au canton de Zurich, dans lequel il 7 a depuis longtemps des caisses d*école qui fonctionnent admirablement et qui sont peut-être la cause de l'incontestable supériorité des écoles do canton.
11 j aura donc dans chaque commune une caisse des écoles, et le père, qui n'aura plus le droit de payer à Tinstituteur la rétribution qu'on exigeait autrefois pour l'éducation de son ûls, pourra porter dans la caisse des écoles l'équivalent de la rétribution scolaire ; il donnera la même direction à son sacrifice. Il saura que cet argent, gagné par lui, épargné par lui, concourt à la prospérité de l'école. Le fils aussi le saura ; il comprendra l'œuvre de son père; il en éprouvera en même temps de la reconnaissance et une honorable fierté. S*il j a dans la commune quelqu'un de ces malheureux enfants à qui la gratuité ne suffît pas, et qui doivent, à sept ans, subir la dure nécessité du travail manuel, cet argent leur ouvrira les portes de l'école, et le père dira à son ûls : Apprends de bonne heure la solidarité humaine; apprends combien il est doux d'être utile à ses frères.
Ne voyez-vous pas naître de l'institution nouvelle les bons sentiments qu'inspire une bonne action noblement et simplement accomplie? (Marques d'approbation.)
Assurément, je n'ai pas traité la question de la gratuité, et je m'en vante; car, si j'avais voulu la traiter à fond, j'avais les mains pleines de preuves. Mais il m'aurait fallu beaucoup de temps, et vous n'auriez peut* être pas jugé à propos de me l'accorder.
La gratuité n'est pas la seule dépense permanente à laquelle nous ayons voulu pourvoir.
Il y a la caisse de retraite, qui est complètement insuffisante.
En 1864, 350 pensions d'instituteurs et d'institu-
l'emprunt DBS liOOLBS 273
trices ont été liquidées. La somme dépensée a été de 2*7,329 francs; la moyenne de chaque pension a été de 78 francs. (Mouvement.) Il y a riûspection.
8,465 écoles n'ont pu être inspectées en 1863, et quand bien même nous aurions un inspecteur par département, il aurait à inspecter, en moyenne, 184 écoles par année. Or, 80 arrondissements sont dépourvus d'inspecteurs, et la loi nouvelle aggrave les devoirs de ces utiles et respectables fonctionnaires, en soumettant à rînspection des écoles libres, mais subventionnées.
Il y a les écoles primaires supérieures.
Messieurs, nous avons voté unanimement, il y a quelques jours, la loi nouvelle sur l'enseignement secondaire professionnel, mais j'ose dire qu'une grande partie de la Chambre a pensé que nous faisions le plus facile, au lieu de faire le plus nécessaire. Il est évident que nous ne pouvons pas nous passer du rétablissement des écoles primaires supérieures. Elles ne sont qu'ajournées, et ajournées faute d'argent. Nous avons voulu, par notre amendement, leur en donner.
Il y a les cours d'adultes, les cours de dessin qui se propagent de tous côtés et qui se propageront davantage, quand vous leur donnerez au moins le local et la lumière.
Il y a enfin l'enseignement des filles.
Quelque désir que j'aie d'abréger à cette heure avancée, permettez-moi, Messieurs, d'insister un moment sur l'instruction des filles.
Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit tant de fois de l'insuffisance du traitement des institutrices. Même la nouvelle loi ne propose pour elles qu'un traitement de 400 francs, et de 500 francs pour les institutrices de première classe.
Elle ne pense pas à augmenter les écoles normales
274 LA POLITIQUE SADIOALB
poarlee âlles.Or^toos ceux qui oonnaisBentriastraetioii Bavent bien qa*il n'y a pas d'écoles sans penonnei enseignant, et qu'il n'y a pas yéritablement de penonnei enseignant sans écoles normales.
Je mets sous toi yeux la compositioii du senriee des écoles normales pour les garçons et pour les filles. Vous allez voir sur-le-champ la différence :
11 y a pour les filles II écoles normales, 53 cours normaux ; en tout 64 écoles avec 1,201 élèves.
Pour les garçons, 76 écoles, .7 cours normaux, 24 écoles stagiaires; en tout 107 écoles et 3,359 élèves.
Voilà où nous en sommes. Cette différence constitue une injustice criante, et je n'ai pas l'intention assurément de répéter devant vous ce que j'ai dit déj& plusieurs fois, et, je crois, avec votre assentiment; c'est cet assentiment même qui me dispense de recommencer mes exhortations en faveur de l'égalité absolue que je voudrais voir établie dans l'instruction entre les garçons et les filles...
M. Jules Favbb et plusieurs autres membres. Trèsbien ! très-bien I
M. JuLBS Simon. Non-seulement parce qull j a égalité de droit, mais surtout parce que la morale est plus intéressée à l'instruction des filles qu'à celle des garçons. (Nouvelle approbation sur les mêmes bancs.)
Mais, puisque je parle spécialement des écoles noiv males, vous me permettrez bien de dire qu'elles ne sont pas faites seulement pour les filles qui se destinent à l'enseignement; elles doivent tenir lieu- d'écoles secondaires et même d'écoles supérieures pour les filles. 11 n'y a pas pour elles d'autre enseignement que celui des écoles primaires. On apprend aux garçons un grand nombre de connaissances élevées, et quand une fille a ajouté h rinstruetion primaire quelques arts d'agrément, on dit que son éducation est faite et qu'elle a été bien élevée. C'est une erreur, c'est un malheur.
X'Bia^tDHT ]>B8 iOOLXS 275
SaTes-TOQS, Mesaieurt, qael est le premier intérêt de notre pays anjourd'hai? Je ne crains pae d'être désa- Toné quand je dirai qae le pins grand intérêt du pays, c'est que les mœurs publiques j soient relevées avec les mœurs de la fiimille. (Très-bien! très-bien I)
Voilà le premier, voilà le plus vrai, voilà le plus saint de tous les intérêts; un intérêt qui, quand il sera satisfait, amènera toutes les réformes et tous les bonheurs après lui.
Eh bien! quel est le moyen d'arriver à ce résultat? C'est par les femmes, Messieurs, que vous restaurerez les mœurs de la famille. (C'est vrail très-bien I) ~ Combien de fois ne l'ai-je pas dit en parlant aux ouvriers? Combien de fois ne leur ai-je pas répété qu'il n'y avait, en dehors de la famille, ni véritable repos, ni véritable plaisir ; que la place de l'homme était là où est son devoir; qu'il fallait fuir le cabaret et s'accoutumer à chercher la consolation et le bonheur auprès de ses enfants? Nous l'avons tous crié sur les toits à tous les ouvriers.
Mais , permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas seulement par des paroles , par dee conseils, par tous les encouragements dont nous pourrons disposer, c'est par des exemples que nous devons travailler à la restauration des mœurs dans le pays. Oes exemples, savons-nous les donner? Valons-nous mieux que les ouvriers? Nous cherchons d'autres plaisirs : ils sont plus raffinés; sont-ils plus nobles? Où est le remède? Il est peut-être dans une éducation plus élevée donnée à nos filles. Elles sont nos égales ou nos supérieures par le cœur; donnons-leur une instruction digne d'elles et de nous. Compagnes de nos sentiments , qu'elles le soioni aussi de nos pensées. (Vif mouvement d'approbation]
On félicitait un prince, qui laissera un grand nom dans l'histoire de l'Orient, des réformes qu'il avait accomplies et de celles qu'il projettait. On lui disait qu'il avait
276 LA POLITIQUE BÂDICÂLB
transformé TÉgypte ; qu'il avait fait des hommes de ses sujets. « Oui, répondit-il, nous sommes des hommes pour la bataille ou pour les affaires; mais, quand nous rentrons chez nous, nous sommes seuls. »
C'est là, Messieurs, une pensée profonde. Pour moi, je ne crois pas être sorti un instant de mon sujet en vous recommandant la création de ces écoles supérieures de allés qui nous donneront peut-être, si nous le voulons^ des générations de femmes comparables à celles qu'ont connues nos pères, capables de penser, capables déjuger comme nous, capables de nous relever dans nos défaillances morales, et toujours au niveau 'des idées les plus élevées, comme elles sont au niveau des sentiments les plus nobles.
Yoilà les dépenses permanentes auxquelles nous voulons pourvoir par notre amendement.
La ville de Paris dépense par année 5,401,000 francs pour ses écoles ; c'est là un chiffre honorable et considérable. Eh bieni ce n'est pas assez.
M. le préfet de la Seine trouve que ce n'est pas assez ; il trouve qu'il n'a pas assez d'écoles, il a le projet d'en créer de nouvelles en grand nombre, et comme nous ne sommes pas accoutumés à le louer ici, je trouve cette occasion de le faire, et je le fais avec plaisir et empressement. (Rires d'assentiment auprès de l'orateur.)
J'ai répondu, Messieurs, à ceux qui ne veulent pas faire d'emprunt et à ceux qui trouvent notre emprunt trop considérable ; j'ajoute seulement que, si l'on veut diviser en plusieurs annuités, nous y consentons, et que si l'on veut ou si l'on peut prendre l'argent nécessaire sur des économies, au lieu de le demander à l'emprunt, nous en serons ravis.
J'ai maintenant à montrer que nous ne pouvons pas rester dans la situation où nous sommes ; je ne vous demande pour cela qu'un quart d'heure.
L'bHPBUNT DBS éCOLBS 2*77
Pourquoi si peu? Parce que y arrivé à cette partie de mon plaidoyer, je crois yraiment que je m'adresse à des hommes convaincus.
Messieurs, je pourrais vous parler de Tenquéte que j'ai faite pendant vingt ans dans les écoles du pays; mais je puis invoquer une autorité bien autrement puissante que la mienne.
J'ai sous la main, nous avons tous sous la main, les résultats de l'enquête solennelle entreprise sous la direction du ministre par tous les membres de Tuniversité. Nous l'avons tous lue et méditée. Je ne vous en rappellerai pas les résultats ; il me suffira d'en extraire trois chiffres, d'une importance capitale, et de les citer sans commentaire.
Voici le premier. En 1863, sur 4,018,42*7 enfants de 7 à 13 ans, 3,133,540 fréquentent les écoles : il y a un déficit de 844,887.
Je s^is très-bien qu'on peut atténuer ce chiffre par diverses considérations que je m'abstiens de discuter; fût-il réduit de moitié, 400,000 enfants illettrés, c'est déplorable; fût-il réduit au quart, 200,000 enfants illettrés, c'est effrayant, et sachez que, malgré toutes vos atténuations et tous vos efforts, vous ne descendrez jamais jusqu'à ce chiffre de 200,000. Voilà le premier emprunt que je fais à l'enquête.
Voici le second. Sur 519,285 élèves sortis des écoles primaires en 1863, 80,794 avaient une instruction complète, 234,255 savaient lire, écrire et compter, 124,330 lire et écrire seulement, 70,386 ne savaient absolument rien.
Troisième chiffre : en 1862, sur 100 conscrits, 27.49 pour 100 ne savaient ni lire ni écrire. La même année, sur 100 mariages, 28.54 hommes et 43.26 femmes n'avaient pu écrire leur nom. La conclusion, je ne la tirerai pas moi-même, je vais vous la lire :
918 Jék POLITIQUE RAmOàT.l
« Il est acquis que près du tien de nos eonaorits ne savent pas lire; que 36 pour 100 des conscrits sont incapables de signer leur nom ; que plus du cinquième de nos enfants ayant J'âge scolaire, et dont l'absence de l'école a été constatée pour 1863, ou bien n*j sont pas allés, ou ont cessé trop tôt de s'y rendre , ou même n'y n'y ont jamais paru. *»
Qui parle ainsi, Messieurs? Il n'y a pas d'homme sérieux en France, il n'y a pas de patriote qui ne le sache. J'ai pris cette conclusion dans le rapport de M. le ministre de l'instruction publique. Ce que je cite ici textuellement , je l'ai lu avec la France, avec l'Europe entière dans les pages du AtonUeur, dans un rapport que l'empereur a approuvé , et dont il a permis la publication. Voilà où je l'ai lu. Personne ne peut nier ces faits, Messieurs; il est impossible de les nier, il est impossible de se les cacher, il est impossible de les tolérer. Il y a un faux patriotisme qui consiste à cacher ses plaies et un vrai patriotisme qui consiste à les constater et à chercher aies guérir. (Vive adhésion auprès de l'orateur.)
Maintenant voulez-vous un autre témoignage? Je le prends dans le verdict du jury de l'Exposition uniververselle de 1862. Là, on avait un concours pour les écoles primaires, et chaque peuple arrivait, apportant ce que j'appellerai sa vraie richesse, c'est-à-dire les trésors conquis sur l'ignorance dans ses écoles. Eh bien ! le verdict a donné le premier rang à la Prusse, au ZoU- Terein, à la Suisse, aux États du Nord. Ainsi, comme le disait très-bien, dans une occasion récente, un homme de cœur et de talent que j'ai devant moi, noua qui sommes à tant d'égards le premier des peuples, nous qui assurément sommes aujourd'hui la puissance prépondérante de l'Europe, en matière d'instruction primaire nous tombons au rang de puissance, de second ordre. Pouvons-nous, devons-nous le supporter?
L*BMP£UliT DBS ÉOOLBS 3^9
M. GlàuhBizoin. Nous sommes encore bien plus bas en fait de liberté. (Rumeurs.)
M. Jules Simon. On croit nous répondre en disant : Nos écoles sont plus fréquentées qu'elles ne Tétaient il j a dix ans, et par conséquent, en suivant le simple progrès des choses, nous arriverons dans dix ans à n*avoir plus qu'un nombre infiniment restreint de conscrits qui ne sauront ni lire ni écrire.
Je veux encore vous lire la réponse, et comme l'auteur est ici et qu'il m*écoute , s*il veut en réclamer Thonneur, je suis prêt à le lui rendre.
« Sur 100 garçons âgés de 13 ans en 1863, 10 n'ont pas mis le pied à l'école, 12 en sortent ne sachant pas lire, sachant à peine lire ou ne sachant que lire, 23 ne sachant que lire et écrire, 55 sachant lire, écrire et compter. »
Conclusion : dans huit ans, cette génération donnera, comme la génération actuelle, 28 illettrés sur 100 conscrits. Et ce n'est pas une présomption morale, c'est une déduction mathématique.
Il me reste à invoquer un dernier témoignage. Je crois que c'est sur la proposition de M. Bouher, ministre d'Étatj qu'a eu lieu la création d'une commission d'enquête pour l'enseignement professionnel. Le rapport qui précède la publication de l'enquête est de lui, si je ne me trompe, et lui fait le plus grand honneur.
L'enquête a été présidée par M. Béhic, et je n'oublierai pas de signaler à la Chambre que le ministre assistait en personne à toutes les conférences, sachant bien qu'il ne pouvait remplir une fonction plus importante, ni faire un meilleur emploi d'un temps qui appartient au pays.
Voici, Messieurs, le témoignage de M. Maignien : « L'enseignement dans les écoles de Paris est trèsfaible. >*
Le témoignage de M. Bernot, de Lille : « Les ou-
vriers entrent trop vite à Tatelier, peu ont reçu l'instruction primaire; ils n'en sentent pas même le besoin. «
Le témoignage de M. Bader, de Mulhouse : « Il y a une lacune entre Técole primaire et l'école professionnelle. »
Le témoignage identique de M. Marguerin, Thabile directeur de l'école Turgot.
Le témoignage particulièrement significatif de M. de Commines de Marsilly^ l'un des fondateurs de la société industrielle d'Amiens : « A un concours que nous avons établi pour les chauffeurs, 32 se sont présentés, 1 seulement savaient lire. "
Voilà les témoignages qu'on a recueillis dans l'enquête, et il n'y en a pas eu de contraires.
On a appelé les hommes les pins compétents au ministère; on les a interrogés, et ils ont répondu comme le jury de 1862 et comme le ministre de l'instruction publique.
Voilà les faits, voilà la vérité.
Ce serait une triste et douloureuse chose que d'entendre contester des faits que je sais vrais et que je vois de mes yeux comme je vois cette Chambre, de les entendre contester dans un pays où le premier pouvoir public s'est honoré en les constatant authentiquemeut. Ce serait en quelque sorte vouloir lutter contre la misère en en détournant les yeux, tandis qu'il faut la regarder au contraire avec des yeux à la fois compatissants et résolus.
Le scandale de cette négation ne nous sera pas donné. On pourra nous dire qu'on a besoin d'attendre et qu'il faut laisser encore pendant quelque temps saigner la plaie.., (Murmures sur plusieurs bancs.) Mais on ne voudra pas nous dire , on n'osera pas nous dire que la plaie n'existe pas. (Très-bien ! autour de l'orateur.)
Je termine là mes observations, non ^as qu'il ne m'en
L*EMPRtJNT DBS iCOLBS 281
reste encore it faire, mais je me retiens, je regarde l'heure et je m'arrête.
Il faut cependant que je vous rappelle que l'instruction est un droit ou tout au moins l'instruction élémentaire. C'est la seule richesse, — on ne le dira jamais assez, — qu'on puisse répandre sans que ceux qui la répandent s'appauvrissent. Celui qui, possédant la science est assez favorisé ou assez heureux pour pouvoir la répandre aux autres, augmente son propre savoir en le partageant. Plus la science donne de rayons, plus elle est puissante à son foyer. (Très-hien ! trèsbien !)
Je dis donc. Messieurs, qu'il y a un droit pour le peuple, et par conséquent un devoir pour l'État. Je répète, après l'empereur, que tout le monde doit savoir lire dans un pays de suffrage universel. Il ne manque pas d'esprits sérieux pour soutenir qu'il aurait fallu apprendre à lire à tous les citoyens avant de leur donner le droit de voter. Je ne le pense pas, savez-vous pourquoi ? C'est que le moment où tous auraient su lire ne serait peut-être jamais venu. Mais il n'y a pas un homme sincère qui ne dise : Puisqu'à l'heure qu'il est tout le monde a le droit de voter, hâtons-nous, ne perdons pas une minute, donnons à tous la capacité de voter avec connaissance de cause. Tant que vous ne l'aurez pas fait, il y aura quelque chose d'inintelligent dans la force du suffrage universel. Il doit être l'expression de la raison publique, et tant qu'il ne sera pas exercé avec capacité et intelligence il paraîtra à beaucoup d*esprits le triomphe.de la majorité et l'expression de la force. (Approbation autour de l'orateur.)
Enfin, considération, je l'avoue, bien inférieure, mais que pourtant je soumets à votre méditation, on a fait dans ces dernières années un traité de commerce que je regarde comme un service rendu à l'humanité. Nous ne pouvons pas nous dissimuler. Messieurs, que
282 LA. POLITIQUE RADIOALB
ce traité crée et notre commerce et à notre industrie, avec des espérances nouvelles, de nouveaux périls et de nouveaux devoirs. Nous voilà, par ce traité de commerce,, désarmés de toutes les protections factices que la loi nous donnait et obligés désormais de lutter avec nos propres ressources, avec les produits de notre sol, avec les seules forces de notre génie national.
Nous est-il possible, je vous le demande, d'augmenter le nombre de nos mines? de faire que la France ait plus de métaux qu'elle n'en a? Non, cela ne nous est pas possible. Où pouvons-nous porter notre ardeur? Nous pouvons travailler sur le personnel de nos ateliers. (Très-bifenl) Nous pouvons perfectionner notre main-d'œuvre en perfectionnant nos hommes. Est-ce que quelqu'un viendra me dire qu'en perfectionnant l'intelligence d'un homme on ne perfectionne pas jusqu'aux doigts de l'ouvrier?... (Très-bien I)
Il n'y a pas un atelier qui ne réponde à une doctrine pareille.
L'intelligence est la première force du monde, et c'est le premier outil du monde. (Très-bien!)
Quand on visite des parties reculées de la France où l'on emploie encore des machines grossières, dont le seul aspect semble nous faire reculer en un instant à cinquante ans en arrière, on se demande qu'elle est cette folie de perdre ainsi par sa faute, par la faute de l'outil, la moitié de sa puissance. Et quelle est cette folie, Messieurs, et cette barbarie, de rester aussi à cinquante ans en arrière pour le perfectionnement de nos écoles? Le premier outil, le plus puissant, celui qui invente et crée les autres, qui les perfectionne et qui s'en sert, c'est l'intelligence humaine. (Très-bien !)
C'est dans les écoles que la Fraoce désormais organisera ses victoires. Voilà le véritable atelier où se prépare l'avenir. Nous avons assez de gloire militaire; nous en sommes rassasiés. Songeons à d'autres
L'BMPBUNT DBS ÉCOLBS 283
champs de bataille. Si» dans deux ans, à la prochaine exposition universelle, quand nous verrons tous les peuples apporter chez nous, non pas comme les sauvages d'Amérique des chevelures arrachées aux ennemis, non pas même de nobles drapeaux déchirés par les balles, mais les plus belles œuvres du génie et de la persévérance humaine, si nous sommes les vainqueurs dans cette épreuve solennelle, à qui le devrons-nous? A cette noble armée d'instituteurs qui auront préparé le travail de nos enfants, et à nous-mêmes, si nous savons ouvrir toute grande la main de la France pour le premier besoin de la France. (Vive approbation et applaudissements autour de l'orateur.)