DE L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE
(8 avrU 1865.)
' M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDEB. La parole est à M. Jules Simon.
M. Jules Simon. Je regrette, Messieurs, que M. du Mirai, dans le discours que vous venez d'entendre, ait fait appel aux disseutiments politiques, qui existent entre les divers côtés de cette Chambre.
J'avais Tintention, quant à moi, en prenant, à la un de la discussion et pour quelques instants seulement, la parole dans cet important débat, d'écarter au contraire la politique, et de parler de Téducation comme il convient toujours d'en parler, c'est-à-dire en songeant seulement à ce grand intérêt , qui est assez sérieux et assiez auguste pour que tous les partis le considèrent avec le calme et la dignité qu'on apporte dans l'exercice même des fonctions du père de famille.
Si je voulais citer des autorités parmi ceux qui avant nous, Messieurs, ont demandé, je ne dis pas en Europe, mais en France, et dans notre société contemporaine, l'établissement du principe de l'obligation, j'en citerais un grand nombre dont vous ne pourriez pas dire
qu'elles appartiennent à ce parti que M. du Mirai s*est abstenu par pudeur de qualifier. Je vous citerais des hommes illustres qui ont d'ailleurs persévéramment défendu, en toutes circonstances, les opinioDS à la fois les plus conservatrices et les plus libérales.
Mais je néglige d'abriter derrière de grands noms des principes qui se défendent assez d'eux-oaémes. Ne songeons ici, vous et moi, qu'aux intérêts du pays.
Le premier dissentiment qui nous sépare de nos adversaires est en vérité d'une nature bien étrange : nous différons sur l'appréciation de faits dont nous sommes entourés, que nous pouvons et que nous devons étudier tous les jours et qui viennent d'être l'objet d'une solennelle enquête.
L'année dernière, j*ai eu l'occasion de parler dans cette Chambre de la situation de l'instruction primaire en France, et ce ne fut pas même alors sans une sorte de malentendu. On crut alors qu'eu me plaignant de ce qu'il y a de douloureux dans cette situation, j'avais l'intention de faire une attaque contre le gouvernemefit; mais je dirai. Messieurs, avec la plus grande simplicité et la plus loyale franchise, que rien n'était plus éloigné de ma pensée. Je signalais des faits, je citais des chiffres, et je ne reprochais rien à personne.
Si même j'avais eu un reproche àfaire, je ne l'aurais pas adressé au gouvernement, mais à la Chambre. Ce qui manque à notre instruction primaire, ce n'est pas la bonne volonté de ceux qui la dirigent; c'est la générosité de ceux qui ont le pouvoir d'augmenter son budget beaucoup trop pauvre.
M. Segbts. Je demande la parole.
M. Jules Simon. CommentI pendant une année entière, M. le ministre de l'instruction publique a fait faire par tous ses agents, avec le soin le plus scrapaleux, une enquête de l'instruction primaire ; il a mis sous vos yeux, sous les yeux du pays tout entier, avao
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an courage et une franchise qui rhonorent, les résultats de ce consciencieux examen : et c'est quand nous avons là ses chiffres si douloureusement éloquents» qu'on vient nous parler de notre prospérité et affirmer que la majorité de la Chambre et le gouvernement sont d'accord pour s'applaudir de la situation de notre instruction primaire!
Qu'il me soit permis de dire au moins que le ministre qui a présidé à l'enquête n'en tire pas la même conséquence que vous. (Très-bien!) Je l'ai lue, cette enquête, et plutôt deux fois qu'une ; et je puis affirmer que mon impression sur ses résultats est exactement la même que celle de M. le ministre de l'instruction publique, et j'ajoute à son opinion celle de ces nombreux fonctionnaires qui voient les choses de près, les étudient tous les jours, et qu'on ne peut pas accuser, comme on le faisait pour moi il y a deux jours, de parler sur une question qu'ils ont seulement étudiée la veille. *
Pour moi, sans entrer dans aucune discussion de chiffres, parce que je maintiens qu'il suffirait à tout esprit attentif de lire l'enquête pour se sentir convainci, je répéterai, pour être juste^ que les gouvernements qui se sont succédé depuis 1833 ont été tous zélés pour l'instruction primaire, que si je prenais les ministres l'un après l'autre, j'aurais à distribuer des éloges, nonseulement à ceux qui appartiennent à la politique que je sers, mais à la plupart de ses ennemis; la justice ne me coûtera jamais rien. Je veux croire, je crois que quand on a l'honneur de diriger, dans un grand pays, l'instruction publique, on oublie tout autre intérêt et toute autre passion pour se dévouer corps et âme à cette magnifique tâche. (Très-bien! très-bien.)
Mais cette justice rendue aux hommes ne m'empêchera pas de dire que nous ne pouvons pas, nous ne devons pas nous aveugler sur les faits, et qu'il faudrait
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fermer les yeux à la lumière du jour pour ne pas voir nos misères.
C'est un singulier patriotisme que celui qui consiste à cacher le mal. Ce n'est pas ainsi que j*aime mon pays; je veux lui dire sans ménagement ce qui lui manque, parce que je veux travailler sans relâche à le guérir. Je veux chercher avec mes amis et même avec mes
ennemis ou mes adversaires, les moyens de relever rinstruction en France. Voilà le patriotisme, voilà ce qui est digne de nous, et non pas de venir jeter des passions politiques au milieu d'une discussion pareille. (Très-hien ! très-hien ! )
M. Jules Favbe. Yoilà la modération dont les membres de la majorité nous donnent Texemple.
M. LE président Schneideb. L'interruption n'est pas juste, car aucune passion politique n'a agité ce débat. De part et d'autre on a discuté une question sérieuse de la façon la plus sérieuse.
M. Jules Favbe. Ce n'est pas au moins le premier orateur qui a été entendu.
M. le pbésident Schneideb. Je prie l'honorable M. Jules Favre de ne pas considérer comme une attaque certaines considérations politiques introduites dans une discussion, car sans cela on pourrait se méprendre souvent sur la portée de ses propres discours. {Trè&-bienf très-bien!)
M. Jules Favbe. Je parle à visage découvert, et on peut comprendre.
M. le pbésident Schnejdeb. Il faut savoir entendre avec modération ce qui est dit, de part et d'autre. Je demande que, des deux côtés, on ait de la tolérance, et c'est là ce que j'appelle la liberté de discussion. ( Trèsbien!)
M. Jules Simon. Je ne dirai qu'un mot, Messieurs, sur l'argumentation que vous venez d'entendre au sujet de l'instruction gratuite. Vous comprendrez très-bien
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que, parlant si tard dans la question, je ne peux pas revenir sur des arguments qui ont été très-bien présentés, soit par M. Havin, soit par M. Carnot.
Je me borne à dire que le chiffre de dix-huit millions qui a été contesté, n'est pas, de notre part, une appréciation arbitraire. Nous Pavons pris dans le rapport du ministre de Tinstruction publique à l'empereur. Vous pouvez lire comme nous dans ce document que Tinstruction primaire a coûté aux familles, en 1864, un peu moins de dix-huit millions. Nous en concluons, avec le ministre, qu'il faudrait une dépense de dix-huit millions pour établir l'instruction gratuite ; et nous trouvons que nous ne raisonnons pas trop mal lui et nous.
Cependant, faut-il Tavouer? bien que dix-huit millions puissent suffire à la rigueur, je ne trouve pas, pour ma part, que ce soit un assez beau cadeau à faire à l'instruction primaire ; et si j'étais le maître de trancher dans votre budget, il y a plus d'un gros chapitre dont je diminuerais le total; j'apporterais, par exemple, à nos pauvres écoles si mal dotées, une partie des millions que nous prodiguons à la guerre.
Oui, oui, je l'avoue, quand même vous feriez à l'instruction primaire du pays, et au noble corps des instituteurs, un cadeau de dix-huit millions, je ne vous trouverais pas suffisamment généreux. (Très -bien! Très-bien 1 autour de l'orateur.)
Quant à l'instruction obligatoire, si je tiens beaucoup à en dire quelques mots, après la démonstration claire et péremptoire de mon honorable et cher ami M. Carnot, c'est qu'on nous attribue très-souvent des opinions qui sont, je vous assure, tout à fait contraires à notre pensée. Nous avons beau parler, nous avons beau écrire, rien n'y fait; on veut nous combattre, et on ne veut pas nous comprendre.
Tout à l'heure, par exemple, il m'était pénible d'entendre dire, en parlant de nous, que nous spmmes par-*
S90 !▲ FOLxnqam RiinoAr.»
tisani de je ne Bais quelle liberté saas liznite. Où sont donc ces partisans de la liberté sans limite? Je lès cherche yainement parmi mes amis. Nous ayons la prétention de connaître un peu mieux les conditions de la vie publique. Nous savons que Tordre et la liberté sont inséparables, et que, comme il est impossible de eomprendre Tordre sans la liberté, il Test également de eomprendre la liberté sans Tordre. Ne nous dites pas qae nous sommes les partisans de la liberté sans limite, ear si nous tous répondions que tous êtes des partisans de Tordre sans limite , nous serions peut-être moins ii^'ustes que tous. (Interruption.)
On TOUS disait hier, d'une façon très-précise, qu'il s'agissait de savoir si on pouTait transformer Tobligation morale du père de famille en obligation légale. C'est en effet là la question.
Assurément ce n'est pas Thonorable M. du Mirai, ni aucun des membres de cette majorité dont il fait partie, ni aucun des membres du gouvernement actuel, qui Tondrait nier Tobligation morale du père de famille.
D'un autre côté, je suis d'accord aTec tous pour reconnaître qu'il y a telle obligation morale dans laquelle laloi ne doit pas et ne peut pas intervenir. L'obligation d'instruire son fils est-elle de celles-là? et quand le père manque à son premier devoir, n'en est-il responsable qu'à Dieu, ou doit-il en répondre devant son pajs?
Je dîs^ Messieurs, que, dans des cas graves, la loi française, d'accord en cela avec le sens commun, avec la raison, est intervenue pour protéger le mineur contre son tuteur, et même le fils contre son père ; que Tobligation d'instruire son fils est spécialement et explicitement écrite dans Tarticle 203 du Code dvil. Vousmêmes, vous Tavez reconnu, parce que c'est l'évidence ; etj'jgoute, en me rappelant le suffrage universel, que ce n'est pas un argument indigne, comme on le disait, d'un examen sérieux, que celui qui consiste à prétendre
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que, dans ub pays où le Bortdç TÉtatet le sort de chacun dépendent da jugement de tous, tout le monde est intéressé, et le pays aussi» à ce que le jugement de chacun soit éclairé. (Âpprohation sur plusieurs hancs.)
Je comprendrais très-bien que des ennemis du suffrage universel Tinssent nous dire : « Qu'ayons-nous besoin que tout le monde soit éclairé? *» Mais, songez-y bien, les deux questions sont inséparables. Votre loi fondamentale suppose la capacité et oblige à Tinstruction.
Messieurs, le suffrage universel n'existait pas encore lorsqu'une assemblée française a eu l'insigne honneur d'intervenir dans la direction que le père de famille imprime à l'éducation de ses enfants, et vous devinez tous que je veux parler en co moment de la loi de 1841. J*ose dire qu'on n'a jamais fait ni une loi plus morale ni une loi plus libérale.
Et, ici, il faut que je m'accuse moi-même, car j'ai dit une fois, et je crois que c'est dans cette Chambre, que ce qui honorait le plus le gouvernement des dix-huit années, de 1830 à 1848, c'était d'avoir fait la belle et glorieuse loi de l'instruction primaire : j'aurais dû glorifier en même temps, au même titre, la loi de 1841, loi protectrice de la véritable liberté, puisqu'elle est protectrice de la santé et de rintelligence des enfants.
Quelques membres. Très-bien ! Très-bien I
M. Jules Simon. Cet\e loi de 1841 se résume dans ces deux points : empêcher le père de famille de faire travailler son enfant dans les manufactures avant l'âge de huit ans; et contraindre les directeurs des manufactures à envoyer leurs apprentis tous les jours dans l'école jusqu'à l'âge de douze ans, ou jusqu'à ce qu'ils sachent lire et écrire.
La voilà dans ces deux points, tout entière.
Messieurs, ce que l'on a fait alors, uniquement pour les enfants employés dans les manufactures, nous de-
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mandons que, dans le même esprit, et dans un intérêt devenu beaucoup plus désirable depuis rétablissement du suffrage universel, on le fasse pour tous les antres enfants. Nous ne voulons pas d*exception d'ans cette guerre à Tignorance, et nous demandons que le législateur de 1865 ait assez de cœur et d'intelligence pour suivre jusqu*au bout la voie que, en 1841, on s'était contenté d'indiquer. (Très-bien I très-bien !;
J'entends bien qu'on nous dit quelquefois que nous demandons l'impossible, et on nous le répétait encore tout à l'heure; on nous disait : Il j a des familles qui ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l'école, et cela pour deux rai^ns, Tune parce qu'elles n'ont pas l'école à leur portée, l'autre parce que le père a besoin du iravail de son enfant.
En vérité, je ne saurais faire aucun cas de la première de ces objections. Si elle peut être opposée à quelqu'un, c'est à vous! (Exclamations.) C'est à ceux du moins qui résistent à l'établissement de nouvelles écoles, et non pas aux pères de famille qui en réclament.
Un membre. Qui donc refuse les écoles nécessaires?
M. Jules Simon. Quant à la seconde raison, croyezvous qu'elle n'existait pas en 1841, lorsque les hommes de cœur qui ont fait la loi sur le travail des enfants dans les manufactures ont décidé qu'ils ne seraient jamais admis avant Tâge de huit ansi II sufdt d'être allé dans les villes manufacturières et d'avoir causé avec les mères de famille pour savoir combien de fois cette limite est attendue avec anxiété, quels efforts désespérés on tente tous les jours pour y échapper. Hélasl je le sais bien, c'est le besoin, c'est la misère présente; et c'est précisément contre les excitations de cette misère présente que le législateur de 1841 a réagi, dans son courage et dans sa sagesse. Il a pris en main la cause de l'avenir, comme c'était son devoir, et comme
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c est aujourd'hui le nôtre. (Approbation sur quelques bancs.)
Maintenant, Messieurs, je vous signale un fait en passant ; et je voudrais bien que, laissant de càié, pour un moment, les sentiments qu'on éprouve involontaire^ ment lorsqu'on entend parler un adversaire, sentiments bien naturels et contre lesquels je ne réclame pas, vous voulussiez me considérer un moment non plus comme un homme politique, mais comme un homme d'école qui a passé trente ans de sa vie à s'occuper de ces matières.
Je pense, Messieurs, que le législateur de 1851 a eu parfaitement raison de limiter le temps de la classe pour les apprentis, et de croire que deux heures par jour pouvaient suffire à leur instruction. Les faits ont justifié son attente. Nos longues classes qui durent cinq heures par jour, ont le tort d'être inutiles, même pour les enfants que.d'autres travaux ne réclament pas, et elles ont le malheur d'être un véritable supplice, surtout pour les enfants des campagnes accoutumés à vivre au grand air et au soleil. Est-il surprenant qu'ils se laissent renfermer malgré eux dans Técole, qu'ils la quittent avec empressement, comme s'ils quittaient une prison, et que le souvenir de ce long ennui diminue pour eux l'intérêt de l'étude? Pourquoi, si quelques heures suffisent, et si les parents ont besoin d'une plus longue surveillance, ne prolonge-t-on pas les récréations et les travaux manuels? Il faut songer à la santé du corps autant qu'à celle de l'esprit : il faut rendre l'étude facile, et l'école aimable. (Marques d'approbation sur quelques bancs.) '
Il me reste à réfuter une objection très-grave ; je n'en dirai que quelques mots; mais je vous supplie de les prendre en bonne part, dussiez-vous ne pas partager mes sentiments.
On nous reproche de blesser la liberté de conscience,
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et de compromettre la liberté, la dignité du père do famille.
Je déclare qno quand on nous accuse ainsi, on ne tient pas compte de nos amendements, de nos écrits, de nos paroles; on se crée je ne sais quels fantômes tout exprès pour les combattre, et pour se donner le droit, comme on le faisait tout à l'heure, par des allusions et des sous-entendus, de nous transformer en communistes.
Laissez-là ces chimères dont on a trop abusé, et puisque vous nous combattez, combattez-nous nousmêmes!
Le dirai-je, Messieurs? Si la liberté de conscience me paraissait menacée par notre amendement et par notre doctrine ; si aujourd'hui quelqu'un se levait dans cette enceinte, et portait la conviction dans mon esprit, je donnerais à l'instant un grand exemple : après avoir, pendant vingt ans, défendu le principe de l'instruction obligatoire, dans la chaire, à la tribune, dans mes écrits, le jour où elle me paraîtrait contraire à la liberté de conscience ou à la dignité du père de famille, je dirais hautement : Je me suis trompé! (Trèsbien! Très-bien!)
S'il j a uner chose au monde dont je me sente absolument incapable, c'est de faire un pas contre la liberté de conscience, contre la dignité et l'autorité du père de famille. { Très-bien Très-bien ! )
Mais veuillez examiner ce que nous vous demandons; faites-nous la grâce de nous prendre au pied de notre parole; si nous avions une demande à faire, nous la ferions sans hésiter, quelle qu'elle fût. C'est notre coutume; vous le savez bien; nous nous faisons un orgueil d'aller toujours aussi loin que notre pensée.
Nous blessons la liberté de conscience! Oui, je connais ces attaques et je sais d'où elles viennent. Elles viennent de ceux que nous avons entendus, en 1846
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et en 1847, parler àes écoles de TÉtat, en les appelant des écoles de pestilence. J'étais alors, Messieurs, un de ces maîtres, dont on calomniait renseignement.
Je ne veux défendre ni Tancienne université, à laquelle j'ai appartenu pendant vingt ans et à laquelle j'appartiens encore du fond de mon cœur; ni l'université nouvelle que je crois uniquement dévouée à ses devoirs, intelligente de la liberté, et intelligente de Tordre. J'en connais l'esprit, je l'ai reçu de mes anciens ; je l'ai enseigné à mon tour, je l'ai vu pratiquer autour de moi, et j'ose dire qu'il n'y a pas de corps en France qui mérite plus que celui-là d'être honoré pour ses doctrines, pour son enseignement, pour sa conduite, pour son amour loyal et intelligent de la liberté et de l'ordre, pour son dévouement et son abnégation. (Approbation sur plusieurs bancs. )
Mais est-ce que nous vous demandons, est-ce que nous pensons seulement à vous demander de rendre à aucun degré l'école obligatoire? Où est celui qui a fait cette demande ? Qui donc a voulu que tous les enfants fussent envoyés dansles écoles publiques? Qui a dit cela? qui a paiié d'une obligation de ce genre? C'est vous qui en parlez, vous qui comptez les quarante mille procèsverbaux, les gendarmes en réquisition, les prisons pleines de pères de famille! Soyez donc justes : nous ne demandons rien de tout cela, nous ne consentons à rien de semblable. Nous faisons une demande, en vérité bien simple pour être ainsi combattue : prenezla simplement comme nous la faisons. Nous voulons que, quand il est établi par la notoriété publique qu'un père manque à ses devoirs, et que pouvant donner rinstruction à son fils, il ne la lui donne pas , alors, alors seulement, la société puisse intervenir, et encore dans quelle limite? dans quelle douce et modeste limite ?
Ce tt est pas seideiiieiit sotre anendevieiii qu'il faut
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entendre : Thonnête homme qui tous parlait, à la fin de la séance d'hier et dont je suis fier d'être Tami depuis si longtemps a été un moment ministre de Finstruction publique. ( Interruption. ) Il a apporté à la représentation nationale un projet de loi qui a été discuté, sinon voté. J'ai été moi-même alors un des commissaires, et, je crois, le rapporteur de la loi devant la Chambre. Eh bien! avons-nous demandé alors cette inquisition dont on fait un épouvantail? Rappelezvous le langage de M. Carnot à la séance d'hier. Il ne vous parlait pas même d'une répression; il tous parlait d'un avantage à donner à ceux qui auraient fait instruire leurs enfants. C'est une idée qui depuis longtemps a préoccupé de très-bons esprits, et je pourrais vous citer des manufacturiers dont les noms sont bien connus de plusieurs de nos collègues, et qui ont fait des efforts précisément pour que, dans la loi sur le recrutement militaire, on vînt en aide par des exemptions et des réductions de service à la loi sur l'instruction publique.
M. Havin a été plus loin ; il a été jusqu'à vous proposer une pénalité, qui n'est ni la prison, ni l'amende, une pénalité qu'il a regardée comme plus douce et qui est peut-être aussi sévère. Pour moi, je l'avoue, ce n'est pas sans émotion que je me déterminerai à faire intervenir dans une loi la privation des droits politiques; je crois qu'il faut habituer les populations à regarder l'exercice de ces droits comme le symbole même et la plus parfaite expression do la dignité de citoyen. Disons-le donc franchement, cette pénalité est grave. Seulement nous ne l'appliquons qu'après avoir épuisé les voies de douceur, en donnant au coupable le temps et les moyens de s'amender, en l'entourant de toutes les protections de la loi. Quand la notoriété publique signale la négligence d'un père, faisons- nous intervenir aussitôt une autorité administrative chargée de pro-
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noncer sur lui cette condamnation redoutable de la diminuiio capîtîs? Non, certes, et jamais nous n'admettrons qu'à notre corps défendant, et comme battus et vaincus, l'existence d'une autorité administrative qui prononce une peine.
Avant de prononcer aucune peine, nous faisons comparaître le père prévaricateur devant ses juges, qui, pour cette fois, ne prononcent aucune peine. Ce n'est pas que nous respections en lui sa propre dignité de père, puisqu'il s'en est dépouillé lui-même, mais nous rendons cet hommage à la dignité des autres pères de famille, qui s'étend encore sur lui et qui le protège. Nous voulons donc qu'il soit d'abord appelé, et que là, en présence du magistrat de la commune, en présence des hommes élus par leurs concitoyens, il explique comment il se fait que, pouvant donner l'éducation à son fils, il manque à un devoir si sacré. On commencera par lui apprendre son devoir : combien d'hommes ont besoin qu'on fasse pénétrer la lumière dans leur conscience ! S'il invoque sa misère, l'éloignement de l'école, rindignité du maître, on entrera dans ses raisons ; on les réfutera s'il se trompe; s il est dans le vrai, on lui viendra fraternellement en aide. Doutez-vous que ces magistrats, ces amis, ces voisins, ces pères de famille, devenus des juges, ne s'empressent d'unir tous leurs efforts, de recourir à la persuasion, et, s'il le faut, aux sacrifices, pour lui rendre possible, et môme facile, l'accomplissement de son devoir?
Ce n'est qu'après un long délai, après la démonstration absolue d'un mauvais vouloir invincible, que l'autorité protectrice de l'enfant et de l'État, avec publicité, avec débats contradictoires, avec recours, pourra prononcer enfin cette peine de l'interdiction des droits politiques. La voilà, dans son horreur, cette législation draconienne ! Et cette peine de lïnterdiction des droits politiques, où la prenons-nous, je vous prie? Dans le
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caractère même du délit. Rappelez-vous, Messieurs, ce que je disais tout à Theure de Tintérôt d'un pays gou- Terné par le suffrage universel. Est-ce que vous le niez? Est-il quelqu^un qui puisse le nier? Personne n'y songe, depuis le premier jusqu'au dernier d'entre vous. S'il est vrai qu'il importe à TÉtat que tous ceux qui ont le droit de voter en aient la capacité, c'est une conséquence naturellement indiquée que de priver de son droit politique le citoyen qui, par sa faute, non par la faute de l'État, condamne à l'incapacité son propre fils. C'est la logique elle-même, c'est le bon sens, c'est la nature qui parlent pour nous.
Je me borne à ces quelques observations dans une discussion déjà longue et presque épuisée par mes honorables amis.
Cependant il ne m'est pas permis de m'asseoir sans vous rappeler qu'il s'est passé, depuis Tannée dernière, un événement d'une certaine importance. La France entière, et je ne dis pas assez, le monde sait qu'à la suite de cette enquête si étrangement interprétée tout à l'heure, celui qui l'avait faite et qui en a tiré des conséquences diamétralement opposées aux vôtres, l'a publiée, avec ses conclusions, dans l'organe officiel du gouvernement. Je ne veux pas intervenir dans ce qui a pu se passer du soir au matin, j'honore hautement ce qui a été fait le matin, je ne veux pas blâmer ce qui a été fait le soir; maisje dis que quand un gouvernement a laissé une journée entre la déclaration de ce que nous appelons un droit, sans être pour cela des communistes, — et si nous l'étions. Messieurs, que dites-vous de la compagnie que le Moniteur nous aurait donnée? — quand, dis-je, il s'est passé une journée entre cette déclaration et la deuxième, le pays a le droit de dire que cet événement peu ordinaire ne doit pas demeurer à l'état d'énigme.
Outre ce fait, qui est capital, il 7 a une dédaration
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dans le discours de la couronne; il j en a une dans votre propre Adresse.
Croyez-Tous que je rapporte ces faits pour en faire un thème d'opposition? Non, Messieurs, je m'en prévaux; voilà tout! Il y a plus, je m'en félicite ! je m'en félicite comme père de famille, comme citoyen et comme homme d'école.
Les écoles de mon pays, l'éducation primaire dans mon pays, ont fait un pas par ce triple symptôme.
Je voudrais bien voir, en vérité, qu'une Chambre française vint dire, que, quand un ministre a pu publier un pareil rapport, quand l'empereur a prononcé de telles paroles, quand de tels vœux sont sortis ici de toutes les poitrines, je voudrais voir qu'une Chambre française vînt déclarer que tout cela n'aboutira à rien, et que l'instruction primaire restera indéfiniment dans la condition déplorable où elle se trouve. Je réclame le bénéfice de vos promesses; je l'invoque, je l'attends avec une ferme espérance.
Je ne puis pas me dissimuler, en effet, que si l'instruction primaire n'a pas été suffisamment aidée et favorisée, il y a un mouvement considérable dans tous les esprits, et dans les hommes du gouvernement» comme parmi nous, pour demander qu'on fasse enfin à l'intérieur la guerre à l'ignorance.
Plusieurs membres. Très-bien I Très-bien I
M. JuLBS Simon. Je trouve dans les ateliers un élan superbe. Je vois partout les ouvriers, ceux qui savent lire, et ceux mêmes qui ne savent pas, demander qu'on les instruise. J'ai vu pleurer des hommes de soixante ans, en me disant qu'ils ne savaient pas lire. (Mouvement en sens divers.) J'ai vu des ouvriers qui savaient lire demander à grands cris qu'on multiplie les ooors publics, et qu'on en ouvre sur toute la surface de la France. L'élan est donné. Loin de marchander les éloges à ceux qui entrent dans cette carrière, je suis
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heureux de pouvoir élever la voix au milieu de vous pour les en glorifier et pour les en remercier.
Mais il ne faut pas s'arrêter en chemin ; il faut que ces cours puissent dans quelques années, attirer tous les ateliers et se répandre dans les campagnes comme dans 1(?3 villes.
Ce sera, croyez-moi, la part de notre génération et de notre siècle. Nous n'avons pas eu la joie d'assister comme nos pères à la grande réforme sociale. Nous n'avons pas eu, comme eux, à renverser la Bastille; nous n'avons pas, comme eux, à triompher de préjugés séculaires; nous n'avons pas, comme eux, à établir qu'il n'y a point de classes, et qu'il n'y a plus que des hommes et des citoyens; mais nous avons vu d'autres merveilles. Chacun sa part, et notre siècle n'est pas le moins riche! Si je racontais les miracles que la science a accomplis de nos jours, si je montrais ces locomotives qui dévorent l'espace, ces machines qui remuent des mondes, ce fil électrique qui conduit la pensée en une minute d'un bout de l'Europe à l'autre, voilà, vous dirais-j j, le triomphe de la pensée sur la matière, voilà la grande gloire de notre temps, son grand bonheur que nos descendants nous envieront.
Ce n'est plus le sang, c'est la science qui nous le donne! Eh bien! il reste une autre gloire à conquérir : c'est d'écouter ces mille voix qui sortent des ateliers et qui demandent que l'éducation soit versée à pleins bords, et que, dans ce grand pays qui si longtemps a mené le monde,. il ne reste plus d'autres ignorants que ceux qui le seront par leur faute. Faisons cela, Messieurs, donnons, ayons la gloire de donner ce couronnement, je ne dis pas à l'édifice de la constitution, non, mais à l'édifice de la révolution française. (Vives marques d'approbation sur plusieurs bancs* — Applaudissements autour de l'orateur.)