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NOTRE « CONTR'UN

Déclaration des devoirs de l'homme en société. — Distinction de la politique cl de la morale. — Les parasites de l'individualisme français : les quatre Etals confédérés. — Vers le Roi de France.

... A la fin de 1897, peut-être encore en janvier et février suivants, celui qui devait être le fondatour de Y Action française, M. Henri Vaugeois, était 1res assidu, impasse Ronsin, aux séances de l'Union pour l'Action morale, alors comme aujourd'hui dirigée par M. Paul Desjardins, quelque peu présidée par M. Gabriel Séailles et patronnée de haut par M. Ferdinand Buisson. M. Vaugeois rencontrait là une curieuse foule d'israélites et d'étrangers, mêlés de ces Français de famille italienne, allemande, anglaise, Scandinave, suisse, nègre ou turque, qui se prétendent communément de « doubles Français ». Gomme dans la

1. D'après le Correspondanl du 10 mai 1908. — Ce chapitre a été écrit en collaboration avec M. Lucien Moreau.

comédie de M. Maurice Pujo, les Nuées, le principal objet des travaux de cette Union était de « donner une morale à la France. » M. Axel Constierne y collaborait avec M. Daniel Ventre sohn.

L'impasse Ronsin s'était placée sous l'influence de doctrines assez complexes, mais non très divergentes : prédication de J.-J. Rousseau, spinosisme, kantisme, Emerson, Ibsen, Tolstoï, et l'école protestante de Renouvier. Pour instruire l'individu à tirer de lui-même sa propre règle, on commençait par s'efforcer de le délivrer de toute loi ne venant pas directement de lui. La loi « extérieure » est de pure contrainte, de pure immoralité : on peut donc la subir, on ne peut pas l'accepter et la loi intérieure, qui mérite seule le nom de Loi morale, reste subjective à chacun, ne s'impose que par elle-même : elle se déshonore et s'annule aussitôt qu'elle fait appel à une autre autorité que la sienne.

A cette révolte méthodique contre les règles correspond l'exaltation du dieu intérieur. Toute prohibition, toute entrave ou limite étant traitée en adversaire si elle ne sort pas du vrai fond, du seul fond de la conscience qui la reçoit, et si l'examen établit qu'elle émane du « dehors » (religion ou société, famille ou État), au contraire, l'inquiétude, les murmures, l'élan du cœur ou le frisson

l'individu contre la France 67

des nerfs, quelque trouble ou perturbatrice qu'en puisse être la cause, bénéficieront d'une prévention favorable; de plaln-pied, cela aura droit à la sympathie, au respect, comme les vraies voix de la conscience, celles qui disent : Fais, Ne fais pas, celles dont le règne obéi mérite d'éveiller autant d'enthousiasme et plus d'admiration que « la vue du ciel étoile »...

Ce culte exclusif et réfléchi de la spontanéité individuelle, joint au mépris de tout le reste, doit être désigné par son nom d'individualisme : tant pis pour les commentateurs qui mettent sous ce mot toute espèce de choses (égoïsme ou même héroïsme !) hormis ce qu'il signifie réellement.

A rétablir, à rapprocher les noms de choses on en comprend mieux les rapports : l'individualisme religieux s'appelle la Réforme ou le libre examen; l'individualisme politique s'appelle la Révolution; l'individualisme dans l'art, c'est le Romantisme. Tout cela, au vrai, ne fait qu'un. Si le grand intérêt de la vie se réduit à l'apport individuel de chaque être humain, quel qu'il soit, que valent les lois, les moeurs, les institutions, les coutumes? Cet héritage social est mauvais au fond, la transmission héréditaire est funeste. Les produits élaborés et filtrés par la suite des générations ne peuvent compter pour grand'chose : il convient, il est juste, il est noble et brillant de recréer le monde à chaque matin, il est beau d'y recommencer à discuter et à vérifier indéfiniment tout, langues et prosodies, codes politiques et

constitutions religieuses. Le recommencement vaudra d'autant plus qu'il se fera sur une table rase; avant de construire l'idéale cité, on doit d'abord balayer toutes les réalités anciennes. Elles encombrent indûment le terrain : la destruction devient le premier en date de tous les devoirs.

Les hommes qui propageaient de telles doctrines étaient pour la plupart des bourgeois fort rangés, très souvent éducateurs officiels de notre jeunesse, pourvus de situations sociales et d'honneurs : ainsi la destruction qui venait d'eux ne pouvait alarmer personne. Et, d'autre part, élèves et maîtres se croyaient parfaitement détachés de ce que la parole ou l'action peuvent mettre en morceaux : la liberté d'espril étant leur unique devise, ils s'interdisaient avec stoïcisme les attachements particuliers du cœur ou de la pensée. En dehors du siège de la conscience morale, tout était déclaré parfaitement indifférent, même la branche sur laquelle ils se trouvaient assis : or, ils la sciaient de leur mieux.

Entre 188b et 1897, bien peu, parmi les jeunes gens qui se piquaient de ne point retarder, purent échappera cette influence des Diogènes respectables, des nihilistes bien vêtus : bien peu furent d'un

autre bord que Ravachol et Emile Henry. Le catholicisme, de sa nature, eût dû combattre ces tendances : pourtant de jeunes catholiques furent touchés en grand nombre et contaminés plus ou moins. Nos partis de droite eux-mêmes, irréductibles en apparence, se trouvèrent intérieurement affectés. Pouvait-il en être autrement? Ce que l'on respirait impasse Ronsin n'était que l'extrait concentré d'une atmosphère plus ou moins diffuse partout ailleurs, et qu'avait bien favorisée la littérature poético-philosophique du xixe siècle à peu près entier. On n'appartient pas impunément à une patrie abaissée et surmenée par cent années do révolutions et, de guerres; pour que la volonté de réaction surgisse, il faut que le sentiment de la dépression soit devenu intolérable : vers 1890, on était déprimé, mais on n'en ressentait pas encore te malaise.

Le jeune Français cultivé n'en était pas à mépriser sa nationalité, ni sa classe originelle, ni son petit pays natal. Il se contentait de ne pas songer à cet ordre d'idées qui ne lui olïrait ni matière à réfléchir, ni point de départ pour agir, ni prétexte d'une œuvre d'art : pures banalités dénuées de tout intérêt! On croyait au contraire utile et significatif d'admirer Kcenigsberg à cause de Kant, Genève en raison de Rousseau, Yasnaïa Poliana pour l'amour de Tolstoï. Admirant l'Étranger de nous arriver de si loin, nos étudiants n'avaient pas l'idée de se dire : o Et nous? Et le cercle natal? » Indifîé-

rence de l'imagination qui n'était pas silence du cœur, car la plupart continuaient d'aimer sans le savoir l'ensemble des réalités tutélaires dont ils éprouvaient confusément le bienfait.

Quelques-uns de ceux qui avaient le plus complètement méconnu le mystérieux dépôt de leur tradition, qui s'étaient le plus pénétrés de morale protestante, d'esthétique juive et de prophétisme international, eurent donc le sujet d'une stupeur profonde, le jour où ils durent se reconnaître avant tout des Français : individualistes peut-être, mais tout d'abord des fils de bons Français et de bonnes Françaises prêts à sacrifier l'individualisme pour la patrie ! L'Affaire Dreyfus leur jetait ce trait de lumière. La culture philosophique les avait habitués à rechercher les principes et les raisons des choses : où la foule ne vit qu'un traître à maintenir au bagne et des perturbateurs à châtier, M. Vaugeois et ses amis, M. Pierre Lasserre, M. Maurice Pujo et les autres, commencèrent à distinguer, sous l'émeute hébraïque, la doctrine qui nous dissout depuis les Droits de l'Homme et le décret de Le Chapelier; ces anciens « Compagnons de la vie nouvelle » sentirent qu'ils optaient pour la France réelle contre l'idée politique et morale qui tour-

mente l'Europe depuis la Réforme, et qui empoisonne la France depuis la Révolution.

Si l'on pouvait renouveler et rendre tout à fait intelligible le langage archaïque de La Boëtie — en le retournant, — il faudrait dire que nos amis rédigèrent, alors, en quelque sorte, le Conlr'un du xixe siècle mourant. Ils formulèrent la protestation éclatante non pas seulement contre le juif ennemi des Français, mais contre l'individu ennemi de tous les individus qu'englobe la société, cojatre YUn, contre l'unité individuelle adoptée pour mesure, pour règle et critère de tout. Le jour où des Français cultivés et intelligents se déclarèrent favorables à la sentence judiciaire prononcée par un tribunal délibérant à huis-clos contre un être humain dont ils ne pouvaient juger eux-mêmes la cause puisqu'ils n'en avaient pas le dossier, ces Français ne se contentèrent pas de réagir contre un préjugé ancien et profond que toute leur vie intellectuelle avait créé et soutenu en eux : ils rompaient aussi avec la pensée directrice de la Révolution, ils rédigeaient le premier article du symbole contre-révolutionnaire, — la Déclaration des drvoirs de l'homme en sociélé.

Devoirs qui ne commandent pas de regarder toute décision de justice comme infaillible et éternelle, tout jugement régulier comme irrévocable et impossible à reviser : mai? devoirs qui interdisent de crier ou de croire à l'erreur judiciaire sans

en avoir de fortes raisons. Devoirs qui n'enseignent pas à être inhumain, mais qui veulent qu'on se montre d'abord clément, bon et pitoyable pour le corps social dans lequel et par lequel subsistent les milliers et les millions d'êtres humains les plus proches de nous l.

Telle était, en ces années 1897 et 1898, l'importance du cas Dreyfus : en se posant, il posait le cas de conscience du siècle. Prendre parti pour la société contre Dreyfus, contre l'individu, contre YUn, c'était se mettre en mesure de retrouver la morale et la politique des beaux siècles antérieurs, morale et politique tellement oubliées qu'elles en furent toutes neuves. Dans l'agitation d'une guerre civile fermenta une renaissance de philosophie politique.

M. Vaugeois, M. Pujo, M. Lasserre, ne le reconnurent peut-être pas tout de suite, mais leur adversaire le vit pour eux. Car c'est au nom des principes individualistes, reçus jusque-là pour indiscutablement vrais, que l'adversaire les somma de revenir au parti qui s'y conformait en sacrifiant la pairie entière à un simple doute en faveur de Dreyfus, de YUn. Et l'adversaire ne se trompait

1. Sur les faits concrets de la cause Dreyfus, et sur leur valeur juridique et morale à l'époque dont je parle, on peut se reporter à ma préface du Joseph Reinach historien, de Henry Dutrait-Crozon (Sav aète, éditeur)

pas : si rien n'est plus sacré au ciel et sur la terre que le corps vivant d'un individu quel qu'il soit, il n'est pas besoin d'un doute sérieux, ni de l'ombre même d'un doute, pour remettre en question une condamnation prononcée : du fait même qu'elle est, la condamnation est suspecte; le condamné est sympathique du fait qu'il est un condamné. La société qui condamne est la vraie coupable. Voyez ce que les romantiques ont fait et ont dû faire de l'ancien res sacra miser. Relisez les Misérables, les Derniers jours d'un condamné de^ Victor Hugo. L'échafaud est injuste, parce qu'il est l'échafaud. Et de même, le bagne. Donc, une revision est-elle demandée, par le premier venu et pour qui que ce soit, de piano cette revision doit s'imposer, et les non- révisionnistes ne peuvent être que des cœurs durs et des esprits étroits; pour obtenir cette revision, des excès seront légitimes, la passion aura raison, la violence sera le droit. Si l'individualisme est vrai, il sera juste et bon de tout secouer, de tout ébranler et bouleverser pour effacer la condamnation de n'importe quel individu : désorganiser l'opinion, l'armée, les lois et l'État, détruire la paix, la défense et la sécurité de la nation, tout est légitime pour Lui. Un certain nombre de braves gens à l'esprit faux ou bien faussé par cette doctrine devaient être dociles aux suggestions intéressées des meneurs protestants, étrangers, francs-maçons et juifs; ils n'hésitèrent point n pratiquer ces maximes absurdes : elles s'impo-

saient avec une rigoureuse logique; et, pour les rejeter, il eût fallu d'abord abir.donner le principe individualiste et libéral.

C'est d'ailleurs ce qu'abandonnaient, de leur côté, plus ou moins résolument, plus ou moins consciemment, les millions de bons Français qu'un instinct de conservation nationale opposait au parti de Dreyfus. Mais l'individualisme n'existait dans la masse qu'à dose faible et combattue. Au lieu que, en réagissant avec la masse contre les plus graves préjugés du xixe siècle, les dissidents de l'impasse Ronsin changeaient leur axe intellectuel, leur centre moral. Ils durent donc s'examiner sur une réaction si imprévue et si radicale. Il leur fallut savoir où ils allaient, d'où ils venaient, reviser leurs convictions anciennes, analyser leurs conceptions nouvelles...

Analyser tout en vivant, étudier tout en bataillant, ce fut, dès l'origine, le programme des anciens tenants de l'Action morale, devenus les fondateurs de l'Action française.

Aurait-on mieux fait de ne point combattre avant d'avoir achevé l'analyse?

Mais jamais, depuis que le monde est monde, on n'attendit d'avoir une idée claire pour agir. L'oiseau qui sort du nid et prend son vol fait une pétition de principe, enseignent de graves

manuels de philosophie; et tous les traités de tactique commencent, paraît-il, par un aphorisme de Napoléon : « On s'engage, et l'on voit après. » La Ligue de la Patrie Française s'était opposée à la Ligue des Droits de l'Homme; au Comité de l'impasse Ronsin, dont l'action voulait être morale, c'est-à-dire, en langage kantien, « individualiste », s'opposa le nouveau comité, dont l'Action voulait être Française. Donnons à ces verbes de volonté tout leur sens : tendance, avec conscience, délibération et définition de plus en plus nette du but. Le nationalisme instinctif de Y Action française n'était pas plus éclairé que celui de la Patrie Française : mais il tendait à s'éclairer. Il ne s'écartait pas du champ de bataille, il y portait seulement le goût de mieux viser, de frapper à la tête, de rallier les intelligences. C'est en pensant à cet effort que M. Maurice Barrés écrivait dès 1899 : « // n'y a aucune possibilité de restauration de la chose publique sans une doctrine », et c'est pour correspondre à cette parole que l'Action française essaya pour la première fois de définir sa direction.

Rien n'est plus saisissant que la page des tâtonnements dans le Premier Faust. A mesure que le vieux solitaire de Gœthe prend, éprouve et rejette successivement les termes de « Verbe », d' « Esprit », de « Force », destinés à traduire le texte sacré dans sa chère langue allemande on se représente les efforts successifs de la pensée

sincère. La première formule que donna l'Action française, certain soir de novembre 1899, ne serait pas moins suggestive. Trois points y étaient posés comme fondements essentiels de l'accord, et, sur les deux premiers (nature sociale de l'homme, nécessité moderne des nations pour l'Humanité), on n'a jamais rien eu à changer par la suite. L'Action française n'a pas varié davantage sur le début de l'autre article : « Entre Français, toutes les questions pendantes, tous les problèmes diviseurs doivent être coordonnés et résolus par rapport à la nation. » Mais elle ajoutait alors que « les groupements naturels des Français doivent se faire autour du commun élément national », et ce terme encore si vague d' « élément » était éclairé aux lignes suivantes de manière à laisser voir un tâtonnement assez grave. « Par-dessus leurs sentiments », disait-on, « les Français doivent se classer suivant le plus ou moins de profondeur et d'intensité de leur foi française. »

Se classer d'après l'intensité de leur foi française ! En quoi les patriotes ainsi distribués et classés auraient-ils pu découvrir et formuler une solution à la crise? Pareil programme se ressentait des méthodes subjectives de l'impasse Ronsin : on prétendait se compter sur des sentiments, au lieu d'envisager les choses ou les idées qui déterminent les sentiments; on parlait de l'opinion des Français, et non pas des besoins réels de la France. Quelques mois de réflexion, et la nécessité de préciser (pour écarter des objections

spécieuses), suffirent à dégager la formule définitive. Le vague « élément national » cité plus haut fit place â un terme net, celui qu'on trouve partout, depuis, dans les publications de l'Action française, celui qu'on pourrait appeler le commun dénominateur auquel ont été ramenés tous les problèmes à résoudre : l'intérêt national.

« Un vrai nationaliste place la patrie avant tout; il conçoit donc, il traite donc, il résout donc toutes les questions politiques pendantes dans leur rapport avec l'intérêt national; avec l'intérêt national, et non aveu ses caprices de sentiment ; avec l'intérêt national, et non avec ses goûts ou ses dégoûts, ses penchants ou ses répugnances ; avec l'intérêt national, et non avec sa paresse d'esprit, ou ses calculs privés, ou ses intérêts personnels. »

Aimer la patrie, croire aux destinées de la patrie, ne suffit donc ni à chaque nationaliste, ni au chef de la nation; il ne suffit pas à ce dernier d'être le fondé de pouvoir du sentiment national. Il lui faut la notion profonde des intérêts de ses nationaux, non de quelques-uns seulement, mais de tous, des nationaux vivants, des nationaux à vivre; il lui faut le pouvoir de défendre au besoin la France éternelle contre le caprice ou l'avidité de quelques-uns, ou de beaucoup, ou même de l'ensemble des Français d'une époque, — absolument comme on défend la chasse contre les chasseurs ou la pêche contre les pêcheurs : car la somme des intérêts particuliers, ou même des intérêts collectifs français, ne donne pas du tout

l'intérêt général de la nation française, qui est parfois tout autre, et qui doit toujours prévaloir.

Pour appliquer correctement ces principes, pour mener à bonne fin des études où l'analyse du réel observable se compliquait à chaque instant de généralisations délicates, il fallait de toute nécessité récuser constamment l'obsédant fantôme de la morale, de la morale individualiste étudiée sous Kant, en Sorbonne ou bien à l'impasse Ronsin. En examinant la structure, l'ajustage et les connexités historiques et sociales, on observe la nature de l'homme social et non sa volonté, la réalité des choses, et non leur justice : on constate un ensemble de faits dont on ne saurait dire après tout s'ils sont moraux ou immoraux, car ils échappent de leur essence à !a catégorie du droit et du devoir, puisqu'ils ne se rapportent pas à nos volontés.

Comme il y eut des phénomènes purement chimiques ou physiques dans l'organisation d'un Descartes ou d'un saint Vincent de Paul, toute société se construit suivant des nécessités naturelles dont il s'agit de connaître exactement l'essence, non d'affirmer ou de contester la justice et le bien fondé. Nous ne savons s'il est juste qu'un fils ne puisse choisir son père, ou qu'un citoyen soit jeté dans une race avant d'avoir manifesté le libre vœu de sa conscience. Nous savons que les choses ne sont pas maîtresses de se passer autrement. Est-il juste qu'une opinion bien intentionnée, quand elle est absurde, puisse perdre un État? Peut-être, mais, pour le salut de cet État,

l'important ne sera point de décider si la chose est juste, mais de la connaître pour l'éviter, L'infaillible moyen d'égarer quiconque s'aventure dans l'activité politique, c'est d'évoquer inopinément le concept de la pure morale, au moment où il doit étudier les rapports des faits et leurs combinaisons. Telle est, du reste, la raison pour laquelle l'insidieux esprit révolutionnaire ne manque jamais d'introduire le concept moral à ce point précis, où l'on n'a que faire de la morale; il a toujours vécu de ce mélange et de cette confusion, qui nuisent à la vraie morale autant qu'à la vraie politique. La morale se superpose aux volontés : of, la société ne sort pas d'un contrat de volontés, mais d'un fait de nature.

C'est ainsi que Vaugeois se trouve amené à s'écrier un jour : « Nous ne sommes pas des gens moraux. » Et, à le bien voir, il est impossible de rien faire de plus moral que cette honnête distinction entre deux ordres que l'on confond malhonnêtement.

L'évolution politique des « moralistes » repentie et leur étude du salut public et de l'intérêt national purent être hâtées par la rencontre qu'ils avaient faite d'un compagnon nouveau, d'une origine et d'un passé très différent du leur. A l'avantage d'être royaliste, il ajoutait cette particularité d'être un adversaire très ancien, très constant et très déterminé de cette Union pour

l'Action morale d'où ses nouveaux compagnons provenaient. Il avait critiqué, dès 1892, l'opuscule fondamental de M. Desjardins dans les colonnes de la Gazelle de France; il avait mené de vives campagnes dans la Revue encyclopédique et la Revue bleue contre la troupe des « cigognes », comme on appelait ces néo-chrétiens. Il en avait dénoncé le cosmopolitisme littéraire, l'individualisme politique et moral. L'affaire Dreyfus, qui s'était encadrée comme à point nommé, dans ses prévisions, n'apportait aucune modification dans sa vie intellectuelle et, sans négliger les faits il<i la cause en discussion, il en traitai! volontiers comme d'une doctrine. « Dreyfusien », disait-il, plutôt que « dreyfusard »; « dreyfusianisme » plutôt que « dreyfusisme ». Sa discussion se décomposait presque toujours en trois temps; il montrait d'abord aux partisans de l'innocence qu'ils ignoraient les faits connus de l'Affaire et qu'ils ne pouvaient donc prétendre à se prononcer sur les faits restés inconnus; — puis il rattachait leur pensée directrice, d'où leur injuste précipitation dérivait, aux Droits de l'Homme, à Kant, à Rousseau, à la Réforme, tous éléments dits chrétiens et non catholiques; enfin, il démontrait que cette religion de l'anarchie divinisée nous était prêchée, conseillée et parfois imposée en fait par de puissants agrégats historiques ou ethniques intéressés à nous supplanter dans notre patrie.

Sur ce dernier point, il ne fut pas difficile de

tomber d'accord entre un royaliste ayant beaucoup vécu dans les milieux républicains et des républicains patriotes qui n'avaient qu'à se souvenir de leurs fréquentations de l'impasse Ronsin et de la Sorbonne. Ils avaient vu à l'œuvre le groupe juif, étranger par définition aux races françaises, et le groupe protestant, ce dernier Français par ses origines, mais qui se détache de siècle en siècle de la civilisation nationale pour se pénétrer des influences anglo-germaniques : monde fermé et retranché, fort par sa communauté d'intérêts et de rancunes, sinon de foi, surtout par l'harmonie de ses principes religieux et moraux avec les principes politiques du régime établi 1. Entre le juif et le protestant, leur servant de syndicat ou de bureau d'.afïaires, s'étend le groupe maçonnique, ses domesticités et ses convoitises. Vient enfin le groupe des «métèques)', souvent juifs, souvent protestants, souvent maçons, souvent aussi dépourvus de tout lien personnel avec ces trois communautés, mais liés entre eux par le fait d'ignorer, de méconnaître, ou de haïr à l'unisson les sentiments et les intérêts de notre pays.

Ces étrangers sont peu nombreux (tout au plus neuf cent mille). S'ils s'attribuent une extrême

1. Je rappelle ici le mol synthétique de M. Waldeckliousseau au pasteur de Sain t-É tienne, Je 12 janvier 1902 : ■ 11 existe une entente naturelle entre le régime républicain et le cuit", protestant, car l'un cl l'autre reposent sur le libre examen. »

supériorité d'esprit, d'activité et de valeur morale sur l'ensemble de la multitude française, ils n'ont jamais donné le moindre commencement de preuve de cette prétention. Il est inexact que le juif soit supérieur par la vivacité de l'intelligence ou l'esprit de suite aux Français. Ni les mœurs ni l'esprit critique du protestant ne témoigne non plus d'aucun avantage sérieux. La franc-maçonnerie ne représente pas davantage une élite, et ce n'est point la fine fleur de leurs habitants que nous envoient l'Angleterre et la Suisse, l'Allemagne et l'Asie- Mineure, la Belgique et le Portugal, même quand nous habillons les nouveaux citoyens en secrétaires d'ambassade ou en directeurs du haut enseignement. Us nous dominent, c'est certain. Méritaient-ils de nous dominer? Ou cette conquête peut-elle s'expliquer autrement?

En vertu de son principe individualiste, la Révolution a relâché ou dissous les liens sociaux des Français : elle a réduit notre peuple à un état de division atomistique, où tout individu vit isolé des individus concurrents. Toutes les sociétés secondaires dont se compose cette société générale, une nation, ont été frappées par le régime nouveau. Les organisations professionnelles sont interdites ou paralysées. La bienfaisance, l'instruction publique, la science même (par la

mainmise sur l'Université et l'Institut), deviennent services d'État. Les provinces sont abolies, les privilèges des villes anéantis, les communes rurales réduites à l'incapacité d'exister, les grandes communes urbaines étroitement assujetties au pouvoir central. Une partie de l'appareil religieux a été fonctionnarisé par le Concordat, et l'effort des gouvernements révolutionnaires n'a cessé de travailler contre la libre association catholique, contre le clergé régulier. Les Congrégations ont pu résister fort longtemps, parce qu'elles avaient affaire à une hostilité très définie et qu'elles possédaient un centre romain. Mais comment la famille française eût-elle conçu la pensée de lutter contre les dispositions obliques du Code civil, ou la province française contre la division du département, ou les corps de métiers français contre la « liberté du travail »? Ces collectivités n'étaient représentées par aucun organe vivant. Des ouvriers souffraient et criaient, des patriotes s'indignaient, des chefs de famille gémissaient, rusaient, trichaient. Mais ces résistances particulières et quelquefois contradictoires contre un mal général engendraient parfois des maux équivalents ou supérieurs; elles ne pouvaient s'opposer à la conséquence directe de cette désagrégation élémentaire : l'ennemi de l'intérieur, à petits pas muets et sûrs, s'emparant des clefs du pays.

La position de cet ennemi au milieu de nous, au milieu de notre société étrangère, le tenait organisé contre nous; les lois révolutionnaires n'enta-

mèrent donc pas les instigateurs et les profiteurs de la Révolution. De profondes sympathies de culture, des affinités mentales et morales indiscutables (Bible et Talmud, culture anglaise, culture allemande, rituel maçonnique), la communauté de position naturelle aux conquérants dans le peuple conquis, tout fédérait ou confédérait ces groupes voisins. La confédération de leurs quatre États (juif, protestant, maçon, métèque) en multipliait la puissance totale, l'or juif consolidant la discipline spontanée, la pensée protestante y faisant régner un certain type d'intelligence, la servilité maçonnique assurant l'exécution du détail, l'essaim volant des métèques établissant les relations et les connivences nécessaires avec l'Étranger, source abondante de renforts et de subsides aussi souvent qu'il en fut besoin.

Gomment la France désorganisée eût-elle résisté à cette organisation aussi solide que souple? Ce n'était pas en tant que France qu'elle se trouvait dominée, mais en tant que nation dissociée; ce n'était pas en tant que juifs, protestants, métèques et maçons que les vainqueurs devaient vaincre, mais en tant qu'armée manœuvrant contre une multitude confuse. Chacun d'eux n'était aucunement supérieur à chacun de nous : mais chacun de nous était seul contre leur force à tous. Il leur était facile de s'emparer des principales forteresses sociales, et bientôt même de l'État centralisé, au moyen duquel ils affermis-

saient encore leur domination. Maîtres de l'État, ils distribuaient libéralement à notre peuple les mirages de l'idée individualiste et démocratique, le dogme du moindre effort et de la consommation sans réserve. Au surplus, la Constitution démocratique avec son régime électif et son système de gouvernement des partis se chargeait de briser ou de dissoudre au profit de c<^s étrangers chaque effort de réaction de la France.

Tel étant le mécanisme de l'occupation et de la conquête étrangère, celui qui l'expliquait et le détaillait de la sorte aux fondateurs de l'Action française en déduisait qu'il fallait naturellement commencer par briser l'État électif qui éternise la servitude en abusant les asservis. Et, selon l'instinct naturel de toute nation qu'opprime une oligarchie, il concluait à une dictature nationaliste. Puis, pour des raisons tirées de la structure et de l'état de la France, de sa géographie, de sa psychologie et de son histore, il établissait que cette dictature devait résider dans une personne et non dans une communauté ; mais, personnel ou collectif, le chef d'une nation, société héréditaire soucieuse de se maintenir, devait être héréditaire, et ce chef historique, capable de représenter dans le temps et dans l'espace l'unité durable et cohérente de la nation, surtout d'une nation exposée à la fantaisie d'unités individuelles plus ou moins étrangères à son génie, à sa tradition, à son sang, ce n'est ni plus ni moins que le Roi de France.

Toute l'Action française se rangea peu à peu à cette vérité.

Ainsi l'Individu, héros des droits de l'homme et héritier légitime de la Réforme, s'étant logiquement tourné contre la France : non moins logiquement le patriotisme français a réagi en emportant et en balayant les idées quatre-vingtneuviennes depuis les profondeurs du mystère des consciences jusques au sommet de l'État. L'idée du Roi conçue comme l'incarnation de notre intérêt général achève le retour, la renaissance et la revanche des garanties suprêmes de la communauté que la démocratie anarchique sacrifiait gaiement à l'intérêt d'un seul. Voilà donc le Contre Un du xvie siècle retourné point par point. La véritable tyrannie est celle de l'étranger et du barbare, et elle s'exerce au profit des sentiments, des intérêts inférieurs. La véritable autorité est libératrice. Elle est, au vrai, le bien public l.

1. L'essentiel de ce chapitre, paru au Correspondant de 1908, sous la signature de Lucien Moreau et la mienne, détermina un bien curieux revirement de pensées chez M. l'abbé Léon Jules, qui en a fait le récit dans Y Aclion française quotidienne du 5 octobre 1912 :

« Après avoir lu et médité l'article du Correspondant, je résolus de le réfuter. Je m'aperçus vite que ce n'était pas chose facile. Le raisonnement était d'une logique très serrée, et surtout beaucoup de questions n'étaient que sommairement indiquées. Pour le surplus, on renvoyait à VEnqutle sur la Monarchie de M.Charles Maurras. J'achetai donc, ce livre et me mis en devoir de l'analyser.

t Je l'analysai la plume à la main, et, je l'avoue, avec le vif désir de le trouver en défaut. Ce travail m'occupa pendant plus d'une année; mais enfin, il fallut bien en

convenir, Maurras avait raison : le parlementarisme, issu de la Révolution, ne pouvait, tant au point de vue historique qu'au point de vue de la logique positive, résister à un examen sérieux. Il fallait en revenir à la Monarchie antiparlementaire. »

M. l'abbé Léon Jules a dit ailleurs : « J'éludiai; je suis devenu royaliste », et il a cru devoir exposer les motifs et les phases de sa conversion dans un livre dont on attend avec curiosité la publication.

Sentiments, Pensées, Circonstances.

Le lecteur, qui a vu la complexité de nos origines philosophiques et la structure composite de notre organisation, a le droit de se demander comment celle-ci a su et dû se comporter en fait. On s'est posé la même question, mais sans bienveillance ni justice. J'ai dû répondre avec dureté, en prenant à témoin un champ d'expérience embrassant déjà neuf années.

Dans un article paru au Correspondant le 10 décembre 1907, M. Etienne Lamy avait, écrit ces lignes étranges :

« Si... je disais aux chefs de /'Action française : « — Vous étiez embarrassés de vos anciennes pa- « rotes, car vous ne pouviez ni les désavouer sans « trahir votre probité politique, ni les soutenir sans « compromettre votre crédit politique. — Je n'avan- « cerai rien de pareil, mais, etc.. »

1. D'après V Action française du 1er février 1908. — Les trois chapitres qu'on va lire défendent les affinités religieuses de V Action française contre d'âpres critiques venues du monde libéral.

Tout en disant très haut qu'on se ferait scrupule de souscrire ou de s'associer à de pures insultes; on n'en fait pas moins circuler cette explication tout à fait honteuse des différences que l'on croit pouvoir relever entre nos dispositions présentes et nos anciens sentiments en matière de religion. Il ne faut pas se contenter de dire que le trait n'atteindrait personne : il atteindrait parfaitement ou l'on devrait parer le coup si l'auteur avait coloré son propos du moindre prétexte.

... Cette offense commise, on se montre aussi magnanime que doucereux, mais en multipliant les imprécisions de langage. La confusion qui en résulte conspire à nous diffamer.

La précision nous justifiera.

« Quelles qu'aient été, à une heure donnée de « leur vie, les pensées des hommes réunis aujour- « d'hui à l'Action française, elles n'ont d'impor- « tance que si elles apparaissent comme l'origine « de sentiments perpétués et devenus la règle de « leur activité présente. Que si ces sentiments ont « changé, ceux d'hier ne sont que des opinions « mortes... »

Si je comprends bien ces deux phrases, la psychologie de M. le Directeur du Correspondant semble poser en principe que les mouvements du cœur, ou sentiments, varient exactement dans la même mesure que la pensée.

La pensée est conçue comme la cause unique du sentiment dans la première phrase; elle est presque

identifiée à lui dans la seconde : les idées, en changeant, changent les sentiments; si les sentiments changent, c'est que les idées ont dû changer, elles aussi...

Cette conversion remarquable est établie d'un pas tellement léger qu'elle peut expliquer le peu de goût de son auteur pour les logiciens et peutêtre pour la logique.

Cela est court, simple, sauvage, mais cola est faux. Ayant à mesurer les variations de Y Action française, il est fâcheux qu'on se soit servi d'un instrument rudimentaire et aussi peu exact. Reportons-nous à l'expérience commune. Kl le montre qu'il est parfaitement possible de changer d'opinion, de pensée, de doctrine sur un objet donné, sans cesser d'éprouver envers cet objet les sentiments qu'il inspirait en premier lieu. Inversement, la réaction sentimentale peut varier, par suite d'une variation personnelle ou du changement des circonstances, sans que les idées, les doctrines aient à changer d'un point.

On est par exemple persuadé que la Fédération des peuples d'Europe est un objet très désirable, d'ailleurs inévitable, auquel tout patriote honm'te homme doit travailler sans dommage pour sa patrie : voilà une doctrine. Mais on vit en parfaite sécurité, l'Europe semble tranquille : voilà des circonstances. Dès lors, on ne songe que mollement à la Patrie, on l'aime mal, on l'oublie un peu : voilà un sentiment. Mais, subitement, les circonstances varient, une guerre éclate, la Patrie

est mise en danger ou en deuil : le sentiment se modifie,

- Naguère ainsi je dispersais

Sur l'univers, mon cœur français, Maintenant j'en suis économe.

Pour que cette révolution morale s'accomplisse, est-il indispensable que la doctrine change? Fautil, pour écrire ces vers, pour nous résoudre à économiser notre cœur français et pour y concentrer notre amitié du genre humain, avoir renié ou réformé notre conception des États-Unis d'Europe? En fait, cela peut se produire, mais non point nécessairement: la doctrine peut subsister, dans un inviolable cristal, et présider de haut à l'évolution d'un sentiment patriotique, la veille encore endormi et pâle, devenu maintenant une passion ardente et qui, accru, excité et multiplié, se remet au premier plan de la vie du cœur, règle le langage et pousse à l'action, non sans imposer à l'une et à l'autre un ton, un rythme, une couleur, un impétueux mouvement. La variation extérieure a suffi pour faire varier la fibre sensitive; les circonstances ont touché l'âme sans avoir eu besoin d'ébranler la pensée, ce dont il serait vain de se montrer surpris : la doctrine, composé stable, n'a pas à être émue par les tremblements du milieu; au contraire, le sentiment, selon sa fonction, son droit et son devoir, reflète la variété des conditions et la différence des temps.

Comme M. le Directeur du Correspondant, en

traitant des « hommes réunis à l'Action française » vise uniquement notre gauche dont je fais partie, il ne saurait être question ici de ce qu'il nomme abusivement les doctrines de l'Action française : il parle d'une doctrine, nullement politique, simplement philosophique, historique, religieuse, dont j'ai le droit de dire qu'elle m'est presque uniquement personnelle et, dans cette mesure, qu'elle ne regarde que moi, qu'elle n'engage que moi, ne traduisant nulle autre opinion que la mienne. Sous le bénéfice de cette distinction précise que je lui pose, il m'est facile de répondre à son attaque en l'invitant à mieux concevoir, non seulement pour moi, mais en toute chose, le rôle respectif des idées, des sentiments et des circonstances. Les variations qu'il a pu observer chez moi sont de sentiment. Elles s'expliquent par les circonstances. Quant aux doctrines proprement dites, on ne relèvera aucune variation importante depuis tel de mes livres paru en 1906 jusqu'à tel autre plus ancien de douze années entières. De leurs préfaces comparées se dégage un même fond d'opinions. Mais, émue par des spectacles très différents, cette pensée unique s'est traduite sur deux modes très divers. Un pur libertin semble dicter le premier livre; dans le second, le ton est grave et sérieux, l'accent est profond.

Pourtant, en 1894, non plus qu'aujourd'hui, nulle équivoque n'était permise au lecteur, et, dans un cas comme dans l'autre, les esprits attentifs étaient prémunis. Quand la sécurité apparente do l'Église donnait aux raisonneurs la liberté d'une

exposition d'idées pures, dont aucune ne paraissait devoir entraîner des suites violentes, cette paix générale ne m'empêchait point d'ajouter, çà et là, à d'extrêmes vivacités de pensée, de doctrines ou d'humeur, les marques explicites d'une grande piété politique et morale pour le vaisseau extérieur et l'âme intérieure du catholicisme. Plus tard, quand cet anticatholicisme nouveau que nous avons vu naître à prix d'or dans Paris a commencé à se réaliser en décrets, en lois et même en émeutes, quand les plus nobles institutions de l'Église, attaquées ensemble, rallièrent à leur défense, je ne dirai pas tout digne Français, ni tout homme civilisé, mais même tout homme de cœur, j'ai fait alors ce qui me parut devoir être fait : en m'acquittant le moins mal possible de ce devoir, j'ai pris aussi les précautions qui me paraissaient nécessaires contre toute méprise de l'optimisme bienveillant; bien des catholiques de mes amis m'assuraient quelquefois que mon désir de netteté était de luxe, mais ils ne sont point arrivés à m'empêcher de spécifier — sans scandale ni dessein de forfanterie, et certes avec autant de tristesse que de simplicité — ma qualité réelle d'étranger à leur foi.

Dans le premier de ces deux moments de l'histoire contemporaine, les passions de ma pensée ne se firent pas jour sans réserver les droits certains de l'ordre catholique dont j'ai toujours reconnu et confessé le prix *; dans les calamités nouvelles

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