‹ La Politique religieuseChapitre 55 sur 92 · D'après V Ad ion française du 1er février · texte numérisé non relu

D'après V Ad ion française du 1er février

petit nombre qui, en matière de vie morale, al préféré le faire au dire, la pratique à la théorie.

Cette, petite élite existe.

Il subsiste des originaux pour rêver que la chevalerie vaut mieux en actes qu'en paroles et pour trouver hideux un certain verbiage qui flétrit la générosité en la professant. Pure affaire de pudeur personnelle. Il faudrait certes se garder d'en tirer un système, non plus que du sentiment opposé. Le génie d'expansion du bien est une des forces de la nature humaine. Et ce génie, à certain degré de puissance, aime aussi, très passionnément, se taire et se cacher. Il est difficile de dire ce qui vaut le mieux. 11 est facile de ne pas se prononcer. Mais — avant d'accuser de parcimonie ou de sécheresse les hommes qui refusent d'enguirlander d'hyperboles aussi vaines que générales la confuse tribu des faibles, des vaincus et des nécessiteux (qu'on se garde d'ailleurs de désigner précisément, que l'on recherche moins encore et que de bruyants amateurs de miséricorde civique évitent volontiers quand ils les voient passer dans la vie), — peut-être serait-on équitable et même prudent de suspendre un pareil verdict jusqu'à ce que l'on sache bien si des faibles réels, des vaincus nominatifs, des nécessiteux en chair et en os n'auraient pas eu l'occasion de recevoir abondamment, auprès des bons samaritains qu'on malmène, ces services publics qu'un vocabulaire un peu sec n'avait pas paru annoncer.

— Je vous entends, mais, si elle est telle, celte

pratique vous met en contradiction avec votre doctrine...

On ne trouverait pas l'objection ou la concession (charitable après tout !) indiquée explicitement dans l'article du Correspondant, mais elle est tellement conforme à la manière de l'auteur que pour répondre à celui-ci il faut écraser cellelà. Plaçons-nous à son point de vue. Établissons quelle est la position de l'Action française touchant la fonction politique des plus pures valeurs individuelles : le sentiment et la vertu.

Ces valeurs sont des éléments indispensables. Nous n'avons jamais eu la prétention plutôt naïve de nous en passer. Au contraire, nos doctrines et nos méthodes les postulent toujours; seulement, d'après nous, il ne suffit pas de nourrir ce sentiment ou de pratiquer ces vertus n'importe comment : justement parce que ce sont de puissantes guerrières, elles doivent être postées à une place utile, si l'on veut qu'elles luttent avec succès.

Pour déterminer cette place, des effusions sentimentales ou l'éloge de la vertu ne seraient que d'une utilité médiocre. Gomme toute recherche qui tient à aboutir, notre étude a dû se plier à une méthode sévère. Elle a donc commencé par le commencement, qui était d'isoler son objectif et de faire abstraction du reste. Ce reste, on ne le détruit pas, on ne le nie pas : on le réserve. On le retrouvera intact tout à l'heure, et c'est même ce reste négligé, mis à part, pour la commodité

et la netteté du calcul — comme on néglige les zéros, en nombre égal, au dividende et au diviseur — c'est ce reste (dont M. Lamy prend inutilement la défense) qui aura tout le profit de l'opération.

En effet, ces vertus dont on aura pesé et calculé l'emploi vaudront plus quand on saura mieux quel parti en tirer et quel usage en faire; ce sentiment dont nous aurons fait une abstraction momentanée, afin de savoir quelle organisation lui est le plus favorable, recueillera le bénéfice de ce travail de topographie sociale. Quand la froide, quand l'importune et désagréable analyse aura saisi les conditions d'une défense heureuse de la patrie ou d'un accord durable de l'Église et de l'État, à qui reviendra le produit de la double besogne? Oui en emploiera la formule? Qui recueillera l'avantage tout entier? Le sentiment patriotique et le sentiment religieux.

En fait, le sentiment se retrouve donc à la fin et au but des plus inhumaines de nos études. C'est quelque chose. Ce n'est pourtant pas tout. Pour abréger, j'omets d'examiner si ce qui fait l'objectif final de notre œuvre n'en est pas aussi le commencement. Car enfin... V amour pour principe l II est à présumer que, si l'amour de la Patrie ou de l'ordre social ou du genre humain ou de Dieu n'avait pas été dans leur cœur, les « hommes de Y Action française » ne se seraient pas dérangés. Ce que je veux faire observer, c'est que le sentiment Lient une place bien ignorée, ou bien méconnue, jusque dans la manière dont s'exprime le résultat de nos plus grides spéculations. Com-

Biêuothec

ment notre contradicteur n'a-t-il pas pris garde à ceci? Lui qui parle de notre « dialectique », comment n'a-t-il pas vu que le sentiment en est le nerf et que même il en est, si l'on prend les mots à la lettre, la loi et le rythme profond?

Le sentiment fournit nos mineures constantes.

Le premier examen de nos paroles et de nos écrits aurait bien dû l'en avertir. N'aurait-il jamais lu ce que M. de Montesquiou en a écrit avec sa clarté ordinaire? Toutes les fois qu'il nous arrive d'établir une démonstration, notre point de départ invariable est une hypothèse faite en vue de parler au cœur, hypothèse qui prend ou l'appui ou l'attache sur quelque sentiment que nous supposons vif et fort chez nos auditeurs ou chez nos lecteurs.

Ainsi, pour les conduire au roi, avons-nous dit aux patriotes : « Si vous voulez vraiment le salul de voire Pairie... »; aux nationalistes : « Si vous tenez à secouer le joug de l'étranger de l'intérieur... »; aux antisémites : « Si vous désirez terminer le règne des Juifs... »; aux conservateurs : « Si la préservation de l'ordre public est plus forte chez vous que vos divisions, vos préjugés, vos prudences... »; au prolétariat de la grande industrie : « Si Corganisation sociale vous paraît vraiment plus nécessaire que tout... »; aux catholiques enfin : « Si votre volonté tend bien à triompher des persécuteurs de l'Église... » Selon nous, chacun de ces divers vœux est un chemin qui doit aboutir à la monarchie.

Rien de plus facile que de montrer, par notre

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examen de la situation — si complet et si rigoureux qu'on ne Ta jamais discuté — comment le roi seul pourra rendre au catholicisme sa liberté, à l'ouvrier nomade un statut vraiment social, à la fortune acquise l'influence publique, aux conservateurs la protection et le contrôle que leur doit l'État, à l'antisémitisme la victoire prompte et paisible, aux nationalistes fiançais leur délivrance des métèques, à la Patrie entière la sécurité et l'honneur. Mais la portée de chacune de ces argumentations régulières, quelque puissante qu'elle fût au point de vue formel, s'évanouirait au point de vue pratique, nos hypothèses seraient réduites à l'état de prémisses mortes, si elles ne correspondaient à des sentiments réels et vivaces, si le patriotisme, le nationalisme, l'antisémitisme, le désir de l'ordre et de la conservation générale, l'aspiration syndicaliste et enfin la foi catholique n'existaient pas, ou faiblissaient, ou manquaient de ressort. Otezlcs, et vous enlevez la raison d'être de notre œuvre, les sources d'énergie capable de la réaliser jusqu'au bout. Ces sentiments forment si bien le cœur, le centre de notre doctrine, que c'est uniquement en leur nom qu'il nous paraît possible de demander au public français d'abord son audience et son attention, ensuite le sacrifice de ses idées fausses, de ses nuées, puis l'abdication de son dangereux titre de roi nominatif, fictif et constitutionnel, enfin l'action directe en faveur du vrai roi.

On dira que notre attention donnée aux puissances de sentiment ne se voit pas beaucoup. Mais est-il nécessaire qu'elle se voie? Et, avant toute chose, est-ce qu'il ne s'agit pas d'agir? Le sentiment le plus puissant n'est pas celui qui multiplie les effusions pour se mettre en vue, c'est celui qui, en toute chose, conduit à faire aussi bien que possible ce que l'on fait. Tel le jongleur de Notre- Dame qui jonglait de son mieux pour la Vierge Marie, l'analyste doit commencer par analyser avec soin, le critique par critiquer. Cela, avec une sévérité implacable. L'indulgence pour des systèmes contraires au vrai ne serait pas bonté de sa part, mais lâcheté grande. Des raisons frivoles et superficielles, le battage philosophique, le charlatanisme oratoire, trahiraient l'intérêt public et rendraient aux Français le plus offensant de tous les hommages. Nudité, netteté, justesse, voilà nos devoirs stricts, et plus la vérité ainsi serrée et poursuivie sera dévoilée toute pure, plus la recherche aura été œuvre d'amour.

Certaines lubies n'ont qu'un temps. On cessera bientôt d'admettre que c'est aimer les hommes que de les laisser s'engager « librement » dans la première impasse venue et que c'est au contraire montrer un cœur de roche que s'épuiser à leur indiquer le chemin, à leur prêcher l'utile emploi de leurs forces et à leur répéter qu'il importe, tout justement parce qu'on traîne après soi de grands intérêts et qu'on dispose des plus nobles ressources de l'âme, de ne pas les tromper de

voie, de ne pas leur faire tourner le dos (ni leur permettre de le tourner) au but désiré et visé ensemble, bref qu'il est essentiel, qu'il est obligatoire de s'éclairer, de s'informer de la direction que l'on prend ! Même les gens dont le métier est de mettre à profit l'heure trouble et le lieu obscur seront bientôt réduits à l'impos sibilité d'enseigner publiquement qu'il suffit de planter des lanternes ou d'allumer des phares pour mériter les titres d'ennemi du genre humain, de néronien cruel ou de dédaigneux nietzschéen. Il finira par être admis que l'on n'est pas nécessairement sans entrailles, ni sevré du bon lait de la tendresse humaine, quand on passe sa vie à proposer aux hommes une vérité désintéressée de laquelle leur sort" dépend.

— Mais le langage ! Mais celle âprelé déplaisante ! Ce ton tranchant qui désespère Monsieur le Directeur du Correspondant !

Répondez, Monsieur le Gérant1, que c'est parce que « le discours est dur » que l'efficace en sera douce; c'est parce que le livre est « amer à la langue » que, plus bas, il sera tonique et guérissant.

Les poteaux dressés sur les routes ne mettent pas leurs indications en un style doux et fleuri : ils affichent le style de leur utilité. Nets, directs, insistants et autoritaires, ils ne disent point : si je ne me trompe, ils ne doutent point d'eux, ils ne

1. C'était au Gérant du Correspondant qu'était destinée cette réponse.

s'excusent pas de lancer rudement aux yeux des gens qui passent les flèches de la direction et les chiffres de la distance. Mais le voyageur s'en plaint-il? Pour peu qu'il ait le cœur à philosopher, il rend grâce à l'auteur de ces violences profitables dont il ne se sent pas rudoyé.

A lui de ralentir ou de presser le pas, de suivre ou de changer son orientation. La pierre milliaire dit seulement en termes clairs ce qui est, et ce dont il faut qu'il tienne compte. Plus la donnée précise bornera la pensée et plus, en raison même de la borne précise, dans l'enceinte du temps et du lieu qu'elle circonscrit, les fantaisies du cœur, les vœux de l'imagination, les besoins, les commodités et les intérêts personnels obtiendront de sécurité, pourront se donner de carrière. Une indication incertaine, une donnée ou vague ou fausse, en paraissant flatter l'arbitraire du promeneur, auront un effet tout contraire, car elles restreindront la sûreté de ses mouvements ou de son repos; elles diminueront ses pouvoirs réels, puisque les risques attachés aux conséquences d'un itinéraire nonchalant ou capricieux se seront multipliés par l'insuffisance de son information. C'est une grande erreur de penser que les contingences, comme on dit, s'accommodent plus aisément d'un principe lâche et flottant : bien au contraire, toute indécision dans le principe complique la suite des faits, leur étude et leur traitement; l'incertitude se trouve ainsi introduite au seul point d'où pouvait leur venir un peu de lumière; aux com-

plexités de la terre se seront ajoutées des ombres dans le ciel.

La vérité, soleil dur mais clair, se contente d'établir de haut ce qu'il faut savoir et penser avant que d'agir. Elle montre le bien, elle marque le mal, elle fait distinguer les proportions suivant lesquelles l'un et l'autre se rencontrent et se mélangent dans la variété infinie de nos cas humains. Une fois éclairé ainsi, l'homme est loin d'avoir résolu les problèmes de sa vie pratique, mais il tient de quoi les résoudre, et si, comme cela lui arrive trop fréquemment, il ne trouve guère à choisir qu'entre des maux, il discernera mieux lequel sera le moindre, et cette vue pourra l'aider à la fuite du pire qui est l'objet capital du gouvernement de soi-même et d'autrui.

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