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TOLERANCE ET LIBERALISME. — POPULARITE ET DÉMOCRATIE

suite des réponses au Correspondant

Pratiquement, les principes vrais servent-ils ? Ces lumières supérieures qui dessinent toute la structure des sociétés sont-elles d'un usage quelconque dans la pratique de la vie? Je vais montrer qu'ils ont servi, qu'on les a employés. Un double exemple fera voir comment la teneur exacte d'une vérité bien connue aide à manœuvrer et à se conduire sur des flots hostiles ou propices, toujours utilisés.

Une vérité politique certaine est qu'un très grand bien des sociétés est leur unité religieuse. Donc, cette certitude nous défend d'être libéraux. Nous n'admettons donc pas le principe de liberté

1. On trouvera à l'appendice I quelques développements qui complètent ceux-ci : Libéralisme el liberté, démocralie et peuple.

comme souverain, ni comme juge, en aucun cas. Un acte peut être excellent et offenser la liberté. Un acte peut émaner de la liberté la plus stricte, et mener un peuple à la mort. Rien ne peut être condamné, rien ne saurait être approuvé au nom de la liberté seule. Cette diversité des consciences qu'elle entraîne peut être subie, non louée. Et l'unité de conscience, même achetée au prix de violentes offenses à la liberté, ou même d'un répréhensible excès de ces violences, reste, pourtant, un bien en soi. Voilà ce qu'il faut reconnaître, ce qu'il importe de savoir. Pour penser? Oui, d'abord (cette pensée est plus que de la semence d'action), mais aussi, tout autant, pour agir et pour diriger-notre action en dehors de nous. Un tel principe, ainsi reconnu, n'empêche nullement de reconnaître aussi combien sont divisées présentement les sociétés. Si développé que puisse être l'esprit de chimère qu'on veut bien nous prêter, il nous est impossible de nous aveugler sur notre état, la petite cité de l'Action française faisant elle-même l'expérience de la profonde diversité des esprits de notre âge. Seulement, en voyant, ou en sentant ce mal, nous nommons ce mal par son nom. Au lieu que les libéraux s'applaudissent de la possibilité de telles discordes et la qualifient de privilège illustre et d'incomparable ressort de l'âme et du monde modernes l, nous savons

1. M. Hippolyte Parigot n'a pas honte de célébrer encore dans le Temps du 24 août 1912 « la bienfaisante diversité des opinions ».

que c'en est la plaie. Nous disons : le mal est le mal.

C'est un trait de nomenclature. Il on résulte que, lorsque nous concevons un régime type pour fournir une règle à notre jugement ou un modèle à nos programmes de réformes, nous sommes obligés d'y comprendre le règne de l'unité morale et mentale; de plus, quand nous songeons à ce qui nous éloigne de cette unité exemplaire, nous éprouvons les émotions qui conviennent à notre cas, une tristesse mâle et grave où le désir s'unit salutairement au regret. Cet état de l'esprit et cet état du cœur ont naturellement des répercussions. Mais lesquelles?

Quelle devra être une conduite réglée par ces idées, animée de ces sentiments? Il ne peut pas être question d'extirper par le fer ou le feu nos sujets de grand désaccord : le souci du bien public ne le permet que dans les cas où l'arrachement se ferait sans produire de plus grands maux, dont le risque est ici certain. On peut même se voir contraint d'ajourner comme intempestive la méthodique controverse par laquelle on voudrait tenter de réduire le mal, si de fortes perturbations d'ordre matériel n'en permettent plus le loisir. A défaut de remèdes doux ou violents appliqués aux causes du mal, ou à ce mal lui-même de la division des esprits, il demeure encore possible, soit d'en limiter les effets, soit même de les arrêter en quelque mesure : c'est à quoi ne pensera guère un libéral tout enivré de l'odeur délicieuse des fumées de

cette discorde, qui lui paraît la seule reine légitime du monde. Mais c'est, tout au contraire, ce à quoi pensera, ce à quoi se vouera naturellement quiconque sentira quel mal est la division et combien ce mal est funeste.

Tel est bien l'effet de la connaissance des vrais principes. Ainsi ont réagi et devaient réagir, croyants et incroyants, les membres de l'Action française. Déchus de ce bonheur et privés de cette force qui aurait jailli en nous de l'unité de foi telle que l'ont connue nos pères, nous en avons au moins recherché une ombre, une trace, un reflet, qui fussent réels dans l'ordre qui venait immédiatement au-dessous de celui d'où le temps nous a délogés : là, nous avons trouvé ce que nous recherchions. L'examen comparatif du catholicisme et de la civilisation, du catholicisme et du développement des mœurs générales, du catholicisme et de l'histoire de France, nous a valu cette unité du second degré. Les hommes qui ne s'accordaient pas sur le point de savoir si le catholicisme est le vrai ont reconnu qu'il est certainement le bien. Ce point d'accord une fois trouvé sur l'article de la politique religieuse nous nous sommes hâtés de le consacrer par des formules expresses et des actes définitifs. Je peux citer, entre vingt pièces, la phrase de la déclaration par laquelle, en adhérant à la Ligue d'Action française, on s'engage à combattre les influences religieuses hostiles au catholicisme traditionnel, ce qui consacre la situation privilégiée qui, selon nous, est due, entre

toutes les confessions, entre tous les cultes, à l'Église catholique sur la terre de France et sur toute terre habitée.

Je ne voudrais point provoquer, en ce moment, l'ombrageuse susceptibilité de M. le Directeur du Correspondant, qui n'oublierait jamais de flétrir de ma part la même intervention qu'il n'hésiterait pas à solliciter d'un philosophe juif ou d'un député protestant, pourvu que l'un ou l'autre lui parût libéral; mais enfin les faits sont les faits, tout le monde a le droit de constater un fait, et, sans prétendre diriger aucune conscience de catholique, le fait est que le niveau auquel les croyants et les incroyants de l'Action française ont placé leur accord est bien supérieur, quant aux avantages stipulés pour l'Église, au plan sur lequel d'autres catholiques dressent leur tente, alors même qu'ils se trouvent seuls et entre eux, pour organiser leur action. « Liberté, droit commun, égalité », disent ces catholiques libéraux, faisant ainsi la preuve de la prodigieuse timidité à laquelle les a réduits une doctrine politique dont l'impuissance égale au moins la fausseté. Éclairés par une « théorie » différente, les catholiques d'Action française — nous sommes fiers de nous unir à eux en cela — réclament très formellement un privilège T pour l'Église, cette Église qui a le plus tra-

1. Des théologiens catholiques tels que le cardinal Billot, font observer que ce mot est pris en un sens large; car c'est au nom d'un droit commun strict, le droit de la vérité, qu'ils demandent la préséance du catholicisme. Leur con-

vaille à dégrossir le genre humain ne pouvant pas être placée par des hommes d'État désintéressés sur le même pied que les confessions et les cultes qui ont failli ramener l'homme à l'état sauvage, et la raison comme la justice obligeant à tenir compte en toutes choses de la qualité des parties et de leur rang.

On peut répliquer fièrement que c'est une vue toute théorique, irréalisée et d'ailleurs irréalisable pratiquement : la prudence, ajoutera-t-on, en se rengorgeant, serait bien de ne demander que le possible. Eh ! le possible, ces prud'hommes l'obtiennent-ils? Ils ne semblent pas être en voie d'y arriver. Traînés de défaite en défaite par la modestie même de leurs réclamations, Us en sont à formuler le très humble vœu de ne pas être trop vexés ni trop persécutés. Et ce vœu-là n'est rien qu'un vœu, leur programme n'est qu'un programme, et nul pouvoir humain ne peut conférer à ce programme un degré de réalité plus substantiel que celui d'un autre programme, également idéal. Il convient donc de comparer le programme des uns au programme des autres, sans insolente prétention à plus ou moins de génie pratique. En faisant cette comparaison, on découvre que le programme religieux de Y Action française contient et promet quelque chose, tandis que le programme des libéraux ne dit rien et ne promet rien que l'indéfini.

ception exclut tout comme la nôtre, et mieux qu'elle, cette théorie de l'égalité des cultes impliqué? dans ce que les libéraux français appellent le droit commun.

112 affinités politiques et religieuses

La liberté? Mais de quoi faire? L'égalité? A quel niveau? Un chimérisrae d'avocat inhérent au libéralisme oublie de préciser ces points. Il en résulte ce qui arrive toujours quand on n'ouvre la porte qu'à la discussion : l'inaction. Le programme libéral ne met en mouvement, du côté des fidèles, que les langues et, du côté des infidèles, rien du tout.

On a vu quelquefois les catholiques républicains convier dans leurs réunions des incroyants de leur nuance politique. Ces derniers y venaient parfois. Seulement, pour quoi faire? Tantôt pour énoncer de vagues concessions méfiantes; le plus souvent pour se livrer à des attaques aussi vives que courtoises, et d'autant plus cruelles, contre le passé, la discipline ou la politique de l'Église. Au rebours de ces malédictions ou de ces réserves tremblantes, c'est un hommage de respect, de gratitude et de dévouement au bienfait historique et moral de l'Église que, aux termes mêmes du programme établi en commun, les incroyants d'Action française développèrent dans toutes leurs rencontres avec les incroyants. La seule existence de ce programme constitue donc plus que la marque et l'indice (d'ailleurs fort précieux) d'ambitions vivaces mais non réalisées encore : elle enferme un gain effectif, un progrès de fait, comme un premier pas de victoire et dont l'effet moral ne peut manquer de précipiter l'action.

Cette action est dès lors annoncée, permise et rendue possible : 1° du fait de l'unité, qui sup-

prime toute aigre divergence sur l'objectif et, 2° de ce. que l'unité s'est faite après le choix d'un objectif élevé, dont la difficulté et l'éloignement sont certains, mais que soldats et chefs estiment dignes d'eux et pour lequel ils sont disposés -à donner efforts et souffrances. Leur mouvement, se prononçant rapide, enthousiaste, ailé, se distingua ainsi immédiatement de l'allure ordinaire à cette troupe libérale, que son chef, qui la connaît bien, comparait un jour à la « marche d'un enterrement bien réglé ». Cette vivacité, cet entrain, sont des faits : au même titre que l'hommage des incroyants, cela étoffe le programme d'une réalité substantielle qui donne à espérer d'autres avantages *. Ce n'est pas tout pourtant : un dernier résultat doit être compté. Le bienfait de l'action en commun développe, d'une manière inévitable, ces sentiments de fraternité d'armes qui font naître les égards et les ménagements mutuels sur tous les sujets qui divisent. On évite de diminuer l'effort collectif en se livrant aux provocations inutiles, même à ces médiocres taquineries offensantes pour le voisin : sans lui reconnaître le droit de vivre dans l'erreur, les ser-

1. Les avantages annoncés en ces termes en février 1908 n'ont pas tardé depuis que V Action franraise, au 21 mars de la même année, publie son journal quotidien et, groupanl toutes les juîlcs indignation^, organise et conduit les justes révoltes. Exemple ; le châtiment de l'insulteur de Jeanne d'Arc en pleine Sorbonne (1908-1909), l'expulsion du juif déserteur du Théâtre-Français (1911), les manifestations contre l'apothéose de Rousseau (1912). — Noie de 1912.

vices qu'il rend à la cause unique obligent à l'aimer et à l'estimer, quand même on ne le comprend pus. Une réelle « douceur de mœurs » s'établit, des rapports décents et paisibles, un respect réciproque non des pensées contraires, mais des personnes discordantes, enfin une harmonie de sentiments que les chrétiens peuvent appeler charité et les « humanistes », puisque humanistes il y a, humanité. C'est une amitié cordiale que nous connaissons bien. Les papes du moyen âge étaient grands psychologues quand ils unissaient les nations en leur donnant les infidèles pour ennemis communs, pour effort commun la croisade. Et quand les croisés se brouillaient, c'est que leur dévouement au Saint-Sépulcre tiédissait. Il sera temps de s'inquiéter pour la tolérance entre ligueurs d'Action française, le jour où tiédira leur dévouement à l'œuvre entreprise. Je n'y crois point, aussi longtemps que nul sophisme n'interviendra et que la notion de la vérité politique conservera son évidence.

Cette claire vérité nous unit comme l'erreur nous diviserait : dans un régime libéral, dans les organisations libérales, le principe que tous invoquent ne peut que stimuler les passions et les intérêts concurrents. « Ta liberté n'est pas la mienne », « pas de liberté contre la liberté », sont des paroles de pure et droite logique dont tout libéral sérieux est exposé à recevoir et même à diriger la caresse ou le coup; elles s'élèvent du milieu du sanctuaire de la doctrine, elles sortent du centre même du sophisme adopté pour règle et nommé dogme ou

loi. Oui dit libéralisme politique dit guerre civile et libéralisme religieux, déchirement religieux : jamais état de paix, jamais concession pacifique d'une honnête licence aux personnes vivantes indépendamment des doctrines, car il s'agit, toujours et tout premièrement, de reconnaître un droit égal à ces grandes rivales, et la plus hardie, la plus jeune, la plus nouvelle en sait bien profiter pour étendre à la vie civile les luttes intestines qu'elle sème dans les esprits. La connaissance exacte de la vérité politique préserve donc en premier lieu de ces discordes libérales; elle détermine à chercher à tout prix le maximum d'unité possible sur un point aussi élevé, aussi général que possible, ce qui do une à l'action le maximum d'intensité : d'où peu à peu se forme une tolérance de fait (non de droit : de fait pur), tolérance il est vrai, parfaite entre les esprits divisés : si parfaite, en effet, qu'il ne reste plus à nos libéraux qu'à s'enmontrer effarouchés et envieux, refuge auquel leur inconséquence native ne manque pas de les précipiter incontinent. Mais ils ont beau pousser des cris de scandale, ceci demeure: en dernière analyse, l'axiome dur et tranché d'une sagesse autoritaire fait régner la coutume heureuse et douce que les systèmes libéraux ont toujours rêvé et promis sans pouvoir la connaître, mais qu'à l'Action française nous pratiquons et vivons depuis des années. Ce n'est pas sans fierté que, en réponse aux attaques peu généreuses des publicistes libéraux, nous pouvons répliquer : Ce qu'Us ont dit, nous l'avons fait.

Un semblable mouvement d'idées ferait découvrir à M. le Directeur du Correspondant comment notre doctrine sur la démocratie offre un triple avantage :

1° Le pur antidémocralisme épargne les excitations vraiment diviseuses, haineuses, isolantes et destructives, qui naissent du simple usage du mot « démocratie » et des idées qu'il traîne à sa suite, la plupart des catholiques n'entendant guère par ce mot qu'une très raisonnable action populaire bienfaisante, mais l'énergie du terme éveillant, suscitant les habitudes d'antagonisme, développant l'injuste envie de dominer chez l'inférieur, obligeant le supérieur à surprendre la confiance ou à la garder par d'obliques manœuvres de flatterie sans vérité ni dignité; en haut l'inquiétude et la crainte, en bas le malaise, partout un déclassement social aveugle, qui a pour effet non seulement de détourner dans un sens révolutionnaire une action paisible et honnête à son origine, mais encore de rendre tout à fait impossible, d'abord en fait, puis en pensée, l'innocente « démophilie » : toutes les démarches philanthropiques ou charitables deviennent odieuses aux multitudes et finissent même par être déclarées iniques, car meneurs et menés réclament le bienfait comme un droit et considèrent tout élément d'inégalité personnelle ou réelle comme

un trait d'usurpation ou de vol; ce qui est la pure anarchie.

2° En nous préservant de l'erreur qui conduit à cette anarchie, la vérité politique contenue dans l'antidémocratisme pur oblige par sa clarté propre à chercher la solution des problèmes relatifs au peuple absolument en dehors de la sphère démocratique et dans la série de l'Association et de la Sélection, qui est éminemment hiérarchique et aristocratique.

Mais, dès lors, tout ce qu'on peut imaginer et même raisonnablement concevoir à propos des faits nouveau-nés qui auraient augmenté, de nos jours, l'importance du Nombre — progrès de la population accroissant la densités des villes et des États, facilité des communications, naissance et extension de la grande industrie, développement de la presse, armées nationales englobant des millions d'hommes — tout cela peut et doit, dans tous les cas, être transformé en problèmes d'organisation dans lesquels ce n'est pas l'individu ni l'addition des individus qui importe, mais, pour le bonheur même de ces individus, la manière de les placer et de les composer les uns par rapport aux autres : distribution des individus entre les campagnes et les villes, degré et mesure de Y enracinement, de V embourgeoisement, de Y incorporation, ordre de la vie communale, de la vie régionale, de la vie nationale, syndicalisme, corporations ouviières, constitution, maintien ou critique des autorités spirituelles, depuis les confessions reli-

gieuses jusqu'aux académies, enfin statut du commandement militaire, doctrine et statut de l'État central. Naturellement incapable de s'organiser par sa seule vertu, et tant qu'il n'est que lui, le Nombre a cependant un tel besoin d'être organisé pour ne pas se rompre en rompant tout autour de lui, que l'on pourrait recevoir, en vérité presque évidente, qu'à toute progression arithmétique de la population devrait correspondre une progression géométrique de l'organisation.

Eh bien ! le beau, le magnifique de cette vue abstraite, c'est qu'elle se retrouve dans la réalité; l'homme moderne a senti ce principe de la raison comme le besoin de sa vie. Par l'opération des êtres d'élite qui se dégagent de la foule des individus, on voit se dessiner, relativement à chaque groupe de besoins objectifs, des groupes correspondants et harmonieux d'aspirations, de revendications et de vœux humains dont le mouvement ouvrier, le mouvement nationaliste, le mouvement régionaliste et tant d'autres nous sont témoins. La vie présente et l'avenir de la France, de l'Europe, bouillonnent là. La position du problème que nos doctrines postulaient et imposaient nous a donc mis instantanément en contact avec les faits les plus impérieux et les plus vivaces du monde contemporain. L'idée juste nous a conduits au fait réel. Non seulement nous dégageons, nous séparons ce fait de l'idée ou plutôt de la nuée démocratique, qui lui est complètement opposée et qui l'a fait dévier longtemps; non seulement

ce fait, qui est vrai, nous aide à mieux sentir l'inanité, du prétendu fait démocratique en général : mais il permet encore de saisir bien des points de fait qui sont absolument contraires aux conclusions tirées de réalités prétendues qu'un examen sérieux décompose, il nous fait reconnaître le génie constructeur et organisateur des minorités, la primauté des élites, l'inertie ou la docilité de ces multitudes dont mon contradicteur du Correspondant témoigne un effroi si touchant.

3° Cette application confiante de la vérité politique apporte un troisième et même un quatrième bienfait, et ces bienfaits peuvent paraître inopinés, en ce sens que notre doctrine semblait ne devoir ni les désirer ni les viser. Cette doctrine est si élevée et si générale, on la transpose dans un air si glacial qu'elle ne semblait pas pouvoir s'intéresser au « bonheur du peuple ». Cependant, elle le procure : par une organisation graduée dans l'espace, progressive dans la durée, par l'œuvre des élites — de toutes les élites, — par la division et la subdivision de l'océan populaire en un grand nombre de bassins et de canaux particuliers où les échanges de services et le juste partage des responsabilités sont faciles et naturels; où le faible et le fort — par simple action de présence et de voisinage — sont induits, le premier à donner son dévouement, le second à fournir une protection généreuse; où l'interdépendance des divers organes d'un même corps public, cessant d'être une vaine fiction de jurisprudence, comme il ar-

120 AFFINITÉS rOLÏTIQUES ET RELIGIEUSES

rive à la « solidarité » dans l'informe cohue de la démocratie, devient réalité sensible, commerce étroit, connexion fraternelle, c'est-à-dire sécurité mutuelle, et souvent prospérité mutuelle, et puissance commune...

Par la distribution naturelle des travaux et des pouvoirs, des autorités et des responsabilités, — la plus humaine, la plus rationnelle du monde — notre antidémocratisme direct et déclaré, aboutit à réaliser le programme que les démocraties affichent, mais qu'elles ont toujours manqué, ne pouvant guère que ronger et consommer en quelques générations l'héritage des siècles. La production de ce magnifique héritage datait de l'ancienne organisation. Tout ce qui y ramène ramènerait aussi les États aux époques de leur puissance politique, quand la paix, régnant entre tous, créait du bien-être à chacun, ceci fort relatif sans doute, comme toutes choses humaines, mais cependant fort net, si net que les intéressés ont fini par le regretter. — Oui, et c'est le sujet de notre seconde surprise : après cette « action populaire bienfaisante », après cette démophilie, réalisée par le système auquel on reproche d'être ennemi du peuple et dont le propre est ô'épancher les biens d'en haut sur les iêles d'en bas *, voici que, en

1. La rapidité de cet exposé m'oblige à multiplier les formules. Si je m'applique à préciser ce formulaire, afin de parer au malentendu et de prévenir l'objection frivole, rien n'est plus éloigné de ma pensée que de me flatter d'y

retour, ou plutôt parallèlement, il semble s'ébaucher dans les régions les plus cultivées et les mieux éclairées des classes populaires un mouvement d'attention et de réflexion du côté des doctrines

avoir réussi. Et, par exemple, pour les douze mots auxquels se rapporte cette note, le lecteur réfléchi entend comme moi la contradiction géminée qui nous sera faite :

— Alors, vous voulez obtenir de la générosité des personnes ce qui doit résulter de la justice de V organisation?

— Alors, vous voulez supprimer la générosité spontanée des personnes et la remplacer par un jeu d'organisation et de construction sociales?...

Or, je ne veux ni l'un ni l'autre de ces systèmes incomplets et presque opposés, dont l'un néglige la cause matérielle et l'autre la cause formelle du bien social.

Au dernier contradicteur, je réponds qu'il ne faut rien supprimer, mais fout utiliser et meltfe en place : c'est en vue de ce bon emploi qu'il importe d'obtenir une composition et une économie des pouvoirs sociaux telles que les générosités individuelles y soient mises en état de produire le maximum de leur effe;t c'est le principal avantage de l'organisation traditionnelle et rationnelle que M. de La Tour du Pin a développée si fortement dans son Ordre social chrétien. Quant au premier contradicteur, je réponds que, précisément, — par le seul changement de position entre les éléments en action, par la mise en rapport direct et l'étroite connexion de ces servitudes que l'on supporte ensemble, de ces services que l'on se rend réciproquement — le travail de construction et de distribution a pour résultat de transformer ce qui serait, dans tout autre régime, œuvre de générosité gratuite ou de charité religieuse en œuvre de nécessité non plus morale mais physique, ou très peu s'en faut: en resserrant la coopération sociale, on rend peut-être les distances sociales plus sensibles; mais, en même temps, c'est un fait qu'on les rend plus courtes et que l'on raccourcit les distances entre les personnes, ce qui rend le lien social plus solide et plus doux. Il ne faudrait pas me presser beaucoup dans cette voie pour me faire avouer (avec toutes les réserves de convenance) que

antidémocratiques et, plus encore, une réaction spontanée et farouche, le double cri du ventre et du cœur, contre « le fait démocratie », c'est-à-dire contre la législation de nos démocrates. Ceux donc qui ne furent que démophiles, sans paraître y songer pour s'en prévaloir, obtiennent maintenant, sans qu'ils aient rien fait pour cela, quelque chose de cette faveur populaire, objectif principal de tous les démocrates de droite ou de gauche.

La popularité ! Encore est-ce une popularité d'un genre et d'un type autrement solide et sérieux que ce fugace bien dont aucun démocrate n'a jamais connu la possession qu'en tremblant, parce qu'il en sentait l'effroyable insécurité. Notre popularité qui commence ne s'adresse point aux personnes, mais aux idées. Elle se traduit par l'usage naturel et presque inconcerté du même vocabulaire que nous. Qu'on écoute les ouvriers

ces grandes et rudes questions d'organisation sociale et d'aisance individuelle sont des questions de décentralisation. Car, pour rapprocher le maître et le serviteur ou l'employeur et l'employé, il faut commencer par éloigner l'action de l'Etat central et faire exécuter par de petits groupes autonomes et responsables ce que l'Etat confie à des grands services sans âme, à des bureaucraties sans tête ni cœur et régies par des lois sans personnalité. (Capus a bien saisi cela, pour l'Assistance publique.) Mais cette reprise légitime faite sur l'Etat par le droit des particuliers suppose une transformation de l'Etat. Pour rendre la décentralisation possible sur la terre de France, il n'y a qu'un moyen i le roi. Le régime électif ne peut ramener l'Etat à son rôle. On a bien démontré cela, et le fameux décentralisateur Clemenceau vérifia la démonstration par l'expérience de son ministère impuissant.

patriotes et royalistes de Roubaix ou les syndiqués rouges rue de la Grange-aux-Belles, il n'est plus guère question que d'aristocratie du travail, de la volonté des élites, de leurs droits, de la nécessité de les imposer aux majorités. On dirait que le peuple français s'est enfin aperçu de ses vieux titres de noblesse et, s'étant reconnu gentilhomme, le faitsonner. Or, tout cela commence à peine. On verra bientôt. Je plains les démocrates anciens ou nouveaux, mais surtout ces derniers qui espéraient se faire porter par un courant qu'ils supposaient inépuisable : les malheureux sentent déjà baisser !e flot, qui va les déposer à sec sur la rive. Et nous, ces logiciens rêveurs, ces théoriciens aussi distraits qu'abstraits, que tant d'habiles gens nommaient tout bas des astrologues, voici que, en employant un langage contemporain d'une vérité éternelle, nous nous trouvons parler en même temps la langue des groupements économiques de notre temps qui correspondent aux nécessités les plus nouvelles : ou c'est un heureux temps, et très bien disposé pour l'accomplissement de nos autres desseins, ou nous nous révélons d'assez délurés praticiens, ce qui n'est pa3 non plus un si mauvais signe.

Aucun de nous, d'ailleurs, ne l'a voulu, ni fait exprès, la vérité de la doctrine suivie ensemble est seule responsable de tant de bonheur. Ce bonheur est, cette vérité l'a créé : on ne peut donc plus appeler chose indifférente, au point de vue le plus humblement réaliste, le plus pédestrement

pratique, ce petit point d'être dans le vrai, de posséder la vérité ou « d'être possédé par elle ». Vainement serai-je classé le dernier des énergumènes : si j'ai bien démontré cela, c'est ce qu'il pillait démontrer l.

1. La controverse du Co/respondan/ comportait bien d'autres débats sur lesquels il est d'autant plus inutile de revenir qu'une sorte d'accord final est intervenu. Il est cependant nécessaire de donner un échantillon de quelques réponses aux plus distinguées d'entre les chicanes qui nous sont encore faites en pays catholique. On les trouvera à l'appendice II.

...Risponder si uorrebbe non colle parole ma col collello a lanla besl.alilà.

...Oa voudrait répondre non avec les mots, mais à coups de couteau, à une si grande bêtise.

1>ante: Convivio, 1. IV,

c. XIV.

Notes à une Encyclique de Léon XIII 1

« Voyez l'encyclique du Pape i il est démophile et non démocrate. » {Lettre d'un ami catholique.)

Depuis que l'Encyclique sur la « Démocratie chrétienne » était annoncée, tout le monde s'attendait bien à ce qu'un Pape bon humaniste et fin lettré, qui reproduit sans peine les plus diîfi • ciles mètres d'Horace et qui écrit peut-être le meilleur latin de son siècle, évitât les tristes faiblesses auxquelles succombent, à propos de démocratie, tant de pauvres têtes en Europe. Mais le Saint-Père a surpassé les espérances, et ceux qui s'intéressent au sort de la civilisation dans notre Occident lui en garderont une profonde et respectueuse gratitude. Pour avoir consenti à la République, le Saint-Père ne cède point à la Barbarie.

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