DES PARTAGES A LA DERNIERE INSURRECTION
Les prisons regorgèrent de personnes accusées ou soupçonnées de haute trahison, et des milliers n'en sortirent que pour être déportées en Sibérie; de nombreuses propriétés furent confisquées. Toute velléité de progrès fut traitée comme un mal qu'il faut extirper. Au lieu de citer, à ce sujet, les témoignages historiques polonais, je préfère produire celui d'un homme d'Etat russe qui ne peut être soupçonné de partialité en notre faveur. Voici comment le secrétaire d'Etat, Nicolas Miloutine *, à qui le gouvernement impérial avait confié la tâche de réformer la Pologne insurgée, dépeint dans un rapport présenté à l'Empereur Alexandre II, en 1864, la situation de la jeunesse polonaise avant l'insurrection de 1863.
«Quand la révolution de 1831 fut réprimée, le gouvernement décida de tirer parti de l'enseignement public comme d'un des plus sûrs moyens d'affermir, de consolider l'autorité légale dans le Royaume de Pologne, de déterminer la fusion des deux races : de la race russe et de la race polonaise. L'idée initiale du système officiel en faveur fut la suivante : on considéra le développement et le progrès de l'enseignement supérieur comme dangereux, car il ouvrait la porte aux tendances révolutionnaires. En conséquence de ces craintes, le gouvernement, après avoir fermé l'Université de Varsovie, en 1831, refusa pendant vingt-cinq ans de créer tout établissement similaire d'enseignement général ou consacré à quelque spécialité. En même temps, les écoles secondaires furent graduellement réduites. En 1830,1e royaume de Pologne comptait quinze gymnases (lycées). Il n'y en avait plus que onze en 1833, et seulement sept en 1850. En 185 1, le droit d'admission dans ces lycées ne fut plus accordé qu'aux enfants de la noblesse et à ceux des fonctionnaires du gouvernement. Il n'y a aucun progrès non plus dans le régime de l'enseignement primaire. Quant aux résultats de ce système qui dure depuis trente ans, ils ne sont pas ceux qu'on espérait. Le niveau de l'instruction a considérablement baissé : la génération élevée après 1830 est, d'après le témoignage de tous ceux qui connaissent le pays, beaucoup moins instruite que celle qui l'a précédée ; mais en même temps elle est plus mauvaise sous le rapport politique, et elle nous est plus hostile. En rendant plus difficile aux Polonais l'accès à l'enseignement supérieur, et en favorisant une éducation politique superficielle aux dépens de la science véritable, nous avons ouvert la porte à une propagande révolutionnaire à laquelle les intelligences à moitié développées sont plus accessibles. »
Tout travail social, même le plus loyal et le plus pacifique, n'eùt-il eu pour but que de relever le bien-être matériel et moral des Polonais, était rendu impossible. La httérature nationale avait
1 Voir le remarquable ouvrage d'Anatole Leroy-Beaulieu : Un homme d'Etat russe, Nicolas Miloutine.
été bannie à l'étranger et, transplantée loin du sol natal, elle s'épanouissait dans un monde irréel de rêve et d'exaltation. Dans le pays, ses productions étaient d'autant plus précieuses qu'il était très difficile de se les procurer et qu'il était dangereux de les lire. Elle était devenue en exil au plus haut point révolutionnaire, et ses idées se répandaient furtivement en Pologne, où on prohibait tout ce qui aurait pu être un antidote contre ce « poison » des âmes.
En 1855, Nicolas I"" mourut et Alexandre II lui succéda. En Russie, il inaugura une ère de réformes considérables qui devaient avoir une profonde influence sur l'évolution de la vie de l'Empire. En Pologne, par contre, on entendit un rude avertissement : « point de rêveries!». L'oppression, avec la mort du prince Paskievvitch (1858) et la nomination du prince Gortchakow aux fonctions de vice-roi du Royaume, avait un peu fléchi, mais aucun changement de quelque importance n'était survenu dans le régime. En attendant, les émigrés de l'Ouest et les exilés de l'Est (Sibérie) furent autorisés à revenir. Les premiers apportèrent avec eux le souffle frais du mouvement nationaliste, inauguré là-bas sous l'inspiration de la politique de Napoléon III et des mots d'ordre révolutionnaires de la « Jeune Europe » : la renaissance de l'Italie enthousiasmait les nations opprimées. La lourde atmosphère qui pesait sur le pays en fut agitée et troublée. Varsovie entra en ébuUition, la province de même. L'énergie de la nation n'ayant pas d'autres moyens de s'épancher se fit jour en des manifestations qui eurent la rue pour théâtre. Le flot montait, montait, menaçant de rompre les digues.
C'est alors que le gouvernement, sur les instances du marquis Alexandre Wielopolski *, homme d'Etat de grand style, se hâta d'introduire des réformes qui devaient, on l'espérait du moins, changer la physionomie du pays de fond en comble.
Elles ne firent aucune impression, hélas ! Elles ne calmèrent pas la surexcitation des esprits, elles ne conjurèrent pas la tempête qui approchait. Le remède au mal était venu trop tard.
L'exaltation envahissait les masses et prenait les formes d'une
' Wielopolski s'était rendu célèbre, en 1846, par une lettre passionnée adressée à Metternich, dans laquelle il rendait le gouvernement autrichien responsable des massacres galiciens de 1846 et remettait le sort de son pays entre les mains de Nicolas 1".