CHAPITRE II
A partir des partages jusqu'à la dernière insurrection (1772-1863).
Motifs des partages. — Insurrection de 1831. — Répressions sous Nicolas I". — Rapport de Miloutine sur la Pologne à la veille de l'insurrection de 1863. — Alexandre II (1855). — Mort de Paskiewitch (1858). GortschakofF. Wielopolski et ses réformes. — Elles sont trop tardives. — L'insurrection de 1863 éclate. — Ses causes. — Ses conséquences. — La réforme de Miloutine (t866). — Réaction, soudaine de 1867. — Le comte Tolstoï inaugure le système de russification des écoles. — Ce système se maintient, avec des alternatives de rigueur etd^accalmie (Albedynski, 1879- 1881), pour atteindre son point culminant d'intransigeance sous Hourko et Apoukhtine.
La Pologne a perdu son indépendance (1772-1795) pour cette raison principale qu'elle n'avait pas su, dans la seconde moitié du XVI IP siècle^ se transformer en Etat moderne, ni se prémunir contre les convoitises de ses voisins. Pour sa défense, on peut cependant alléguer qu'à cette époque presque toutes les nations du continent furent plus ou moins ébranlées par des crises intérieures, et en proie à une assez forte décomposition morale et sociale. D'autre part, il ne faut pas oublier que la Pologne, agonisante et morcelée déjà, mais indépendante encore, sut se hausser à un acte de haute et intelligente politique en acclamant la Constitution du 3 mai 1791, qui comportait un vaste plan de réformes libérales. Il est vrai que les puissances voisines ne permirent pas l'exécution de ce plan et qu'elles démembrèrent la Pologne.
Le deuxième partage, en 1793, et le troisième, en 1795, comme des coups de foudre, éclairèrent les esprits et assainirent l'atmosphère ambiante. La génération qui mûrissait alors sortit de sa torpeur, galvanisée soudain par l'effroyable catastrophe. La conscience nationale se réveilla, une grande flamme de patriotisme embrasa les cœurs et chacun brûla de reconquérir l'indépendance perdue où apparaissait la seule raison d'être de la
nation. Les luttes d'alors, l'insurrection de Kosciuszko et les légions napoléoniennes influèrent sans aucun doute sur la régénération de l'âme polonaise.
On nous reproche de n'avoir pas mis à profit la possibilité de faire renaître la vie nationale sur le lambeau de patrie qui nous était laissé par le Congrès de Vienne (1815), et d'avoir pris les armes contre la Russie. Mais il faut concéder qu'une nation qui vécut tant de siècles, puissante et auréolée de gloire, ne pouvait se contenter du sort qui lui était échu ; elle ne pouvait se résigaer à sa dégradation morale et matérielle, ni mettre bas les armes avant d'avoir brûlé ses dernières cartouches. Il faut ajouter aussi que ces élans demeurèrent vains, et lui furent préjudiciables, puisqu'ils la dépouillèrent peu à peu du reste de son individualité en tant qu'Etat, mais que cependant la nation comme telle retira de cette tourmente un grand profit moral. Elle en sortit rajeunie et ennoblie, brûlante de patriotisme, prête à tous les sacrifices, capable de s'offrir tout entière sur l'autel de la patrie ; elle retrouva, en un mot, les qualités qui lui avaient fait un moment défaut, et dont l'absence avait contribué à sa chute. L'expression suprême de cette renaissance fut l'épanouissement de la grande poésie de l'émigration, qui jusqu'à présent vivifie l'âme polonaise. C'est à cette renaissance que le peuple polonais doit d'avoir pu durer pendant plus de cent ans, en dépit d'épreuves si dures qu'on ne peut les comparer avec celles d'aucun des peuples dont les annales nous ont été transmises par l'histoire.
Le 29 novembre 1830, éclata à Varsovie une insurrection qui s'étendit à tout le pays. Après des luttes héroïques, l'armée du petit Royaume de Pologne fut vaincue, et, par la volonté de l'empereur Nicolas l^" qui, en 1825, avait succédé au « rénovateur de la Pologne », Alexandre P"", toute l'autonomie, la Diète, l'armée et les institutions nationales furent supprimées. Le Royaume de Pologne cessait d'exister et devenait une simple province russe.
Les trente années du règne de Nicolas I"', chef de la réaction européenne, pesèrent lourdement sur la Russie, mais bien plus lourdement encore sur la Pologne, qui fut écrasée non seulement au point de vue politique, mais encore au point de vue national.