LA RUSSIE ET LA POLOGNE
pirations, de menées souterraines contre l'Etat (les démonstrations sporadiques des socialistes mises à part, bien entendu), alors que le programme du « travail organique » triomphait parmi les jeunes et parmi les vieux (il préconisait le renoncement à la « grande politique » et la concentration de l'effort national pour le relèvement économique et social), alors que le chef intellectuel des progressistes polonais, Alexandre Swietochowski, lui-même, écrivait ses Wskazania polityczne (Indications politiques), archi-modérées et ultra-conciliatrices. C'est à ce moment de détente que le gouvernement jugeait nécessaire et pratique de déséquilibrer la nation à l'aide de nouvelles expériences russificatrices.
Ce fut le déchaînement d'une oppression implacable qui enveloppa la vie entière du peuple, visant son patrimoine politique, national, social, économique. On avait décidé de traiter les Polonais en ennemis qui ne méritent aucun égard ; on avait décidé d'anéantir la civilisation polonaise, sa culture, son bien-être, de tout ruiner, de tout niveler, afin qu'il ne restât aucune trace ubt Troia fuit.
Les écoles supérieures polonaises sont transformées en écoles russes, les professeurs forcés d'émigrer. — Ecoles secondaires. Rapport du général Hourko (1891) : il constate les mauvais traitements dont souffrent les enfants à l'école. — Wladimir Hourko, montre les résultats désastreux de la russification des écoles (1897). L'ignorance, mère du vice et du crime. La collaboration des Polonais est refusée, punie. Le prêtre même exilé de l'école. — Le gouvernement russe s'efforce de creuser un aoîme entre les paysans et les intellectuels, les patrons et les ouvriers. De là la vaste floraison de l'esprit anarchique et « expropriateur > dans les classes ouvrières et rurales de la population.
La plus grande activité, le plus grand zèle furent dépensés, bien entendu, dans le domaine de l'enseignement et du développement intellectuel.
Je ne m'étendrai pas longuement au sujet des études supérieures. Toutes les hautes écoles polonaises (université, institut agricole, école vétérinaire) devinrent des établissements russes. Les professeurs polonais en furent écartés presque totalement. Les agrégés d'origine polonaise n'y furent plus reçus. Et comme aucune institution scientifique polonaise n'était autorisée, la science, en Pologne, n'eut plus un seul foyer, un seul refuge, et ses savants se virent contraints d'émigrer à l'étranger ou de se contenter de modestes places d'instituteurs dans des pensionnats de jeunes filles.
Passons à l'enseignement secondaire.
Servons-nous de témoignages non suspects, de sources officielles russes. Le rapport du général-gouverneur Hourko à l'Empereur en 1890 S constate que l'école traite l'enfant polonais « en ennemi » et avec un mépris injurieux. Hourko appelle l'attention sur ce fait que le système appliqué dans les écoles de
•Les généraux-gouverneurs, en Russie, sont tenus de présenter tous les ans à l'Empereur un rapport sur la situation politique de la province confiée à leurs soins.
l'Etat ne donne pas les résultats que Ton en attendait, et qu'en fin de compte il façonne une jeunesse décidément hostile à la Russie. Le mémoire du général Hourko s'exprime textuellement comme suit :
« Dans les écoles impériales du Royaume, on traite^ les enfants polonais non seulement sans bienveillance, mais d^une manière hostile; on leur fait un grief de leur origine; on offense ouvertement leurs sentiments nationaux; on méprise leur religion; quant à leur langue natale, elle est reléguée après les langues étrangères, le français et l'allemand. En retournant dans son foyer, l'enfant fait part à ses parents, déjà peu enclins à aimer la nation russe, des insultes qu'il essuie à l'école; il leur dit combien les enfants russes sont favorisés, ce qui est vrai, car les autorités scolaires exigent des enfants polonais une meilleure compréhension de la langue et de la grammaire russe que des petits Russes. Un traitement aussi dépourvu de cordialité entraîne, bien entendu, un résultat tout opposé à celui que le gouvernement attend de l'influence de l'école; non seulement il n'apprend pas à l'enfant à aimer la Russie, mais il le pousse, au contraire, dès le premier âge, à détester tout ce qui est russe, c'est-à-dire tout ce qui l'a abreuvé d'injures et lui a fait verser tant de larmes amères pendant les plus belles années de son existence. »
Le prince Imérétinski qui, deux ans après la retraite de Hourko, exerça les fonctions de général-gouverneur en Pologne (1896), n'a pas été moins énergique à condamner le système éducateur et la conduite des autorités scolaires de Varsovie; il conclut à la nécessité de créer un nouveau type d'école « qui puiserait sa force non dans l'impuissance de la jeunesse scolaire et des parents de cette jeunesse, mais dans sa valeur morale ».
C'est l'auteur d'un livre signé W. R., et portant le titre de Otcherki Priwislinia ", qui a critiqué avec le plus d'énergie l'école russe en Pologne. Ce livre a été écrit, ce n'est plus un secret aujourd'hui, par Wladimir Jossifowitch Hourko, le fils du général-gouverneur et son collaborateur le plus intime, qui fut plus tard sous-secrétaire au ministère de l'Intérieur et membre du Conseil de l'Empire. L'auteur des Otcherki Priwislinia ne cache pas son peu de sympathie pour les Polonais; il se pose en apologiste du système de son père qui lutta contre Apoukhtine, dans toutes les questions scolaires, mais n'en fut pas moins un partisan décidé de la russification à outrance. L'auteur
* Olfherki Priwislinia (Essais sur les pays du bassin de la Vistule), par W. R., Moscou 1897. Typographie de Cbirine.
des Otcherki Priwislinia est donc pour Toppression politique et contre toute réforme. Son opinion sur les questions se rapportant au Royaume n'en est que plus précieuse, et cela d'autant plus que, pour documenter son livre si intéressant et écrit avec tant de verve, il disposait des vastes archives administratives du général-gouverneur de Varsovie.
Hourko le jeune soutient que, « loin d'avoir changé le caractère des classes lettrées dans le pays, l'école russe a grossi les rangs des gens hostiles » (page 305), et plus loin, « que l'enseignement du polonais dans les écoles secondaires du Royaume est une source de vexations à l'égard de cette langue et de ceux qui l'étudient » (page 315).
Les témoignages que je viens de citer sont rigoureusement conformes à la réalité.
Cette école, condamnée par des fonctionnaires on ne peut plus mal disposés pour nous, a été en vérité la honte du X1X*= siècle. Sa valeur didactique fut nulle, parce qu'elle se proposait avant tout un but politique. Au lieu d'être une institution consacrée à l'éducation de la jeunesse, elle avait été changée en une vaste usine de dénationalisation, et, bien qu'elle n'ait pu réaliser ses visées chimériques, elle n'en a pas moins été un instrument de torture pour nos enfants.
Non seulement tous les cours étaient professés en russe, non seulement la langue polonaise elle-même et sa littérature étaient enseignées et commentées en russe, mais elles étaient reléguées au dernier plan. Leur étude n'était pas obligatoire; elles n'avaient aucune influence sur les notes de classe; et comme tout cela ne suffisait pas aux démoHsseurs, on décida encore que les cours destinés à l'enseignement du polonais seraient employés à perfectionner les élèves dans l'exercice du russe ^ On se servit de l'étude de l'histoire pour martyriser la jeunesse. Les trop fameux manuels d'Histoire de la Pologne, commentés par des pédagogues imbus des mêmes préjugés que les auteurs de ces manuels, dénigraient et tournaient en dérision tout ce que, dans la maison paternelle, l'enfant apprenait à respecter et à chérir comme une chose sacrée.
Les règlements de l'école lui rappelaient à chaque instant
' Consulter le mémoire du prince Imérétynski de 1897 et la circulaire des chefs de la direction scolaire du )8 septembre 1899 qui ordonnait que dorénavant les leçons de polonais fussent consacrées à des traductions en russe.
l6 LA POLOGNE ET LA RUSSIE
qu'il appartenait à une race asservie et condamnée à périr. Il suffit de noter qu'il était sévèrement défendu aux enfants polonais de parler leur langue maternelle à l'école, même pendant les récréations. Si, après trois avertissements, l'enfant commettait encore une fois ce « délit », il était chassé de l'école. La majorité des corps enseignants s'étaient constitués les gardiens de cette « loi », véritable défi à la civilisation, et mettaient le plus grand zèle à la faire respecter. Dans ces conditions, il ne pouvait être question d'une influence morale quelconque de l'école sur la jeunesse. Entre l'élève et l'instituteur les rapports étaient ceux de la victime avec le bourreau. Il y avait entre eux un gouffre rempli de méfiance, de répugnance et d'aversion. L'enfant, avant même de s'être fait une idée exacte des phénomènes élémentaires de la vie, apprenait à haïr, à exécrer ces hommes qui auraient dû être ses amis naturels, ses protecteurs et ses guides. Il se sentait persécuté et circonvenu à l'école et au dehors. Un vaste système d'espionnage l'habituait à la dissimulation et au mensonge.
En un mot, l'école, en Pologne, fut une véritable officine politique qui éveilla et cultiva la haine envers le corps enseignant, envers l'Etat qui l'avait nommé, envers la race qui produisait de tels pédagogues et envers le régime qui faisait tant souffrir. Quand l'adolescent sortait de ce bagne pour entrer à l'université, il était mùr pour le rôle d'agent de propagande politique. Il se jetait dans le tourbillon de la vie d'étudiant, prenant une part active à la création de sociétés occultes et colportant des publications prohibées. On finissait par l'enfermer dans la citadelle; on l'envoyait en Sibérie, à moins qu'il n'évitât ces châtiments en passant la frontière. C'est ainsi que l'école d'Apoukhtine eut pour unique résultat de perfectionner le type du conspirateur pohtique polonais.
Il n'est donc pas étonnant que les comptes rendus officiels du ministère de l'Instruction publique et de l'administration du gouverneur-général constatent que de 1882 à 1896 (pendant le règne d'Apoukhtine) l'enseignement populaire a reculé.
Au moment où l'administration d'Apoukhtine prit fin, on comptait une école pour une population de 2150 âmes, cependant qu'en 1882 il y en avait une pour 1950 habitants. Mais, d'après W. J. Hourko, ^ ces chiffres ne revêtent leur complète signifi-
' Otchtrki PriwisUnia, p. 27J.
cation que si l'on considère que, sur la totalité des élèves de l'école populaire, 4,4 % seulement terminaient leur stage, tandis que le reste s'arrêtait en route. La plupart ne la fréquentaient que pendant un an, 75 ''/o l'abandonnaient au bout de deux ans, et il faut encore ajouter que les enfants des villageois n'allaient à l'école que 5o jours par an, en moyenne.
La statistique ayant trait au temps présent n'est pas moins éloquente.
Le secrétaire d'Etat Koulomzine, président de la Commission de l'enseignement public auprès du Conseil de l'Empire, a calculé qu'en dépit de la civilisation relativement élevée et de la densité de la population dans le Royaume de Pologne, le nombre des écoles primaires et des élèves est beaucoup plus réduit dans ce pays que dans le reste de l'Empire (chez nous une école pour 2552 habitants, dans l'Empire pour 1907).
D'après le calcul de M. Koulomzine, basé sur les comptes rendus que lui avait fournis le ministère de l'Instruction publique, le Trésor dépense dans l'Empire 4 fr. 5o pour chaque enfant d'âge scolaire (de 8 à 11 ans), et seulement i fr. 50 environ dans le Royaume de Pologne.
Ces chiffres ne peuvent pas être contestés et se passent de tout commentaire.
Dans les agglomérations urbaines de plus de 1500 habitants, l'instruction n'est pas mieux traitée. Il y a en tout quelques centaines d'écoles urbaines avec 40000 élèves; rien qu'à Varsovie 100 000 enfants d'âge scolaire vivent abandonnés à euxmêmes, future proie de la misère et du crime.
La question des écoles est intimement liée, ainsi que la cause l'est à l'effet, à un retour des masses populaires à l'état primitif, retour dont nous chercherions en vain un équivalent dans les autres pays civilisés de l'Europe. Ce n'est pas seulement durant ces dernières années que s'est fait sentir ce déchaînement des mauvais instincts qui sommeillent dans l'homme. C'est jusqu'en i;88o qu'il faut remonter pour trouver les origines de la corruption des mœars. La statistique criminelle note que, depuis dix ans, la criminalité, dans le Royaume, a augmenté de 46 %, pendant que dans ce même laps de temps cette augmentation n'a été que de 14 % dans les gouvernements du centre *.
Pouvait-il en être autrement?
' Parmi les individus condamnés en justice, il y a 80 "/o d'illettrés.
LX POLOGNE ET tJV RUSSIE »
l8 LA POLOGNE ET LA RUSSIE
Le gouvernement, en concentrant tous ses efforts sur un but : briser politiquement la nation polonaise, manquait (au cas où il l'aurait voulu) de force et de moyens pour entreprendre à lui tout seul une œuvre de développement social, et, en même temps, il refusait d'admettre la collaboration de la société polonaise. Il prohibait tout groupement qui aurait pu redonner des forces à la nation et lui eût permis d'exercer une action civilisatrice et moralisatrice. Convaincu que l'école russe était un instrument de russification infaillible, il craignait de retarder, par la moindre concession, l'époque tant désirée où, selon une prédiction d'Apoukhtine, « les mères polonaises berceraient leurs enfants en leur chantant des chansons russes ».
De plus, le gouvernement s'appliquait jalousement à préserver l'âme du paysan polonais de tout contact avec les intellectuels de la nation. Les propriétaires terriens et les membres des classes élevées du pays étaient accusés ironiquement d'abandonner le peuple à son sort, de le traiter comme du « bétail », de ne rien faire pour son relèvement. C'était le thème préféré des publicistes russes. Mais, tout en nous injuriant, on ne nous permettait d'entreprendre aucune action soit civilisatrice, soit économique, sur ce peuple et dans son intérêt. Tout était défendu. Nous savons déjà combien l'enseignement dans les campagnes était peu développé; mais pour comble, comme si on avait voulu en extirper jusqu'à la dernière influence morale, le prêtre fut exilé de l'école populaire. Selon une statistique officielle pour l'année iSgS, sur les quelques milliers d'écoles primaires qui existaient à cette époque, il n'y en avait que 134 où la religion fût enseignée par des membres du clergé catholique. Dans le reste de ces écoles, le catéchisme, ou bien n'était pas enseigné du tout, ou l'était par des instituteurs laïques, orthodoxes ou protestants.
Le bouleversement, l'anarchie, provoqués par l'accroissement de l'industrie manufacturière qui, en majorité, recrute ses ouvriers dans les cadres du prolétariat des campagnes, auraient pu être endigués par un énergique travail humanitaire en faveur de ces frustes éléments.
Malheureusement, les conditions ne se prêtaient pas à un pareil travail.
A Varsovie et dans les centres ouvriers, la corruption faisait d'effroyables ravages. Et comment aurait-il pu en être autrement
quand le gouvernement frappait d'une amende de 300 roubles et de trois mois de prison ceux qui osaient se livrer secrètement à l'enseignement de la langue maternelle? On punissait des actes pour lesquels, dans les pays occidentaux, on érige aux hommes des statues. On se souvient encore à Varsovie que quelques milliers d'enfants furent chassés des asiles et jetés sur le pavé, parce qu'on avait appris que des personnes bien intentionnées y enseignaient à lire et à écrire en polonais. Qu'ils croissent à l'abandon, ces rejetons à demi-sauvages; qu'ils goûtent de la misère et qu'ils s'éprennent du crime, pourvu que la doctrine soit satisfaite!
Et on s'étonna dans la suite que les apaches foisonnassent dans le pays en cette fin d^un siècle civilisé, et qu'il y eût tant « d'expropriateurs » pendant l'ère révolutionnaire et constitutionnelle !