‹ La politique russ en PologneChapitre 16 sur 32 · POLITIQUE SOCIALE · texte numérisé non relu

POLITIQUE SOCIALE

la langue maternelle non seulement on ne le gagnerait pas à la langue russe, mais qu'au contraire on le pousserait vers l'enseignement polonais clandestin. Le paysan désirait s'instruire, mais il voulait l'instruction qui lui était utile. Quand l'Etat refusa de la lui donner, il la prit des mains de ceux qui, avec empressement, venaient la lui offrir.

La méthode avait fait long feu, comme on dit. Le système qui promettait toutes les bénédictions au peuple polonais, mais en dehors de ses traditions nationales et contre son gré, n'avait pas donné de résultats.

On n'avait pas prévu enfin que les répressions exercées sur les autres classes de la société seraient profondément et naturellement ressenties par les masses rurales, et qu'elles deviendraient le tombeau du principe : divide et impera, qu'elles seraient le cordeau sous lequel s'aligneraient fraternellement toutes les classes et tous les partis.

C'est ainsi que la seconde tentative de russification n'aboutit également qu'à des désillusions.

On tablait moins sur les classes ouvrières, mais tout de même on comptait un peu sur elles. En 1897, l'auteur des Otcherki Priwishnia, écrivait en parlant de l'ouvrier polonais: « Il est cosmopolite, indiffèrent aux questions nationales. Les aspirations de la société polonaise lui sont tout à fait étrangères. Il est difficile de lui trouver des tendances politiques, car il n'aspire qu'à l'amélioration de son bien-être matériel. »

Il semblait qu'il serait possible de cultiver cette indifférence avec profit. Aussi le gouvernement voyait-il d'un mauvais œil les ouvriers se rapprocher des patrons, et empêchait-il ce rapprochement de toutes ses forces. C'était visible, par exemple, dans les difficultés qu'il y avait à obtenir l'autorisation de fonder des caisses de secours. Les inspecteurs des fabriques agissaient dans ce sens; ils avaient reçu des instructions semblables à celles des commissaires ruraux, et qui leur enjoignaient de s'opposer par tous les moyens à toute tentative d'union entre les différentes classes de la société. Cependant, ici comme ailleurs, la vie corrigea implacablement ce qu'il y avait d'artificiel dans ces menées. Les ouvriers polonais qui ne s'étaient pas enrôlés dans les bataillons de l'étendard rouge et qui

n'étaient pas acquis à l'un des trois groupes du socialisme (au Parti socialiste polonais, à la Démocratie socialiste ou au < Bund ») devenaient des fanatiques du nationalisme polonais et venaient, par milliers, renforcer le camp de la clandestine « Ligue nationale ouvrière ».

Elimination des fonctionnaires polonais en 1864, en 1876, en 1891. Ils sont chassés de toutes les administrations: justice, chemins de fer, etc. Le personnel qui les remplace n'est pas à la hauteur de sa tâche. — Rapport du prince Imérétynski (1897) ; ouvrage de Hourko. Causes de cette infériorité: diflSculté du recrutement; milieu hostile; arbitraire; impunité assurée. Exemple fourni par l^enseignement de la religion. — Editde 1864. Il n'est jamais observé, ainsi que le constate le gouverneur-général dans son rapport de 1891-1892. Décret de 1892 éludé à l'instigation d'Apoukhtine. Le conseil des ministres condamne ces menées en 1905. — Résultats funestes de inobservation des lois scolaires.

Il y a eu plusieurs périodes dans l'action éliminatoire des fonctionnaires et des employés polonais de l'administration.

C'est en 1864 que l'on débuta dans cette voie. Il ne s'agissait alors que des postes politiques de confiance que le gouvernement, dans l'intérêt de l'Etat, voulait voir occupés par ses hommes, à lui : par des Russes. En 1876, lors de la réforme de la magistrature, sur la proposition du ministre de la justice, comte von Pahlen, on adopta le principe qu'une moitié des juges devait être recrutée parmi les Polonais, et l'autre parmi les Russes. Mais avec le temps, ce principe fut modifié. Dans les départements de la magistrature, sur 39 présidents et vice-présidents, il n'y en a plus que deux d'origine polonaise ; sur les 124 magistrats des tribunaux d'arrondissement et de commerce, on n'en trouve que quinze; sur 70 juges de paix, un seul; sur 139 juges d'instruction, 31 seulement sont des Polonais; parmi les procureurs, il n'y en a pas du tout. Depuis trente et quelques années, un Polonais qui termine ses études dans une université russe, eût-il décroché aux examens la médaille d'or, ne peut pas prétendre à une place plus élevée que celle de greffier (soussecrétaire). Ceux qui aspirent à de l'avancement n'ont qu'à s'expatrier dans le fin fond de la Russie, vers l'Oural et plus

loin encore. Il en est de même dans les autres services publics. En 1891, il fut décidé en haut lieu de ne confier qu'à des Russes les fonctions de chefs de division des chemins de fer de l'Etat, et, deux ans plus tard, on élabora un projet qui reçut la sanction impériale, mais ne fut appliqué qu'en partie, à cause de la mort de l'Empereur Alexandre III : il était question de réduiYe le nombre des employés polonais des chemins de fer à 20% pour les places de catégories inférieures, à 5% pour celles de catégories moyennes. Bien que l'application de ce décret n'ait pu être rigoureusement observée, comme je l'ai fait remarquer et pour la raison déjà mentionnée, on n'en a pas moins en l'espace de deux ans écarté près de 700 Polonais des lignes de la Vistule, de Térespol et de Dombrova, pour les remplacer par des Russes qu'on a fait venir des gouvernements du centre de l'Empire.

En général, dans toutes les branches de l'administration, on a travaillé systématiquement à éliminer l'élément polonais non seulement des postes ayant une importance quelconque, mais même des plus infimes situations, comme celles d'huissiers, de portiers...

Une grave question se pose naturellement. Quelle était la valeur du personnel bureaucratique dont disposait le gouvernement, après avoir banni les employés polonais? Vu l'obstination qu'il mettait à refuser toute participation de la population locale a l'accomplissement des impérieux devoirs sociaux, civilisateurs et économiques qui lui incombaient, ce personnel était son seul collaborateur.

Et il était, ce personnel, au-dessous de la moyenne. Le fonctionnaire russe, importé des provinces du centre, ne brillait ni par ses qualités morales, ni par son intelligence.

Le prince Imérétynski, gouverneur général, dans son rapport de 1897, ne le présente pas sous un jour avantageux :

« En remplaçant les employés polonais par des Russes, écrit le prince Imérétynski, et en écartant ainsi un contingent considérable de Polonais du service de l'Etat, plus honorable et plus susceptible d'assurer à ses bénéficiaires une vieillesse sans soucis, et par conséquent supérieur aux emplois privés, le gouvernement a causé un dommage sensible à la population polonaise et a, par cela même, détruit sa confiance. Obligée de s'incliner devant une aussi sévère et humiliante nécessité , cette population avait au moins droit à une compensation dans la qualité du personnel substitué à celui qu'on éloignait. Or, l'employé russe qui, en entrant en fonctions, n'est qu'insuffisamment instruit, assez peu intelligent et mal

élevé, bon et simple de nature, mais paresseux et de manières grossières, apporte avec lui tout un arsenal d'idées préconçues, d'après lesquelles il entend se gouverner dans l'accomplissement de ses forxtions publiques. Le pays de la Vistule lui semble être le foyer embrasé de la révolution. Dans chaque Polonais il voit avant tout un vaincu, mais aussi un ennemi acharné de l'Etat et de sa personne. Lui-même est, à ses propres yeux, un conquérant, et selon le dicton : « On ne juge pas les vainqueurs » (pobiediteleï nie soudiat), il se croit au-dessus du contrôle, non seulement de l'opinion, mais de sa propre conscience (page 60). »

W.-J. Hourko, dans ses Otcherki Privislinia, tout en glorifiant les personnages qui se trouvent à la tête des institutions gouvernementales, s'exprime très sévèrement au sujet des employés subalternes qui viennent de Russie, et leur reproche leur manque de bonne foi ainsi que d'autres défauts encore :

« La négligence qu'ils apportent dans l'accomplissement de leurs fonctions, leur inclination à l'ivrognerie, leur cupidité, toutes ces tares qu'ils possèdent au suprême degré, ne les empêchent pas d'exiger du pouvoir une protection spéciale pour cette seule raison qu'ils sont des Russes (page 135). »

Plusieurs causes ont coopéré à l'abaissement du niveau moral des employés russes dans le Royaume.

Avant tout, la difficulté du recrutement. Il n'y a jamais eu en Russie beaucoup de postulants désireux de servir en Pologne, parmi ceux qui étaient qualifiés moralement et professionnellement pour y avoir droit. Les émoluments supplémentaires et les pensions de retraites plus élevées ne suffisent pas pour les décider à s'expatrier. Les mêmes considérations qui ont obligé d'agréer les séminaristes à l'université de Varsovie ont fait fermer les yeux sur les titres de ces employés d'importation '.

L'atmosphère politique dans le Royaume, l'antagonisme entre le pouvoir et la société et partant entre Polonais et Russes, Tair infecté par les miasmes de la méfiance et de la haine réciproques, tout cela devait fatalement influer sur les dispositions de l'employé en service dans le territoire de la Pologne. Les caractères les mieux trempés ne résistèrent pas à l'épreuve.

Mais la conduite illégale du gouvernement était pour l'employé la plus funeste leçon ; il y trouvait un encouragement à l'arbitraire et une garantie à l'impunité.

* Le programme de l'etiseignemeat dans les petits séminaires est bien inférieur à celui des collèges de l'Etat. Aussi les séminaristes orthodoxes ne sont-ils pas admis dans les universités de de l'Empire.

Indépendamment de la répression légale, la population du Royaume avait à souffrir de ce fait que la bureaucratie locale ne se croyait pas tenue à respecter les lois et décrets législatifs, eussent-ils même obtenu la sanction impériale. Elle les violait selon son bon plaisir, au détriment de cette population. Les règlements étaient ou défigurés ou éludés ; on les appliquait souvent à rencontre des intentions du législateur, on leur donnait inutilement une élasticité démesurée. L'interprétation et l'application des lois étaient le domaine discrétionnaire des organes administratifs, même de catégorie inférieure. Le droit avait fait place à l'arbitraire.

Ne pouvant donner un aperçu complet de l'histoire de l'illégalité dans le régime politique du Royaume de Pologne, je me permettrai d'emprunter au système scolaire quelques exemples éloquents qui sont une illustration de ma thèse. Ainsi : la religion catholique devait être enseignée dans les écoles primaires du Royaume par des prêtres. Ce principe n'a jamais été et ne pouvait être, à ce qu'il semblerait, contesté à St-Pétersbourg. Son équité n'est que trop évidente. Le Comité des Ministres, dans sa séance du 29 avril 1896, avait décrété : « Quant à confier l'enseignement de la religion catholique à des personnes d'une autre confession, la chose est rigoureusement interdite, parce qu'elle offense les sentiments religieux de la population et peut éveiller en elle une juste indignation contre l'Etat. »

Un édit qui date du 30 août 1864 donnait aux communes le droit de désigner les membres du clergé qu'elles désiraient voir nommer aux fonctions de catéchistes. Comme cet édit était volontairement ignoré par les autorités scolaires, en février 1890, il y eut à Saint-Pétersbourg, sous la présidence du Ministre de l'Instruction publique, une conférence extraordinaire qui décida de maintenir les prêtres catholiques, en conformité avec l'édit cité plus haut. « En dépit de cette décision, écrit le gouverneur-général de Varsovie, Hourko, dans son rapport pour l'année 1891, la loi n'a jamais été observée. > Le compte rendu de l'année scolaire 1891-1892 constatait que, dans la plupart des écoles populaires, la religion catholique n'était pas du tout enseignée ; dans cinquante-huit écoles, elle l'était par des protestants, dans quarante-quatre, par des orthodoxes ! En présence de la répugnance du département de l'enseignement à se conformer aux prescriptions de la loi, le général Hourko provoqua,

le 16 mars 1892, de la part du Comité des Ministres, une nouvelle décision qui tendait à trancher la question définitivement.

Mais, cette fois encore, la volonté du pouvoir central fut éludée.

Le curateur de l'arrondissement scolaire de Varsovie, Apoukhtine, fit parvenir la résolution du Comité des ministres à ses employés subalternes, en y ajoutant une petite « observation » de son crû : « Les écoles oîi des prêtres enseigneront le catéchisme devront être régulièrement visitées par les représentants de l'autorité des gouvernements, par les commissaires aux affaires rurales et par les agents de la police des campagnes. Ces contrôleurs auront soin de se convaincre si « les cours sont exactement réglementaires » en « soumettant les enfants à des interrogations. »

Le but de cette circulaire était atteint; le contrôle et la surveillance de l'enseignement religieux par la police porta naturellement ses fruits. Cinq ans plus tard, le successeur du général Hourko aux fonctions de gouverneur-général de Varsovie écrivait de nouveau au pouvoir exécutif que « l'école primaire est privée de prêtre. » (Page 39 du rapport du prince Imérétynski pour l'année 1897.)

En 1881, le général Albédynski, gouverneur-général de Varsovie, obtint de l'Empereur l'ordre de donner plus d'extension à l'étude du polonais et d'augmenter le nombre des heures consacrées à cette étude. Cet ordre ne fut pas exécuté. Les autorités scolaires du Royaume l'enfouirent dans le plus profond des archives. Les leçons de polonais continuèrent à servir aux élèves à s'exercer dans la connaissance du russe. Et pour honorer le cinquantenaire d'Apoukhtine, on publia, à Moscou, une brochure dans laquelle, parmi ses mérites, on citait comme un service rendu à la patrie le fait qu'il avait su s'opposer à l'exécution des ordres de son souverain.

Le Conseil des Ministres condamne cet état de choses d'une façon non équivoque dans le procès-verbal de ses décisions du 6 (19) juin 1905, qui reçut la sanction impériale.

« Le Comité des ministres (lisons-nous dans le protocole publié dans le Journal officiel), ne peut s'abstenir de faire reniarquer que les intentions des autorités, exprimées dans la législation •ou par le pouvoir central, sont, dans plus d'un cas, commentées arbitrairement par les autorités des organes subalternes, ce^ qui

provoque des complications dans le développement de la vie sociale. Cette manière d'agir des autorités scolaires a souvent été en contradiction flagrante avec la politique du représentant du pouvoir exécutif du gouverneur-général. Certaines dispositions de la loi donnant lieu à des commentaires, les autorités scolaires les ont interprétées trop largement, ont mécontenté la population par la persécution à l'école de tout ce qui est polonais, et qnt paralysé, sous bien des rapports, la politique pacifique du gouverneur -général dont elles ont affaibli les effets. »

Si les ordonnances impériales, elles-mêmes, pouvaient être traitées avec si peu d'égards ou éludées, que dire des articles de lois tout simples et des règlements administratifs ? Leur application était à la merci des convictions personnelles des fonctionnaires qui pouvaient toujours les tourner ou les dénaturer, en se retranchant derrière des « raisons politiques », et s'assurer l'impunité par ce moyen facile.

Mais cette violation des lois et des règlements obligatoires par les fonctionnaires publics, c'est-à-dire par ceux qui auraient dû en être les gardiens légaux^ ne devait-elle pas se répercuter sur la population obligée de se soumettre à cette pédagogie politique sans exemple? En voyant ce qui se passait autour d'elle, la nation ne pouvait-elle pas être tentée de se justifier à ses propres yeux, avec ou sans raison, chaque fois que sa conscience patriotique entrait en conflit avec la loi?

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