CHAPITRE VI Zèle dans la destruction de la civilisation polonaise
Interdiction de toutes œuvres sociales. — Embarras apportés à la création de sociétés finan.ières. — Ils disparaissent en 1905. — Décret de 1876, concernant l'état de siège. Il est en vigueur jusqu'en 1905. — On en reprend les pratiques de nos jours. — Rigueur de la censure.— Russification intense. Des décrets de 1893, 1897, 1898, introduisent le russe dans toutes les institutions financières, dans toutes les associations commerciales. — Les inscriptions en polonais sont partout supprimées à partir de 1890.
Tout développement progressif du pays a été paralysé; or, bien que de grands centres industriels aient éclos, sous beaucoup de rapports un recul sensible s'est produit. Ce résultat est le fruit d'une politique qui prohibait implacablement tout groupement d'œuvres sociales et même toute organisation économique. Après avoir permis, il y a de cela trente ans, l'établissement de trois caisses de crédit mutuel dans trois petites localités provinciales, les autorités se sont refusées à délivrer d'autres autorisations de ce genre. La création de sociétés de crédit, de caisses d'épargne, d'associations industrielles, se heurtait aux plus grandes difficultés. La liberté de fonder des sociétés agricoles ne date que de 1897, et c'est seulement depuis 1905 que le droit à l'association a été débarrassé de ses entraves. Le pays s'est aussitôt couvert de nombreuses institutions économiques et financières.
Depuis un demi siècle le Royaume est en état de siège ; celui-ci, en effet, n'a jamais été aboli d'une façon formelle depuis 1863. Et pour qu'il n'y eût aucun doute sous ce rapport, treize ans après l'insurrection, à une époque où le pays était tout à fait paisible, à l'occasion de la promulgation des nouveaux règlements de la magistrature, le Comité pour les affaires du Royaume de Pologne publia un décret qui « confirmait aux autorités locales le droit de punir d'amende ou de prison les délits politiques et
les trangressions aux règlements de l'état de siège». Ce décret, « provisoire », a été appliqué jusqu'en 1905, c'est-à-dire pendant vingt-huit ans. Aujourd'hui d'ailleurs le Royaume est, de nouveau, le champ d'expériences de toutes sortes de régimes exceptionnels qui s'appellent tantôt « état de siège », tantôt « état de défense », ou encore « état de défense extraordinaire ».
De son côté, la censure ne se contentait pas de poursuivre toute pensée politique ; elle empêchait aussi les publicistes de traiter des questions qui intéressaient le pays sans avoir rien de commun avec la politique. Les journaux étaient remplis d'articles sur des sujets exotiques dont notre public se souciait peu- Il était plus facile d'apprendre ce qui se passait dans le Royaume par la lecture des journaux de Berlin, de Vienne et surtout par ceux de la Galicie(que l'on introduisait en contrebande), que par ceux qui s'imprimaient à Varsovie. L'adjectif « polonais » était devenu « censurable » et il fallait le remplacer par celui de < local ». L'histoire de Pologne, même sous la forme du roman, était raturée par la plume du censeur. Il fut un temps oii seuls étaient permis les romans historiques qui se rapportaient à une époque antérieure au XIV"^^ siècle.
L'ardeur à détruire tout ce qui, dans les institutions, portait la marque du terroir, avait atteint un tel paroxysme, que les russificateurs en étaient venus à mettre la main sur d'infortunés sourds-muets et sur des aveugles, et que les aliénés polonais, euxmêmes, avaient été soumis aux soins d'un corps médical russe ne parlant pas polonais.
La russification ne se borna pas du reste aux institutions gouvernementales. En 1893, on introduisit le russe dans la Société du Crédit foncier; en 1897, dans les Sociétés urbaines de Crédit immobilier. Le 26 février 1898, on publia un règlement qui obligeait toutes les associations et institutions privées à se servir du russe dans leur comptabilité et leurs comptes rendus ; et tout cela sous le prétexte de faciliter le contrôle aux autorités. Pour la commodité de quelques dizaines de fonctionnaires employés à ces contrôles, et qui sont fiers de ne pas connaître la langue du pays où ils exercent leur autorité, toutes les institutions financières ont dû se soumettre aux dilficultés auxquelles ce règlement les exposait. Et pourtant, le plus grand des promoteurs de l'absolutisme, Pobiedonoscew lui-même, au cours de la séance du Comité des ministres du 17 février 1898,
exprimait l'avis que : « Les Russes qui se préparent à entrer en fonctions dans le pays de la Vistule doivent avoir une connaissance suffisante de la langue locale. »
En province, les cercles mondains furent autorisés, mais à la condition que la moitié de leur direction se composât de Russes, de fonctionnaires, bien entendu, puisqu'il n'y a pas d'autres Russes en Pologne.
La langue polonaise horripilait l'autorité ; aussi était-elle pourchassée partout, du reste sans résultat.
Vers 1890, le gouverneur-général de Varsovie remarqua, au cours d'un voyage à Berlin^ à travers le Grand-Duché de Poznan, que les noms des stations dans cette province polonaise ne figuraient partout qu'en allemand. Aussitôt de retour, il ordonna d'effacer, dans les wagons, toutes les inscriptions polonaises et de gratter, sur les frontons des débarcadères, les noms en lettres latines, de peur que les étrangers, en passant par notre territoire, ne pussent penser qu'ils n'étaient pas dans un pays essentiellement russe, «rousskii». On enleva jusqu'aux avis des passages à niveau établis par mesure de sécurité. Les réclames privées dans les couloirs des voitures furent autorisées dans toutes les langues de l'univers, excepté en polonais.
Le jargon des juifs pouvait se croire privilégié en comparaison de la situation faite à la langue polonaise en Pologne.