INSUCCÈS DES TENTATIVES « D ENTENTE
soient refroidies et qu'une politique décidée, énergique ait tempéré les esprits échauffés ^ » En vérité, trente ans d'oppression n'avaient pas suffisamment « refroidi » et « tempéré » ces esprits! A ce qu'il paraît, la politique n'avait pas été assez « décidée », « énergique » ! Il était, évidemment, de toute nécessité de prolonger indéfiniment le système, après la manifestation qui avait témoigné d'un si profond revirement dans les sentiments et dans les convictions politiques de la nation polonaise !
Les réformes proposées par le prince Imérétynski, malgré leur peu d'ampleur, provoquèrent à Saint-Pétersbourg un sourire d'indulgente ironie, et, à dire vrai, on n'en réalisa aucune, car il est difficile de prétendre que le seul projet positif, celui qui tendait à mettre un peu d'ordre dans la manière d'enseigner le polonais, ait été exécuté d'une façon favorable au pays.
Et pourtant il était facile à exécuter, ce projet. Il semblait si naturel que le polonais et sa littérature, enseignés en Pologne par des instituteurs polonais à des enfants polonais, le fussent en polonais, ne serait-ce que pour des raisons pédagogiques, et qu'en plus, les heures consacrées à la langue maternelle ne servissent pas exclusivement à renforcer l'étude du russe, (car c'est à cela qu'on avait réduit le cours de polonais). En attendant, le projet qui exigeait l'acceptation de ce principe, de cette vérité, de cette nécessité, se heurta à une opposition tellement violente, qu'on aurait pu soupçonner qu'il menaçait la sécurité et l'intégrité de l'Empire. Après maintes tergiversations, on tenta d'obvier à l'anomalie par la résolution suivante : « Faire savoir à qui de droit que les cours de langue polonaise en polonais ne sont pas contraires à la loi, là oîi il est nécessaire de les autoriser pour des motifs pédagogiques. »
Je n'ai pas besoin, sans doute, d'ajouter que cette résolution formulée en termes vagues et embarrassées de restrictions, étant donnée l'hostilité patente des autorités scolaires locales, adversaires décidées de toute innovation, n'aida point à résoudre ni même à faire avancer d'un pas la question en litige.
Le prince Imérétynski étant rentré à Varsovie après l'insuccès de ses velléités réformatrices, on revint peu à peu au régime d'antan, si commode à la bureaucratie et qui lui procurait si peu
ï Ce ne pouvait être une allusion à la fièvre provoquée par la visite de S. M. l'Empereur. Quand le prince Imérétynski rédigeait son mémoire (en janvier 1898), la population était déjà guérie et bien guérie de toutes ses illusions.
de soucis. Pour prouver que, malgré la bienveillance incontestable du prince Imérétynski, le système ne se modifia pas dans ses lignes principales pendant les trois années de son administration, il suffit de citer quelques faits.
Grâce à l'intervention du prince, le pays avait été doté d'une nouvelle voie de communication : le chemin de fer de Varsovie à Kalisch ; mais la concession fut agrémentée de cette disposition topique : « Il est ordonné au ministre des voies et communications de renforcer l'élément russe sur cette ligne. »
En août 1898, fut publié un ukase concernant la question des Uniates. En dépit des représentations du prince Imérétynski qui, dans son rapport pour 1897 {p. 31), proposait une réforme plus équitable, on avait décidé, en dernier ressort, d'envisager les récalcitrants (ex-Uniates) ainsi que leurs enfants, comme appartenant à la religion officielle, même dans le cas oîi ils auraient été baptisés comme catholiques-romains avant 1875, c'est-à-dire avant l'incorporation de l'Eglise grecque unie à l'Eglise de l'Etat.
Au commencement d'août 1899, les ministres, sous la présidence de Pobiédonoscew, réglèrent l'emploi de la langue russe et du polonais dans les sociétés privées en Pologne et décrétèrent toute une série de règlements tellement rigoureux, créant de telles entraves, et si peu pratiques, qu'il fut impossible de les appliquer, malgré la pression exercée par les autorités.
Le 26 mai 1900, on étendit au Royaume de Pologne la loi qui jusqu'alors réservait ses rigueurs à la Lithuanie, et d'après laquelle les autorités locales avaient pleins pouvoirs de punir par voie administrative sans recourir aux tribunaux (de trois cents roubles d'amende et de trois mois de prison) les délits concernant l^'enseignement clandestin du polonais.
Le 24 septembre 1900, le Conseil des Ministres autorisa le gouverneur-général de Varsovie à édicter des « ordonnances obi gatoires », et à punir discrétionnairement les infractions à ces ordonnances. Ce décret équivalait à la suspension des lois en général.
A la mort du prince Imérétynski, en novembre 1900, tomba le dernier frein qui empêchait de donner toute son ampleur à la russification et à l'oppression, et le système marcha de rigueurs en rigueurs. Le successeur du prince Imérétynsky fut le général Tchertkow, depuis vingt ans en disponibilité, que l'on