LA GUERRE, LA RÉVOLUTION, LA CONSTITUTION
publique, n'ayant surtout aucune influence sur l'instruction scolaire, la société polonaise s'était vouée avec enthousiasme à l'accomplissement de sa mission civilisatrice et de ses devoirs envers la jeunesse et les illettrés, dès qu'on lui avait donné l'autorisation de s'occuper de leur instruction dans la langue natale. En peu de temps le nombre des membres de la Maternelle avait dépassé cent cinquante mille. Pendant la courte période de son existence (la Maternelle fut dissoute par décision des autorités administratives en décembre 1907), elle était parvenue à établir 800 écoles primaires, fréquentées par 63 000 enfants. Elle avait fondé une université populaire et des cours pour adultes dans 13 localités de la province. Elle dirigeait 400 asiles et avait ouvert au public les portes de 600 bibliothèques et cabinets de lecture. En ces dix-huit mois, les souscriptions en faveur de l'œuvre avaient donné la somme d'un million de roubles. Ces chiffres sont remarquables si l'on considère le peu de temps qu'il avait fallu pour atteindre ces résultats dans un pays relativement pauvre, et qui traversait justement à cette époque une crise économique.
Après ces brèves explications, on comprendra pourquoi la nation polonaise fut si douloureusement affectée par la dissolution de la « Maternelle scolaire ». La bureaucratie et les journaux nationalistes russes, ses alliés, justifiaient cette mesure, ainsi que la recrudescence de la répression politique en Pologne, voire même la hmitation des libertés constitutionnelles, par l'attitude de la société polonaise pendant la crise de 1904-1905.
Quelle avait été cette attitude?
Il n'y avait pas eu de mouvement national révolutionnaire en Pologne, mais seulement une agitation socialiste. Bien mieux, les partis extrêmes qui opéraient en Pologne — non seulement le « Bund » Israélite et la « Sociale Démocratie » cosmopolite, mais le « Parti socialiste polonais » lui-même, avec son programme idéologique d'une « République polonaise populaire » — étaient en désaccord avec les intérêts, les croyances et la volonté de toute la nation. N^avaient-ils pas, en effet, déclaré la guerre à tout ce qui n^était pas le prolétariat ?
Qu^est-ce qu'on pouvait reprocher au mouvement national polonais ? Quelques processions pacifiques à travers les rues de la ville, l'abandon en masse des écoles russes par les enfants polonais, la réintroduction de la langue polonaise qui avait été
illégalement exclue de l'administration des communes, enfin les efforts pour maintenir la langue polonaise dans les écoles primaires de la « Maternelle ».
Que signifiaient donc ces « délits » en regard de ce qui se passait alors dans le reste de l'Empire, où l'Etat chancelait, ébranlé dans ses assises, où des « républiques indépendantes » surgissaient çà et là, où on était obligé de bombarder Moscou et de la prendre d'assaut, et où un navire de guerre, le «Prince Potemkine », passait aux révolutionnaires, arborait le pavillon rouge de l'Internationale, cependant que le «Conseil des députés du parti ouvrier » méditait de s'emparer du pouvoir exécutif?....