CHAPITRE IX
Conclusions générales.
Résumé historique. — Problèmes qu'avait à résoudre la Russie après 1864. : Occupation militaire de la Pologne, assimilation, fusion des Polonais avec les Russes. — La russification est le procédé qu'on met en œuvre pour y parvenir. — Elle s'attaque surtout à l'école. — Elle n'atteint pas le but qu'elle s'était assigné. — Les gouverneurs-généraux sont contraints d'avouer que l'on a tait fausse route. — Il n'est pas possible de dénationaliser un peuple. Seule, une nation lâche « peut mourir ».
Récapitulons maintenant.
L'insurrection de 1863 étant étouffée, quelques années après la liquidation de son passif, à une époque où la plus grande tranquillité régnait dans le pays, sans aucun motif, une russification à outrance a été soudainement inaugurée.
Quelques années plus tard, sous le règne d'Alexandre III, le comte Dimitre Tolstoï, l'homme qui incarnait la réaction, ayant été rappelé au pouvoir, Hourko et Apoukhtine sont envoyés en Pologne. La répression nationale devient du coup plus intense, avec des mesures d'une implacable Vigueur; et cela sans raison, sans que la nation ait mérité pareil châtiment, puisque le pays était parfaitement paisible et qu'on n'y apercevait pas même l'ombre d'une progagande politique quelconque. En proie à une émotion profonde, la population fait un suprême effort pour refréner l'irritation qui la gagne et conserver son calme en face de ce redoublement d'oppression; mais la jeunesse, élevée dans des écoles qui font partie intégrante du système, s'agite. Elle forme des associations occultes. Les premières manifestations, dans les rues de Varsovie, tendent à « secouer » la torpeur qui, selon les jeunes, étreint l'âme de la nation. Ces manifestations et ces menées ne sont pas approuvées par la nation qui n'y prend aucune part et proteste même vivement.
Là-dessus survient le changement de règne. Il réveille l'espoir et la confiance : les foyers d'agitation s'éteignent. Des idées de réconciliation et de modération se font jour dans les esprits, mûrissent et, en 1897, atteignent leur apogée. « L'entente », du côté des Polonais, est un fait accompli, et l'Etat peut, par un geste, consolider ses aspirations, donner une vie réelle aux tendances qui n'étaient encore qu'à l'état de (^ésirs. Il ne fait pas ce geste. A la nation qui s'offre, il répond par de la froideur et de l'indifférence, puis, par une recrudescence de russification qui produit l'effet d'une douche d'eau glacée sur les sentiments conciliants du peuple polonais. La haute tension morale aux jours des illusions conciliatrices doit chercher une détente comme toute énergie accumulée, et elle se précipite dans la direction opposée, d'autant plus violemment qu'à la déception se mêle la sensation d'une injure et d'une humiliation. L'agitation embrasse alors non seulement les éléments jeunes, faciles à soulever, mais les classes intelligentes des villes, une partie de la noblesse et le peuple. Le travail de sape est continué pendant six ans. Vient l'année 1904, la guerre, la révolution sociale, la transformation de l'Empire, et, favorisés par ces événements, les forces et les sentiments que l'oppression et les persécutions avaient cultivés se donnent Hbre carrière.
Ce simple examen d'incidents, enchaînés les uns aux autres, démontre la fausseté de la thèse qui rend les Polonais responsables du système politique adopté à leur égard. L'opinion d'après laquelle la répression aurait été une réaction contre les haineuses dispositions des Polonais, ne saurait être défendue que si les manifestations nées de ces dispositions avaient été sans cause, si elles avaient porté l'empreinte de démonstrations automatiques, machinales. L'histoire des dernières quarante années et de 1897, nous enseigne avant tout que tel n'était pas le cas. Nous avons vu que les faits et les manifestations sur lesquels la politique de répression avait établi sa raison d'être, et qu'elle indiquait comme la première et ultime cause la forçant à agir, n'étaient que les chaînons d'une longue théorie d'incidents, qu'ils se rattachaient organiquement au système précédemment appliqué, et qu'en fin de compte, ils n'étaient que le résultat d'une longue éducation politique de la nation dont le précepteur fut sans partage le gouvernement russe lui-même. La thèse: « Tu me hais, donc je t'opprime», ne peut
être soutenue ici, car le gouvernement créait continuellement de nouvelles sources de haine. C'est pourquoi, en jugeant l'attitude de la nation polonaise dans ces derniers temps, non pas du point de vue de sa valeur politique, ni des pertes accumulées, mais selon la mesure des lois de la psychique humaine, nous sommes obligés de conclure que cette attitude était la conséquence tout à fait naturelle des conditions et du milieu dans lesquels la nation évoluait.
La seconde thèse tend à justifier la politique russe indépendamment de la conduite de la nation polonaise, en invoquant tout simplement la raison d'Etat.
Je vais donc étudier cette politique en tâchant de l'évaluer à sa juste valeur, exclusivement au point de vue de l'intérêt de l'Etat. Je mets de côté les considérations d'ordre humanitaire et de justice ; je me garderai d'en appeler à la parenté des races et à la solidarité slave ; je n'exigerai pas de compassion pour nos souffrances ; je ne demanderai pas enfin que l'on ait égard à notre droit au bonheur et au bien-être.
Afin de juger quels sont les problèmes actuels de la politique russe et ceux qui lui restent à résoudre dans l'avenir, il faut avant tout se rendre compte de ce qu'elle se proposait d'accomplir après 1864, et de ce qu'elle a accompli.
Ces problèmes étaient au nombre de deux.
Le premier, en quelque sorte extérieur, consistait à concentrer sur le territoire de la Pologne une force armée, puissante autant que possible, afin de garantir à la Russie la possession de la province (tout en couvrant en même temps les frontières de l'ouest de l'Empire) ; à reprendre au Royaume de Pologne son autonomie et tous les signes distinctifs de sa personnalité politique, en leur substituant une organisation basée sur une centralisation étroite, et par suite occuper en nombre les postes les plus importants de l'administration civile, pour s'assurer, avec le concours de la gent policière, une influence prépondérante et le contrôle de la vie politique du pays.
Le second problème, intérieur, émanait du désir de subjuguer moralement la population. Il tendait non seulement à lier étroitement la nation polonaise à l'Empire, mais à la fondre avec le peuple russe.
La russification fut l'instrument dont on se servit pour réaliser ce plan en partie double.
Les apôtres de la doctrine comprenaient très bien qu'on ne pouvait simultanément réaliser l'œuvre de russification et permettre le libre épanouissement de la civilisation polonaise. Pour que des éléments étrangers pussent être introduits dans les organes de la nation et qu'elle se les assimilât, sa propre force créatrice devait être anéantie. Ils se rendaient très bien compte qu'ils ne parviendraient pas à répandre ces principes dans la société polonaise s'ils n'affaiblissaient pas, en même temps, les forces intellectuelles de celle-ci.
Quelques années après l'insurrection, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, la russification fut décidée par le gouvernement comme le but des efforts de sa politique. Elle n'adopta des formés acerbes et empreintes de brutalité que dix ans plus tard; aujourd'hui, après une accalmie momentanée, vivifiée par un regain d'énergie qu'elle puise dans le courant du chauvinisme en vogue, elle prend une force nouvelle.
La russification n'a pas été cependant comprise de la même façon par tous ses partisans et à toutes les époques.
Les fantaisistes à imagination fertile rêvaient de complète métamorphose de Tâme polonaise en âme russe. Les esprits rassis n'allaient pas si loin. Une demi-russification leur suffisait, une russification de surface, qui aurait effacé dans le pays et dans la nation les aspects les plus saillants de son individualité. Ils espéraient atteindre ce but par l'introduction de la langue russe, non seulement dans l'administration et les institutions publiques mais aussi dans différents milieux de la vie sociale, et surtout par la russification de l'école.
L'école, ce bien le plus précieux de toute nation, base et garantie de sa valeur civilisatrice, forge oii se façonnent les anneaux pour l'enchaînement et la durée de son œuvre efficace de culture nationale, l'école fut choisie par le gouvernement pour servir de principal instrument de conquête morale de la société polonaise. Cette idée d'accaparement de l'école, nous la rencontrons solide et non équivoque, étalée dans tous les actes et dans tous les documents officiels. Elle était le pivot du système, le principe directeur de la philosophie politique du gouvernement. Aux séances du Conseil des ministres, on aimait à répéter l'axiome de Vinet : '< On tient les âmes quand on a l'école
en son pouvoir ». L'école devait décider de l'avenir, du règne de la mentalité russe en Pologne ; c'est pourquoi on s'en empara pour en faire un instrument politique actif, raffiné et blessant, en dépit du manifeste de l'empereur Alexandre II, daté de Jugenheim, qui promettait que l'école ne serait jamais un facteur au service de la politique.
Elle avait deux devoirs à remplir.
Elle avait à apprendre à la société polonaise à parler le russe, à la familiariser avec la littérature, l'histoire, la vie russes, avec les principes de l'organisation de l'Etat. Ce devoir pédagogique était d'ailleurs à ce point incontesté de notre part que, comme s'est exprimé un de nos députés à une séance de la Douma : « Si par hasard on avait défendu aux Polonais d'étudier le russe, ils l'auraient appris en cachette, tant ils étaient conscients de son utilité pour eux. »
Mais, à côté de ce devoir pédagogique, et planant au-dessus de lui, il y en avait un autre : le problème politique. Façonner et refaire l'àme de l'enfant, lui enseigner à penser en russe, à regarder le présent et l'avenir par le prisme russe, et par ce moyen l'attacher à l'Empire et à la d3'-nastie : voilà quel était le but essentiel et ultime de l'école.
A-t-il été atteint ?
Peut-on, parmi les milliers de jeunes gens qui ont passé par ce grand laboratoire des âmes, trouver un seul cas de russification, nous montrer un seul adolescent qui ait rompu ses attaches avec son peuple et qui se soit rallié au patriotisme russe ?
Non.
L'école russificatrice a abouti à des résultats tout à fait opposés.
L'adolescent la quittait, il est vrai, sachant le russe ; mais en abandonnant les bancs scolaires, il rompait les liens qui l'unissaient à cette langue, il rejetait avec dégoût les livres russes, parce qu'ils avaient été pendant une longue suite d'années des instruments de torture ; il se détournait des fruits de l'intelligence russe comme d'objets étrangers et odieux. C'était là un phénomène compréhensible, si l'on considère les causes qui l'avaient engendré; il n'en était pas moins morbide, et il nous était préjudiciable, puisqu'il nous enlevait la faculté de bien connaître les trésors de Tesprit des Russes, et nous empêchait d'en-
tretenir avec cette nation un commerce intellectuel par l'entremise de sa littérature et de sa presse.
J'ai déjà étudié les résultats de la seconde partie de ce système d'éducation, sa partie politique proprement dite, en faisant remarquer qu'elle n'a apporté à l'Etat que des déceptions. Je me bornerai donc à signaler ce seul trait probant que les socialistes et les révolutionnaires nationalistes les plus ardents de la Pologne sont tous sortis de l'école russe et que, parmi les chefs du radicalisme social ou nationaliste, il n'y a pas un seul élève de l'Université polonaise (1862-1869). Celle-ci n'a existé que durant sept ans, mais néanmoins elle a donné au pays une génération inscrite en lettres d'or dans le grand livre de la vie intellectuelle de la nation, et ses disciples, en 1863, à l'époque de la plus grande tension des nerfs et des sentiments exaltés, ont su résister victorieusement au courant populaire et refuser de prendre part à l'insurrection. Tout autres sont les produits de l'école d'Apoukhtine. La jeunesse qui abordait l'université était radicalisée à un tel point que, du temps du trop célèbre curateur Apoukhtine, la statistique des sociétés secrètes constatait, parmi les étudiants de l'Université de Varsovie, deux groupes seulement : celui des radicaux nationalistes et celui des radicaux socialistes, avec quelques exceptions peu nombreuses d'élèves tranquilles et indifférents. Et quand le mot d'ordre fut lancé de boycotter l'école officielle, quand la jeunesse entrevit la possibilité de briser les liens qui l'attachaient à cette école, elle se leva tout entière et déserta en foule^ instinctivement, ses murs.
11 est remarquable que le gouvernement d'alors, en se disposant, en 1867, à russifier totalement l'enseignement scolaire et les institutions scientifiques du Royaume, ait, semble-t-il, si complètement oublié les expériences faites sur ce terrain, dans la période qui va de la révolution de 1830 à l'insurrection de 1863. On se persuada sans doute que, si sous le règne de Nicolas P"", le but n'avait pas été atteint, la faute en était à l'insuffisance des moyens employés alors. Il fallait agir plus habilement, avec plus de méthode, plus rigoureusement, sans aucun ménagement, sans aucun scrupule, sans merci, et le résultat ne pouvait être douteux.
Les avertissements de Miloutine retentissaient dans le désert : on se bouchait les oreilles pour ne pas les entendre. «Depuis quarante ans, écrit Miloutine, dans son rapport à Alexandre II,
nous avons enseigné le russe à plus d'une génération de Polonais, nous leur avons appris à connaître la puissance et la gloire de notre patrie et les désastres historiques de la Pologne ; cependant toute notre science n'a pas réussi à transformer un seul individu de cette race, et cela parce que le caractère et la mentalité se façonnent sous l'influence de la religion, du foyer domestique et de la société, et non pas seulement de l'école ».Mais la leçon n'avait pas été acceptée. Quelques années plus tard, on s'était remis à remanier l'âme humaine et, trente ans après, le bilan de la russification par l'école était clos à nouveau avec un immense passif: c'était une complète déception.
En 1890, le général-aide de camp Hourko constate dans son rapport que l'école russe gouvernementale, en Pologne, est arrivée « à des résultats tout à fait contraires à ceux qu'on en attendait ». Ce qui se passe dans ses classes « n'apprend pas à l'enfant à aimer la Russie, mais, au contraire, le force^ depuis son âge le plus tendre, à détester tout ce qui est russe, tout ce qui l'a abreuvé de tant d'insultes et lui a fait verser tant de larmes à l'époque où la vie est la plus belle».
Le prince Imérétynski constate, dans son rapport pour 1898, « le désaccord entre la famille et l'école, le mécontentement que cette dernière provoque parmi la population polonaise, et qui plus est, la méfiance, le dégoût, la haine implacable qu'elle éveille ».
Voilà quelle fut, d'après des témoignages ofTiciels, la moisson que récolta la théorie de la russification de la nation polonaise par l'école.
Je ne toucherai pas aux autres aspects de la russification. Ceux que j'ai étudiés suffisent amplement à prouver que le système, dans son ensemble, a essuyé un échec complet. La russification n'a pas réussi; elle a pu retarder le développement de la civilisation polonaise, étioler, dessécher notre patrimoine intellectuel, mais elle n'a pas recueilli la moindre fruit pour son compte. La communauté polonaise, non seulement n'a pas perdu sa conscience nationale et politique, mais, au contraire, son patriotisme a subi une sorte de sursaturation.
Il n'en pouvait être autrement.
Est-il humainement possible de dénationaliser une nation ? Est-il raisonnable de l'espérer quand il s'agit de la nation polo-
naise, d'une nation qui compte tant de pages glorieuses dans l'histoire, d'une nation dont l'individualité est si forte, si expressive, d'une nation enfin qui, non seulement veut vivre, mais possède pour vivre un fonds inépuisable?
Mais détournons les yeux du tragique enchevêtrvement des relations entre Polonais et Russes. Ouvrons un peu le livre dans lequel sont inscrites les annales de l'humanité, avec son infinie diversité de races et de langages. Comptons combien de fois déjà l'utopie qui pousse à détruire un peuple a fait faillite.
Pendant sept cents ans, c'est-à-dire pendant sept fois plus longtemps que n'a duré la vie en commun du peuple polonais avec la Russie, une puissance grande et fière s'est acharnée à absorber la minuscule Irlande. Le temps passait, les systèmes changeaient et les dynasties aussi, mais l'oppression se transmettait de génération en génération. On parvint à enlever aux persécutés jusqu'à leur idiome, à une époque où la chose pouvait encore se faire; mais aucune force ne fut capable de leur arracher le sentiment de leur propre nationalité. L'Irlande vit toujours et, sous nos yeux, elle accomplit un acte comme le monde n'en avait pas encore contemplé: elle ressuscite son antique langage oublié et dont seuls de rares vestiges avaient échappé à la destruction.
Le joug ottoman, qui a duré cinq cents ans, n'a pu dénationaliser ni la Grèce, ni la Bulgarie, ni la Serbie. On pouvait croire que le peuple tchèque avait été détruit à la bataille de la Blanche- Montagne, oii toute la noblesse avait péri, après qu'on eut anéanti sa richesse intellectuelle renfermée dans les bibliothèques incendiées, et que^ dans les rues de Prague, le dernier mot tchèque eut cessé de se faire entendre. Et voilà que tout à coup, comme par miracle, ce peuple revint à lui, se leva et, en l'espace d'un demi-siècle, sut reprendre sa place aux premiers rangs de la communauté slave, grâce à sa culture, à sa conscience politique et à son patriotisme.
Quatre cents ans n'ont pas suffi pour détruire le polonisme dans la Silésie ; détachée du tronc national, elle est plus polonaise que jamais. A l'extermination des Polonais du duché de Posen, l'Etat prussien travaille depuis cent ans, non seulement en les soumettant a un régime d'oppression âpre et rusé, qui ne recule devant rien, mais aussi en faisant peser sur eux la puissance de sa haute civilisation. Cependant la statistique offi-
cielle la plus récente constate un recul de l'élément allemand. Les villes de la Poznanie, après cent ans de germanisation, sont plus polonaises aujourd'hui que du temps de la République polonaise.
La dénationalisation des Polonais en Russie n'a pas mieux réussi que tous ces essais qui avaient pour but d'anéantir l'individualité des races. Elle n'a pas réussi, et elle ne pouvait pas réussir, parce que, selon le mot de notre Staszyc : « seule une nation lâche peut mourir, » Une nation lâche, c'est-à-dire une nation qui n'a pas la volonté de vivre. La russification, les intrigues qui tendaient à arrêter la marche du progrès en Pologne, et celles qui cherchaient à porter la division parmi le peuple, tout cela devait aboutir à une banqueroute. Le gouvernement pourrait tout au plus se vanter d'avoir atteint, par son gigantesque effort, un résultat : rendre en Pologne une insurrection impossible; mais ce prétendu succès pourrait être illusoire si l'on considère qu'indépendamment du système politique, un soulèvement à main armée est devenu un anachronisme^ grâce aux progrès de l'art militaire moderne ; et il n'y a pas chez nous une seule fraction politique qui ne le comprenne. Donc aucun bénéfice réel ; rien que des déceptions. Et si l'idée russificatrice, après 1863, avait déjà essuyé une désillusion, combien plus pénible, combien plus profonde est celle d'aujourd'hui qui voit l'Etat transformé par un processus intérieur sur des principes constitutionnels, et puissamment grandie la conscience nationale des Polonais, sans en excepter les plus basses classes du peuple.
L'insuccès de la russification a été constaté par le Conseil des ministres. Il a lui-même déclaré l'impossibilité d'atteindre le but visé par cette méthode dans le décret sanctionné par S. M. l'Empereur le 6 (19) juin 1905.
« Russifier, dénationaliser les Polonais, russifier, dénationaliser un peuple qui pendant de longs siècles a vécu d'une vie indépendante, qui depuis longtemps s'est assimilé la civilisation européenne occidentale, qui s'est créé à l'aide de cette civilisation une individualité propre et a gardé intactes sa langue et sa littérature, est une tâche irréahsable. »
Dans mon travail, je me suis plu à constater dans la haute bureaucratie russe des réveils de la conscience ou de la raison politique. Mais ces lueurs n'ont été qu'éphémères; les bonnes
intentions sont restées lettre morte, la volonté même des monarques s'est brisée contre l'opposition occulte des fonctionnaires, et la réalité brutale, la politique de russification et d'oppression a aussitôt repris le dessus, ne tenant compte ni de possibilité, ni de justice, ni de l'intérêt de l'Etat.
C'est là qu'est le nœud de la tragique question polono-russe ; c'est ce nœud qu'est appelé à trancher l'avenir.
Varsovie, juin 1909.
Erazm Piltz.
TABLE DES iMATIERES