AVANT-PROPOS V
plus dégénérée, ne s'accommoderait du rôle que, dans son aveuglement et son imprévoyance, nous assignait la bureaucratie russe. Ce rôle, la nation polonaise l'accepterait moins que tout autre, elle qui, par sa force numérique, par les services rendus depuis des siècles à l'humanité, compte, sans contredit, parmi les premières de l'Europe, elle qui n'a nullement oublié son passé glorieux, et qui, pas un seul instant, n'a cessé d'espérer et de croire en son avenir.
D'autre part, en ce qui concerne nos compatriotes, nous avons tâché de les convaincre que le découragement était un mauvais conseiller et qu'il ne saurait être le stimulant d'une sage politique. Il n'existe pas de situation assez désespérée pour qu'on ait le droit de s'y résigner en se croisant les bras. Notre résurrection nationale est certaine, mais elle n'implique pas une prise d'armes, qui, dans l'état actuel de l'Europe, serait un anachronisme désastreux. Cette résurrection n'exige qu'un labeur pacifique, persévérant et infatigable, qui ne se laisse rebuter par aucun revers, un travail de tous les jours pour développer et multiplier les forces nationales dans tous les domaines de la vie sociale. Et comme point essentiel de notre programme, comme condition indispensable de tout travail utile et réparateur, nous affirmions reconnaître les droits de l'Etat dont nous sommes les ressortissants.
Ces principes, nous les avons défendus avec d'autant plus de conviction que, à notre avis, l'oppression qui pesait sur notre peuple ne pouvait pas durer éternellement. Jamais nous n'avons identifié la bureaucratie avec la Russie, ni la nation russe avec son gouvernement. Nous savions qu'à côté de la Russie officielle il en existait une autre, nous savions qu'il y a un peuple russe luttant aussi pour sa libération politique, un peuple qui, malgré tous les mauvais conseils, ne nourrit aucune haine contre la nation polonaise. Nous le savions, nous en avions la ferme persuasion, et cette confiance, nous voulions la faire partager à nos concitoyens. Notre désir était de les convaincre que la réconciliation des deux peuples allait se réaliser tôt ou tard, et que la Pologne, rétablie dans ses droits, marcherait vers un meilleur avenir, d'accord avec une Russie régénérée.
Telle était notre profession de foi, notre espérance, notre programme politique.
Pourtant une tâche entreprise dans cet esprit était difficile et ingrate. Tout ce qui se passait sur les terres polonaises était en contradiction