UNE QUESTION A RESOUDRE
d'avis qu'il n'est pas dans l'intérêt d'un Etat d'entretenir sur une vaste partie de son organisme une plaie toujours saignante et purulente, il y a urgence à rejeter cette explication par trop simpliste et à rechercher ailleurs les moyens d'éclaircir et de résoudre le problème.
Nous assistons à un phénomène en apparence des plus étranges.
Il y a eu sans doute, au cours du XIX*' siècle, à plusieurs reprises, des occasions qui ont paru propices à un arrangement des rapports entre la Russie et la société polonaise. Celle-ci ne sut pas ou ne voulut pas en profiter... Pourquoi?... Certaines personnalités, certains groupes politiques furent seuls à prêcher une politique d'entente ; le gros de la nation polonaise, par contre, suivit irrésistiblement ceux qui poussaient à la lutte à main armée et tendaient à se séparer de la Russie. Toutes ces tentatives ont abouti à des défaites; elles ont compromis les forces nationales et aggravé la situation politique. Malgré cela, la nation a profité de chaque occasion nouvelle pour mettre en jeu son existence dans des luttes inégales, et c'est ainsi que, tombant d'échelon en échelon, nous nous sommes trouvés dans la misérable situation actuelle, unique en son genre, car aucun peuple civilisé en Europe ne vit dans des conditions d'existence analogues.
La nation polonaise était-elle prise du vertige du suicide?
Peut-on raisonnablement supposer le peuple polonais capable d'une telle aberration, lui si intelligent, si doué et, avant tout, si pénétré de patriotisme ; lui qui, à chaque occasion, fait preuve d'une santé morale si solide et de tant de qualités intellectuelles par l'activité créatrice qu'il déploie dans tous les domaines de la civilisation, en dépit de conditions si peu favorables à son déveioppemtnt?
Non, il faut chercher ailleurs l'explication de cette énigme; et pour la résoudre, il faut l'aborder avec le calme du médecin qui fait l'anamnèse d'une maladie, avec l'impartialité de l'historien qui traite chaque événement en connexité avec d'autres événements, comme étant le dernier chaînon d'une longue chaîne de causes et d'effets.
Je tâcherai de prouver que si les Polonais n'ont pas essayé de reconquérir leurs libertés nationales par voie d'évolution pacifique, c'est que l'Etat a toujours refusé de se prêter à
pareille collaboration, et que les insurrections armées des Polonais ont été non seulement le résultat de leur amour de la liberté et de la conscience de leur droit, mais aussi et avant tout la conséquence des conditions exceptionnelles dans lesquelles se trouve la nation polonaise sous le gouvernement russe.
Pour quiconque étudie l'histoire de l'époque qui précéda la dernière insurrection polonaise de i853, n'est-il pas évident que cette insurrection fut avant tout le résultat du régime sous lequel vivait le peuple polonais ? Après l'avoir étouffée, cette insurrection, eut-on la prévoyance d'arrêter à temps la répression? N'a-t-on pas rendu responsables de ces événements les générations qui n'y ont pris aucune part et qui, par conséquent, n'auraient pas dû en pâtir ? N'a-t-on eu que le bien et rien que le bien de l'Etat en vue, en procédant à la pacification du pays, et n'a-t-on pas plutôt laissé libre cours aux instincts de vengeance, au détriment des vrais intérêts de cet Etat? Enfin, et ceci importe particulièrement, quand le passé s'est trouvé liquidé, quand, sur ses décombres, il a fallu réorganiser les conditions d'existence du pays sur des bases nouvelles, la politique russe at-elle eu vraiment le bien de l'Empire en vue et rien que ce bien ? Qu'a-t-elle entrepris pour prévenir le retour de l'incendie ?
Voilà ce qu'il faut avant tout se demander dans une étude sur la question polonaise en Russie.