LA JUSTICE
« La justice confère à chacun le droit de faire tout ce qu’il veut , sous cette réserve que l’exercice de ce droit ne porte aucune atteinte à l’exercice du droit d’autrui.
« L’homme qui , pour exercer sa liberté , violerait celle d’un autre ,
MANQUANT AINSI A LA LOI MÊME DE LA LIBERTÉ, SE RENDRAIT COUPABLE. C’EST TOUJOURS ENVERS LA LIBERTÉ QU’lL EST OBLIGÉ , QUE CETTE LIBERTÉ SOIT LA
sienne ou celle d’un autre. Tant que l’homme use de sa liberté sans nuire à la liberté de son semblable , il est en paix avec lui-même et arec les autres. Mais aussitôt qu’il entreprend sur des libertés égales à la sienne , il les trouble et les déshonore, il se trouble et se déshonore luimême , car il porte atteinte au principe même qui fait son honneur et qui est son titre au respect des autres.
« La paix est le fruit naturel de la justice, du respect que les hommes se portent ou doivent se porter les uns aux autres , à ce titre qu’ils sont tous égaux, c’est-a-dirc qu’ils sont tous libres.
« La société est le développement régulier, le commerce paisible de
toutes les libertés, sous la protection de leurs droits réciproques. La
SOCIÉTÉ n’est PAS l’OEUVRE DES HOMMES : C’EST L’OEUVRE MÊME DE LA NATURE
des choses. Il y a une société naturelle et légitime, dont toutes nos sociétés ne sont que des copies plus ou moins imparfaites. A cette société correspond un gouvernement tout aussi naturel , tout aussi légitime, envers lequel nous sommes obligés, qui nous défend et que nous devons défendre, et en qui nous avons le devoir de placer et de soutenir la force nécessaire à l’exercice de ses fonctions.
« Mais la force qui doit servir peut nuire aussi. L’art social n’est
AUTRE CHOSE QUE L’ART D’ORGANISER LE GOUVERNEMENT DE MANIÈRE A CE QU’lL PUISSE TOUJOURS VEILLER EFFICACEMENT A LÀ DÉFENSE DES INSTITUTIONS PROTEC¬ TRICES DE LA LIBMRTÉ, SANS JAMAIS POUVOIR TOURNER CONTRE CES INSTITUTIONS LA FORCE QUI LUI A ÉTÉ CONFIÉE POUR LES MAINTENIR. »
Par la Justice faire équilibre à la Force et empêcher qu’aucun individu, indigne de porter le nom d’homme, puisse manquer « à la loi môme delà Liberté; » c’est de la sorte que, moi aussi , je comprends l’art social, cet art d’organiser le gouvernement, que M. Cousin a si admirablement défini dans les lignes que je viens de citer.
Je suis d’accord avecM. Guizot, non le ministre, mais l’historien, s’exprimant ainsi :
« Au commencement , il n’y a point ou presque point de puissance publique... la liberté est réelle... Il y a simplement coexistence des libertés individuelles... La liberté périt... Cependant les individus, seuls êtres réels, se sont développés... La société tend à revenir au libre développement des volontés individuelles... Que l’homme reprenne la liberté et l’exerce de plus en plus, c’est le but, c’est la perfection de la société. »
Aujourd’hui, qu’est-ce que l’Individu ?
— Rien.
Désormais, que doit-il être ?
— Tout.
Aujourd’hui, qu’est-ce que l’État?
— Tout.
Désormais, que doit-il être?
— Rien.
Rien... qu’une société nationale d’épargnes collectives et d’assurances mutuelles.
— Assurance mutuelle contre le risque de guerre, etc., etc.
S’il en était ainsi , tout travailleur serait rentier ou le deviendrait.
Alors, convenez-en, la police serait aisée, l’ordre facile, et les révolutions impossibles; car, dans l’ordre politique aussi bien que dans l’ordre physique , sans cause, point d’effet.
Plus la puissance individuelle tend à se développer et à s’élever , plus la puissance collective tend à se restreindre et à décliner.
C’est là une vérité attestée par tous les faits, visible à tous les yeux.
Certes, s’il y avait trois choses qui fussent essentiellement collectives et qui concourussent presque exclusivement à former la puissance publique , c’étaient :
L’armée ;
La marine militaire ;
La voie publique.
Eh bien, l’armée, par suite de l’immense développement des idées industrielles et pacifiques , tend à devenir de moins en moins nécessaire, conséquemment à se réduire, jusqu’à ce qu’enfin elle disparaisse presque entièrement, comme aux États-Unis.
La marine militaire tend également à disparaître , par suite des progrès et des nécessités de la marine marchande , à laquelle il faudra , pour se recruter, un personnel de plus en plus considérable.
Enfin, plus la voie publique se perfectionne sous la forme de chemins de fer, plus elle tend à’ échapper des mains de l’État pour passer aux mains de l’Industrie.
Oui ou non, tout cela est-il vrai?
Au contraire, trois choses sont venues étendre presque à l’infini l’empire de la souveraineté individuelle ; ce sont :
L’imprimerie ;
La vapeur ;
Le télégraphe électrique.
Oui ou non, tout cela est-il encore vrai?
Or, si l'on 'ne conteste à l’individu ni la liberté de croyance, ni la liberté de parole, ni la liberté d’enseignement, ni la liberté de la presse, ni la liberté du travail, ni la liberté du commerce, ni la liberté d’association, ni la liberté de réunion, ni même la liberté de refuser l’impôt transformé en assurance , quelles attributions restera-t-il à l’État ? Je le demande , et j’ajoute : Si, désormais, c’est la puissance individuelle qui est forte, libre, invincible; si, au contraire, c’est la puissance collective qui est faible, limitée, désarmée, que deviennent donc les dangers d’usurpation et les craintes d’abus de pouvoir?
Nuis sont les uns, chimériques sont les autres.
Ce n’est plus en interrogeant le passé et l’histoire qu’il faut raisonner, c’est en interrogeant l’avenir et la science.
Du jour où la liberté religieuse a triomphé , tous les bûchers , tous les instruments de torture de la foi intolérante ont aussitôt disparu.
Du jour où toutes les libertés partielles dont le faisceau compose la liberté absolue ne seront plus contestées et ne pourront plus être violées, immédiatement aussi s’écroulera tout i’échafaudage des lois arbitraires.
L’État ne sera plus que l’axe sur lequel tournera la société.
Alors, la société comme la Terre , tournera d’elle-même et sans effort.
La Liberté est à l’Autorité ce que l’aval est à l’amont d’un fleuve.
La Liberté rend la Force inutile, l’ Autorité rend la Force nécessaire.
En tout et partout, la Force tend à se transformer, soit par le progrès des idées , soit par le perfectionnement des arts.
Tels sont les problèmes qu’a résolus l’art mécanique appliqué aux industries les plus avancées , que le même travail qui eût exigé autrefois les bras de cent hommes, n exige plus aujourd’hui que les mains d’un seul enfant; l’art social est appelé à réaliser les
mêmes progrès, à résoudre les mêmes problèmes, à opérer les mêmes prodiges. Quand le mécanisme gouvernemental sera ce qu’il devra être, à la rigueur un enfant aussi suffirait pour le mettre en mouvement.
Je suppose que , par suite de la réciprocité des échanges, de la solidarité des intérêts, du progrès d^s sciences, de la liberté des peuples et du déclin des gouvernements, la guerre ne soit plus qu'une tache de sang dans l’histoire, comme maintenant l’esclavage n'est plus qu’un souvenir monstrueux dans le passé.
Je suppose que l'impôt, transformé en prime d’assurance, ait acquis le degré de perfection , de simplicité et de certitude qui permettra d'en rendre le payement volontaire ;
Je suppose que tout travailleur ayant concouru à accroître l'épargne collective, soit certain d’en retirer sa part légitime ;
Je suppose que la publicité, organisée comme elle pourrait l’être, soit au crime ce que la vérité est à l’erreur, qu’elle en soit le plus sévère châtiment, et qu’elle le rende matériellement presque impossible ;
Je suppose qu’il soit démontré , avec la clarté de l’évidence, que la liberté des religions , des opinions et des conventions, n’est dangereuse qu’autant qu’on essaye de la comprimer ;
Je suppose que les Codes ne soient plus que des recueils de formules, des modèles d’actes utiles à consulter et bons à suivre;
Je suppose qu’il n’y ait plus qu’une règle pour mesurer toutes les actions des hommes , et que cette règle soit celle-ci :
NE FAITES PAS A AUTRUI CE QUE VOUS NE VOUDRIEZ PAS Qu’lL VOUS FÎT ;
Je suppose , enfin , qu’élevés à la grande école de la Mutualité , tous reconnaissent qu’ils ont intérêt à observer cette règle et à l’appliquer scrupuleusement ;
Je demande alors :
Ce qu’il y aurait à administrer ?
Que deviendrait la puissance collective ?
Que ferait l’Autorité ?
J’en suis fâché pour elle, mais l’Autorité n’aura plus de rôle à jouer en aucun pays où luira dans tout son jour la Publicité, où prévaudra dans sa plénitude la Liberté.
Si l’ Autorité ne se croit pas ou ne se prétend pas infaillible, ce n’est plus l’Autorité.
Ou l’Autorité est la Vérité, ou elle est l’Erreur.
Si elle est la Vérité, il lui suffira de l’éclat de sa propre évidence , pour triompher sans le secours de la Force.
Si elle est l'Erreur, il est juste quelle succombe : de quel droit s’imposerait-elle ?
Détruire cette imposture historique qui , trop longtemps , s’est appelée : l’Autorité, c’est anéantir du même coup cette usurpation politique qui s’est appelée : Puissance législative.
Puissance ingénieuse à créer sans nombre des crimes et des délits imaginaires , des peines afflictives et des peines infamantes î
Les Anglais ont inventé le mot self-government , mot composé en entier de racines anglaises, et qui ne peut se traduire en français que par cette périphrase : gouvernement de soi-même par soi même
Pour rendre la même idée, on a récemment emprunté au grec un mot peu répandu encore, mais qui mérite de devenir populaire: ce mot, c’est celui d’ autonomie (de autos , soi-même , et nomos , loi). Ainsi que le montre évidemment son étymologie , le mot autonomie désigne l’état d’un individu ou d’un peuple qui se gouverne par les lois qui sont en lui.
L’opposé de l’autonomie, c’est Y hétéronomie (de h'teros , autre, et nomos y loi). Ainsi, le maître, qui ne dépend de personne, est autonome; l’esclave, au contraire, qui dépend de la volonté du maître , est hétéronome. De même encore , toute forme de gouvernement , telle que la monarchie ou l’aristocratie , dans laquelle un ou plusieurs imposent leur loi à l’universalité, constitue évidemment une hétéronomie.
Assez longtemps l’Autorité a égaré le monde avec la prétention de le gouverner; je demande que l’Autorité abdique; je demande
que la Liberté lui succède ; je demande que la puissance législative , condamnée par ses œuvres , fasse place , enfin , à la puissance individuelle fortifiée par l’imprimerie et la vapeur , le travail et l’épargne.
L’Autorité, se proposant pour but le bonheur, la grandeur des peuples, a revêtu toutes les formes, les a toutes essayées, les a toutes usées.
L’histoire est là pour l’attester.
L’Autorité a fini son temps.
Le temps de la Liberté est venu.
Elle cherche sa forme; la trouvera-t-elle?
Je n’en doute pas.
Comment pourrais je en douter? La Liberté n’est-elle pas la loi même de développement de l’homme, et quand je dis l’homme , je dis l’humanité.
Ce qui constitue l’Autorité , sa puissance morale , sa force matérielle, ce n’est ni la longueur ni la certitude de la durée, c’est l’unilé.
En effet, sans unité point d’initiative, point de responsabilité.
Je le reconnais.
Mais l’unité , dont les légitimistes revendiquent l’avantage , comme si cet avantage était un monopole qui leur appartînt , ne saurait-elle donc se concilier avec la Liberté aussi facilement et aussi certainement qu’avec l’Autorité ?
C’est la question qu’il faut enfin vider.
Je n’aime pas les mots vagues.
Les mots qui disent tout ne disent rien.
Aussi faut- il que les mots qui s’offrent à moi avec une certaine majesté me montrent un corps sous leur manteau.
A la Liberté comme à l’Autorité, je demande : Qui êtes-vous? D’où venez-vous? Où allez vous? Qu’exprimez-vous?
Toute Autoriié qui ne me répond pas quelle vient de Dieu, et qui ne me le prouve pas, si elle n’est point l’autorité de la mère sur l’enfant, je l’écarte.
Toute liberté qui ne me répond pas qu’elle peut être absolue, sans exceptions comme sans limites , et qui ne me le prouve pas, je lecarte également.
Cela simplifie extrêmement la question.
Demandez-moi ce que j’entends par Liberté!
Je vous répondrai :
J’entends:
La liberté du domicile.
La liberté de la parole.
La liberté de la correspondance.
La liberté de l’imprimerie.
La liberté du travail.
La liberté d’association.
A la condition quelles seront absolues , ces libertés me suffisent, parce qu’en elles sont contenues toutes les autres.
Dans la liberté de domicile est contenue la liberté de réunion.
Dans la liberté de parole sont contenues la liberté de penser , la liberté de croyance, la liberté d’enseignement.
Dans la liberté de convspondance sont contenues la liberté de se servir de tous les moyens inventés par le génie de l’homme pour triompher des difficultés de l’espace , postes, télégraphes électriques ou autres , la liberté de choisir entre toutes les voies celle qui offre le plus de garanties de l’inviolabilité du secret des lettres.
Dans la liberté de l’imprimerie est contenue la liberté de la presse.
Dans la liberté du travail est contenue la liberté des échanges.
Dans la liberté d’association est contenue la liberté des conventions.
Accordez moi ces libertés , l’Autorité disparaît , car elle n’a plus de raison d’être ni de moyens d’exister.
Avec l’Autorité qui disparaît, disparaît le gouvernement qui en était la forme visible ; il ne reste plus alors que l’administration publique de ce qui est purement collectif.
J’appelle collectif ce qui, de sa nature, est indivis; ce qui, ne
pouvant appartenir séparément à aucun , appartient nécessairement à tous.
La France a-t-elle besoin d’une armée et d’une flotte? Qu’il soit prouvé quelles sont nécessaires, et, à la condition que le recrutement de cette flotte et de cette armée sera volontaire , j’acquitterai ma part proportionnelle de frais, que cette part se nomme contribution ou assurance.
La France a-t-elle besoin de fonds pour rendre la voie publique aussi parfaite et la circulation aussi rapide que possible? Qu’il soit établi quel sera l’emploi de ces fonds , et je payerai ce qui sera nécessaire.
Je payerai sans regret et sans difficulté ; sans regret , car ce sera mon intérêt qui me le conseillera ; sans difficulté , car l’administration publique ainsi réduite exclusivement à ce qui est collectif, pas une parcelle de ma liberté ne se trouve aliénée.
Ma liberté reste aussi entière que si je m’étais borné à assurer ma maison contre l’incendie ou mon navire contre le naufrage.
Alors, tout devient simple.
Alors, souveraineté du peuple est un mot qui n’a plus de sens que dans les cas extrêmement limités où le peuple agit en qualité d etre collectif, contracte en qualité de personne civile. Ces cas sont : les cas de guerre, de traités, de marchés, d’acquisitions, d’échanges, d’emprunts.
Alors, il n’y a plus qu’à choisir l’administrateur le plus habile, le plus vigilant, le plus économe , pour lui confier la gestion de ce qui est commun.
Cet administrateur directement responsable, ce fonctionnaire essentiellement révocable, comment le choisira-t-on, comment pourra t-on toujours le révoquer?
La question n’est pas plus compliquée que cela.
On le nommera, on le révoquera comme on nomme, comme on révoque un administrateur dans une compagnie de chemin de fer, ou dans une association ouvrière.
Mais qui le nommera? Mais qui le révoquera? Tous ceux qui
auront concouru à la formation de ce qui sera commun , conséquemmment tous ceux qui auront un intérêt, si faible qu’il soit , à le nommer ou à le révoquer.
Dans ce système d’émancipation universelle , l’Autorité n’est plus , relativement à la Liberté , que ce qu’est le tuteur au pupille, le jour où celui-ci a atteint l’âge de majorité et où le mandat de celui là est expiré.
C’est l’individu gouverné par sa raison.
C’est le mineur qui devient majeur, et non pas le mineur qui change de tuteur; ce qui aurait lieu si le gouvernement, tel qu’il a existé avant et depuis le 24 février , était remplacé par ce qu’on a appelé le gouvernement direct du peuple.
De cette tutelle transformée, je n’en veux pas ; et le peuple qui me lit, parce que je lui dis crûment la vérité, reconnaîtra que j’ai raison.
En effet , ce n’est qu’un autre mode de tutelle , et je le prouve.
Je suppose l’idée du gouvernement direct adoptée :
Un projet de loi concernant la liberté de la presse, ou toute autre liberté, est soumis au vote du peuple; au dépouillement , les bulletins se partagent ainsi :
Votants . 12 millions.
Bulletins oui . 7 millions.
Bulletins non . 5 millions.
Voilà donc sept millions d’électeurs qui s’érigent en tuteurs ou
en souverains de cinq millions de citoyens, ainsi réduits à la condition de pupilles ou de sujets.
De quel droit ?
Qu’est- ce qui me prouve que sur cette question c’est le chilfre le plus fort qui a raison contre le chilfre le plus faible, le chilfre 7 contre le chilfre 5?
Bien.
Donc, cette forme de gouvernement direct ne vaut guère mieux (pie toute autre forme indirecte de gouvernement.
Elle est tout aussi arbitraire.
Montesquieu, définissant le gouvernement républicain, s’exprime ainsi :
« Le peuple, dans la démocratie, est, à certains égards, le monarque , à certains autres, il est le sujet. »
Lorsque le peuple agit comme monarque , je suis de l’avis d’Aristote : il ne vaut pas mieux que tout autre monarque.
Aristote écrivait :
« Un peuple, en tant que monarque, a tous les caractères du tyran. Dans une démocratie absolue, et dans la tyrannie, vous retrouvez mômes mœurs , même despotisme, ramée arbitaire dans les décrets du peuple et dans les ordonnances du tyran. Le démagogue et le courtisan ont les mêmes rapports de ressemblance, la même analogie; tous deux jouissent du plus grand crédit, le courtisan auprès du tyran , le démagogue auprès du peuple. »
C’est pourquoi, depuis trois ans, je me suis appliqué sans relâche, et presque sans repos, à chercher comment il se pourrait que le peuple, afin de rester libre , ne fût ni sujet, ni monarque.
C’est par l’analyse de l’autorité que je suis arrivé à la synthèse de la liberté.
J’ai décomposé d’abord ce qui composait l’unité nationale, puis l’unité communale, enfin l’unité individuelle; j’ai reconnu que ces trois unités distinctes forment trois cercles de grandeur inégale : le plus grand pouvant contenir le moyen, le moyen pouvant contenir le plus petit , sans qu’aucun des trois cessât d’avoir le diamètre qui lui était propre; ou , si on préféré une autre image : trois lignes parallèles de longueur différente dont la condition expresse est de ne jamais se rencontrer sous peine de cesser aussitôt d’exister.
La décomposition successive de ces deux unités m’a conduit ù la découverte de 1’ unité élective, révocarle et responsable, que je ne crains pas d’opposer à I’unité héréditaire , irrévocable et irresponsable , sur laquelle les légitimistes se fondent pour prétendre qu’un peuple ne peut se passer d’un roi.
Montesquieu définit ainsi la Démocratie :
« Lorsque, dans la République, le peuple en corps à la souveraine puissance, c’est une démocratie. »
L’avantage qu’avait la Monarchie sur la Démocratie , c’était l’unité. Je crois pouvoir affirmer que la Démocratie a enfin trouvé la sienne, et que le problème que Jean-Jacques Rousseau , en écrivant le Contrat social, s’était posé sans réussir à le résoudre, a cessé d’être un problème.
Voici quels en étaient les termes :
« TROUVER UNE FORME D’ASSOCIATION QUI DÉFENDE ET PROTÈGE DE TOUTE LAFORCE COMMUNE LA PERSONNE ET LESBIENS DE CHAQUE ASSOCIÉ , ET PAR LAQUELLE CHACUN SUNISSANT A TOUS , n’oBÉISSE Qü’a LUI MÊME ET RESTE AUSSI LIBRE Qü’aUPARAVANT. »
Qu’y avait-il à faire?
La chose la plus simple.
Il y avait à demander à tous et à chacun :
Que voulez-vous mettre en commun, et que ne voulez -vous pas y mettre ?
Poser cette question , c’était provoquer cette réponse :
« Je veux conserver ma liberté la plus entière : liberté de mon culte, liberté de mon esprit, liberté de mon cœur , liberté de nies bras, liberté de ma famille, liberté de mon patrimoine ou de mon épargne; je veux enfin que nul n’intervienne dans ce qui est l’exercice de ma souveraineté ; je ne veux absolument mettre en commun, sous le nom de contribution ou d’assurance, que la somme nécessaire pour les dépenses suivantes :
Justice indépendante de l’Etat ;
Force armée;
Voie publique;
Et , jusqu’à ce qu’elle soit éteinte :
Dette inscrite.
Dans cette réponse, qu’y a-t-il de faux , qu’y a-t-il d’exagéré?
Provoquer cette réponse , c’était tracer de la façon la plus nette et la plus tranchée la ligne de démarcation : tout ce qui, ne peut appartenir divisément à chacun, appartient indivisément à tous.
L’armée peut-elle appartenir divisément à chacun? — Non.
La flotte peut-elle appartenir divisément à chacun? — Non.
La voie publique peut-elle appartenir divisément à chacun?— Non.
Donc la voie publique , le flotte et l’année sont essentiellement et incontestablement collectives.
Prétendrait-on que I’unité héréditaire, irrévocable et irresponsable, qui se résume dans le mot Légitimité, est préférable à 1’ unité élective, révocable et responsable, telle que je l’ai puisée à la source même de la Liberté!
Si l’on avait cette prétention téméraire, la combattre serait trop facile, car il n’y aurait qu’à dire: — Combien, dans cette liste de 71 rois qui ont régné sur la France , pendant quatorze siècles, de 420 à 1850, en compte-t on qui eussent mérité d’être élus, et qui eussent été nommés, si le peuple français avait eu à les choisir et a leur confier , en toute liberté, ses destinées?
Le principe de la délégation héréditaire, le principe de la légitimité, condamne les peuples à subir les monarques les plus incapables , les plus cruels, les plus dépravés, les plus prodigues, les plus ambitieux, les plus lâches, les plus ingrats , ceux-là même qui ont perdu la raison. Quoique insensé , Charles VI n’a-t-il pas régné sur la France pendant 42 ans? Mais, à sa mort, qu’est-il arrivé? 11 est arrivé qu’après avoir signé, à Troyes, une paix honteuse avec Henri V , roi d’Angleterre, déclaré héritier du royaume de France, il laissa à Charles VII , son fils , la France à reconquérir sur les Anglais. Qui la reconquit? Ce ful-il Charles VII? Non; la reconquérir fut une pensée qui ne lui vint même pas , au milieu des plaisirs d’une cour dissolue, plaisirs qui l’absorbaient tout entier. Qui reconquit la France? Ce fut une jeune fille du peuple : çe fut Jeanne d’Arc, qu’il laissa lâchement brûler sur un bûcher sans la secourir , lâcheté qu’il expia par la peur d’être empoisonné par son fils Louis XI, peur qui le condamna à se laisser mourir de faim.
Qu’on vante donc la légitimité, l’unité héréditaire, irrévocable, irresponsable !
Qu’on prouve donc qu’elle est préférable à l’unité élective, révocable, responsable, telle que j’ai essayé d’en faire une loi
vivante, un générateur de la force publique, dont la liberté absolue n’ait jamais à craindre aucune explosion fatale !
Mais il ne suffit pas de vouloir la liberté de l'individu , il faut aussi vouloir la grandeur de la nation.
Or, point de grandeur, mais au contraire rapide déclin, là où l'on délibère toujours pour n’agir jamais.
Sans unité, point d’initiative , point de liberté, point de responsabilité.
La responsabilité s’affaiblit , se divise et disparail pour faire place à la solidarité.
La souveraineté du peuple qui ne se borne pas à la souveraineté du contrôle déchoit et dégénère en complicité.
D’ordinaire , le souverain se fait servir et paye qui le sert.
Que faudrait-il penser d’un souverain qui se croirait obligé de se srrvir lui-même , et qui se frapperait d’impôts pour se payer des ga-
On penserait qu’il est atteint d’aliénation mentale.
C’est cependant ce qui a lieu , sous nos regards , sans que nous nous en rendions compte.
Le peuple croit qu’un des attributs de sa souveraineté , c’est de faire la besogne législative, c’est de s’immiscer, par l’entremise de ses représentants , dans tous les actes du gouvernement , c’est de s’y associer.
Le peuple doit juger tout , mais ne se mêler de rien. Quand il se mêle à tout, que devient son infaillibilité ? Que devient le prestige de sa souveraineté ? Comment peut-il s’ériger en juge de ceux dont il a été le complice ? Ne jamais prononcer que sur des faits accomplis doit être sa première règle.
Liberté entière, mais responsabilité entière, suffrage universel , mais suffrage annuel : voilà les quatre angles de l’édifice nouveau.
Vous qui , en toutes circonstances , proclamez que le peuple est souverain absolu , soyez donc conséquents et faites donc qu’il agisse en souverain absolu !
Un souverain absolu ne fait pas de lois contre lui-même.
la maxime : Tout pour le peuple, tout par le peuple , se compose de quaire mots de trop. Les quatre derniers.
Tout par le peuple est une maxime aussi fausse que celle qui nous obligerait tous à faire nous-mêmes nos vêtements , à blanchir nousmêmes notre linge , à laver nous-mêmes notre vaisselle.
Traitez donc le peuple en souverain !
S’il est souverain, il doit se faire servir et non se servir lui-même.
Où donc est l’inconvénient ? Où donc voyez-vous le danger?
Ne voyez-vous donc pas, au contraire , que c’est le gouvernement réduit à sa plus simple expression, le gouvernement des hommes réduit à n’être plus, de fait et de nom, que l’administration des choses?
En effet, lorsque toutes les libertés sont déclarées solidaires et reconnues inviolables , lorsqu’elles sont mises à jamais hors de contestation, de débat et de réglementation, il ne reste plus qu’à rendre au contribuable, sous une autre forme, l’équivalent, au moins, de ce qu’il a avancé sous le nom d’impôt.
Dès qu’il ne serait plus nécessaire d’avoir une fabrique de lois , toute difficulté s’aplanirait ; il suffirait alors que le peuple, dans toutes les circonstances où il devrait agir comme souverain , eût un ministre qui gérât l’intérêt collectif et exécutât la volonté nationale, un maire , comme il y a onze siècles (*).
L'intérêt collectif, je l’ai démontré, se bornerait étroitement au soin de veiller à l’entretien des routes de terre et au payement de la dette publique jusqu’à ce qu’elle ait pu être remboursée.
La volonté nationale, elle-même, n’aurait pas un beaucoup plus vaste champ , car dès que la liberté du commerce aurait prévalu , par la réciprocité des échanges , non-seulement disparaîtraient les risques de guerre, mais aussi les questions et les débats de tarifs.
En résumé, qu’est-ce que je propose?
Rien de nouveau , rien qui n’ait pour cautions l’expérience et l’histoire.
(*; 7li0... Les rois n’avaient point d'autorité, mais il avaient un nom ; le titre de roi était lérédilairé, mais celui de maire était électif. Montesquieu, E. des L., 1. xxxi.
Je propose que le peuple souverain se conduise en souverain.
Je propose qu’il règne, et n’administre pas.
Je propose qu’au lieu d’être l’ouvrier qui se sert lui-même, il soi l le souverain qui se fait servir par un ministre qu’il peut toujours renvoyer et punir, comme fit Louis XIV, qui chassa et enferma Fouquet pour le remplacer par Colbert.
Je propose qu'ayant reconquis la souveraineté de droit, il n’en tolère, sous aucun nom, l'usurpation par aucune souveraineté de convention: Constitution écrite, Assemblée législative. Présidence de la République.
Je propose qu’il en finisse irrévocablement avec toutes les complications, toutes les fictions, tous les frottements et tous les dangers de ces interprétations dont la force est le seul juge : ce qui est détruire d’une main tout ce que de l’autre on a édifié.
Je propose que la société, après avoir passé du simple au compliqué, revienne du compliqué au simple ; qu’elle revienne à l’époque des anciennes associations connues, chez les nations germaniques , sous le nom de Mark-cjenosscn schaften ; dans ces associations, tout consistait dans des garanties mutuelles; une sorte de fédération pour la sûreté commune; des mesures répressives sévères contre ceux qui violaient la forêt destinée à l'entretien commun ; la souveraineté ne relevait que de l’ensemble de ceux qu’unissait le lien fédératif.
Je propose :
Au lieu d’une Constitution écrite, toujours exposée à être violée ou mal interprétée : — le meilleur mode de vote universel , annuel , secret et direct.
Au lieu d’une Assemblée législative, élue pour trois ans, toujours prête à abriter sous ce grand mot: La. Loi, les erreurs les plus monstrueuses, les écarts les plus condamnables : — une commission nationale de surveillance et de publicité, résumant les minorités divisées, les défiances éveillées, les idées opposées, et appelant le peuple à prononcer et à exercer la souveraineté collective dans toutes les circonstances graves et dans tous les cas douteux.
Au lieu d’un Président de la République, élu pour quatre années directement par l’universalité des électeurs, ce qui créait cette anomalie que, subalterne en droit , il était supérieur en fait à l'Assemblée législative : — un maire d’Etat , élu pour une année seulement, toujours révocable, responsable de tout dans la limite de ses fonctions , se bornant à entretenir les relations extérieures, à publier le budget annuel des recettes et des dépenses; à rédiger et signer tous les règlements d'administration publique , mais ces règlements ayant pour limites étroites les objets mêmes auxquels ils devront s’appliquer exclusivement, objets qui sont :
Propriétés nationales : — Acquisition , échange, aliénation, entretien, réparation.
Voie publique : — Grande voirie, circulation.
Sûreté générale : — Arrestation et poursuite des malfiiteurs; exé cation des arrêts de la justice.
Armée . — Proportion des armes; conditions de l’enrôlement volontaire; solde; avancement; retraite.
Marine. — Construction des vaisseaux; conditions de l’enrôlement volontaire; solde; avancement; retraite.
Dans ce système , la Nation n’agit jamais que comme Nation, la Commune n’agit jamais que comme Commune, et sans attenter ni l’une ni l’autre à la liberté de l’Individu, qui doit toujours rester entière.
Qu’est ce qui constitue une nation? — Une communauté d’intérêts territoriaux et commerciaux qui, pour se développer et se protéger, a eu besoin jusqu’à ce jour d’entretenir une armée et une flotte. Mais si l’on suppose que par suite des progrès du commerce et de la réciprocité des échanges, tout risque de guerre, les armes à la main, disparaisse entièrement ; flottes et armées n’cnî plus de raison d’être.
Dès qu’il n’y aurait plus ni armées ni flottes (les rois le savent bien ! ) le lendemain il n’y aurait plus de royautés, le surlendemain il n’y aurait plus de nationalités, car les nationalités n’ont elles-mêmes de raison d’être que par la rivalité des intérêts. Cette rivalité d’intérêts
est-elle dans la nature? Non ; l’homme est l’œuvre de la Nature, mais les peuples sont l’œuvre de la Guerre. Détournée violemment de son but par la guerre, l’esclavage et l’ignorance, l’Humanité y est lentement ramenée par la paix, la liberté et la science. Désormais, plus l’homme pèsera dans les balances de la civilisation, moins les peuples y pèseront. Nature et Civilisation sont les deux extrémités du cercle dans lequel l’homme se meut; ouvrez le cercle : les deux extrémités s’écarteront refermez-le : les deux extrémités se rapprocheront et se confondront. La vapeur et la télégraphie électrique sont deux découvertes qui datent d’hier et déjà elles ont changé tous les rap porls des peuples; une troisième découverte qui a cessé d’être improbable, un nouvel effort de la science, la navigation aérienne peut prochainement accomplir une révolution économique et sociale contre laquelle se débat convulsivement le vieux monde, pour porter aux nationalités le dernier coup. Si les hommes naissent tous frères, ainsi qu’on nous l’enseigne, à quoi les nationalités servent-elles? A diviser ce que Dieu a uni, à affamer les travailleurs pour nourrir les gouvernements. Il faudrait ne pas voir clair pour ne pas voir que les nationalités sont appelées à survivre peu de temps à la disparition des inimitiés interpopuiaires. nation et gouvernement sont des mots dont l’importance tend rapidement à décroître, et qui, dans un avenir plus prochain peut-être qu’on ne le suppose, n’auront plus de sens que dans l’histoire.
En aucun cas d’ailleurs et sous aucun prétexte de souveraineté nationale ou de salut public , le maire d’Etat n’aurait à s’immiscer dans ce qui serait du domaine de la souveraineté individuelle et de la souveraineté communale, chacune de ces trois souverainetés étant logiquement définie, naturellement délimitée et matériellement inviolable.
Contre toutes ces garanties réunies en faisceau, que pourrait tenter l’ambition d’un seul homme avec le plus faible espoir de succès? Où donc serait le danger que présenterait l’administration de la chose