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LES IMPOTS

L'impôt que nous payons chaque année au gouvernement central se monte, comme nous l'ayons dit, à plus de deux milliards.

Ce n'est pas le seul.

Les villes et les grosses communes ont aussi leur impôt qu'elles retirent surtout au moyen de l'octroi ; cet impôt varie d'un endroit à un autre , mais vous savez , Jean- Claude, qu'il est encore assez fort. Il est da trois cent millions à peu près pour la ville de Paris, et de deux cent soixante-quinze mille francs pour la ville de Chambéry.

Il y a encore l'impôt du département, voté par le conseil départemental, qui se retire au moyen des centimes additionnels. Ces deux

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mots signifient que le percepteur fait payer à chacun un tant pour cent en plus de ce qu'il paie au gouvernement central, et cet argent en plus est pour le gouvernement du département.

Il y a aussi un impôt d'un autre genre, qu'on ne paie pas au percepteur ni aux gens de l'octroi ou des contributions indirectes , mais qui n'en est pas moins pris sur le peuple. Je veux parler, Jean-Claude , de certains domaines nationaux.

Il y a en France des châteaux superbes et des domaines immenses qui appartiennent à tous les citoyens, et qui pourrait rapporter beaucoup d'argent ; — ils sont occupés par Tempereur et sa famille. Mais s'ils ne nous rapportent rien, en revanche ils nous coûtent beaucoup pour les entretenir et les rendre toujours plus beaux. Plus tard il pourront, si on le veut, suffire à toutes les dépenses du gouvernement central.

Parmi les impôts qui pèsent sur le peuple, il faut compter enfin les monopoles, et ce ne sont pas les impôts les plus petits,

On appelle monopole un commerce d'une mauvaise espèce, dans lequel le vendeur n'a pas de concurrents à craindre, — où, par conséquent, il peut élever les prix à sa fantaisie, et faire payer à l'acheteur le prix qu'il veut.

Ainsi, un banquier juif très-riclie a eu l'idée de devenir propriétaire de toutes les mines de mercure du monde entier, au moins de toutes lesbonnes. Le fabricant quise sert du mercure dans son métier, le fabricant de miroirs par exemple, est maintenant obligé de l'acheter à ce banquier juif et de le payer très-cher. Pour vivre, le fabricant de miroirs est forcé de vendre ses miroirs très-cher aussi. De cette manière, Jean-Claude, quand yous avez acheté votre miroir, vous avez payé rimput à ce banquier juif.

Voilà un monopole, et il y en a beaucoup comme celui-là. Des riches sans conscience, des rois très-souvent, ont fait des monopoles de tout ce qu'il ont pu, — même du pain et delà justice.

Aujourd'hui , certains monopoles servent

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au moins à Timpot, comme ceux du sel, du tabac, des poudres, des cartes à jouer, des postes, des télégraphes.

D'autres ne profitent qu'à quelques riches, comme les chemins de fer, les canaux et encore les grandes usines qui écraseraient les petites par la concurrence, et qui se défendent contre le commerce de l'étranger par les douanes, — et les inventions de toutes les espèces, pour lesquelles on donne un brevet à l'inventeur, mais dont les riches seuls profitent, parce que eux seuls peuvent exploiter les brevets.

Il faut compter aussi parmi les monopoles les places d'officiers ministériels, comme celles des agents de change , des notaires, des avoués, etc., parce que tout le monde ne peut pas avoir ces places, — et en France, la société paie à ces gens trois cent cinquante millions, à peu près par année.

J'aurais bien des choses à vous dire sur les monopoles, Jean-CJaude^ mais, si je vous en disais la moitié seulement, j'arriverais à faire

de ce petit livre un très-gros livre, et peutêtre ne voudriez vous plus le lire.

Enfin, qui paie l'impôt ?

La question semble inutile. Il paraît que ceux qui vont donner leur argent au percepteur sont ceux qui paient l'impôt. Cependant au fond cela n'est pas vrai.

Le commerçant paie pour sa patente, mais à cause de cela il vend un peu plus cher chacun des objets qu'il débite, et alors c'est le consommateur qui paie l'impôt de la patente.

De la même manière le locataire rembourse au propriétaire l'impôt sur la maison ; et celui qui dîne en ville dans un restaurant, rembourse en payant son dîner, une petite partie des nombreux impôts sur la chasse, la pêche, le sel, l'entrée des denrées dans le pays ou dans la ville ( les douanes et l'octroi ); il rembourse une partie des impôts fonciers, mobiliers, des portes et fenêtres, qu'ont payés le propriétaire de la maison et les propriétaires campagnards, il rembourse même une partie

des patentes et des autres impôts des fournisseurs du restaurant, comme le fabricant de gaz à éclairage, le doreur, le peintre, le marchand de chaises, etc.

Presque tous les impôts sont donc payés à un certain moment par le consommateur.

Quelques impôts cependant ne sont pas payés par le consommateur :

Les impôts sur les successions sont pajés par les héritiers propriétaires.

Les impôts du genre des corvées que commandent les maires aux gens des campagnes pour faire les routes, sont payés en nature par le travailleur.

L'impôt du sang, l'impôt de la conscription, est un impôt en nature qui pèse surtout sur les pauvres.

En dernier compte, c'est le travailleur qui paie tout.

Car c'est lui qui produit toutes les choses dont use la société, et cela crève les yeux qu'on ne peut rien prendre en dehors de ces

choses. Le consommateur lui-même n'est pas celui qui, au fond, paie l'impôt. Il est vrai que l'argent de l'impôt sort presque tout de sa poche ; mais en supposant que ce consommateur soit un riche fainéant, il a bien fallu que des travailleurs aient mis de l'argent dans cette poche.

Oui, la part du riche est belle ; non seulement il n'a pas à travailler pour payer son impôt et pour vivre, mais encore l'argent que les travailleurs lui apportent lui sert à faire payer par les autres ses impôts en nature : ^es corvées et la conscription.

Et si l'impôt en argent sort de la poche du consommateur, faut-il dire pour cela que le millionnaire paiera mille fois plus que celui qui n'a que mille francs pour tout bien ? Non, car les consommations les plus imposées ne sont pas les plus coûteuses : une bouteille de vin fin ne paie pas plus qu'une bouteille de mauvais vin ; et le riche ne consomme pas beaucoup plus que le pauvre travailleur qui n'a que ses deux bras à son service.

Voyant tout ceci , quelques individus de beaucoup de cœur, mais de peu de raisonnement, on dit : « Il ne faut plus que le riche puisse vivre aux dépens du pauvre , il faut que personne ne vive sans rien faire ; » — et alors les uns ont proposé à la société des lois contre l'héritage ; d'autres, des lois pour que le capital ne rapporte plus d'intérêt ; d'autres encore ont proposé les impôts progressifs, impôts qui ne seraient payés, pensent-ils, que par les riches, et qui iraient en croissant avec la richesse, ou des iinpôts somptuaires, qui pèseraient sur les dépenses de luxe ; quelques uns, qu'on appelle les communistes, ont demandé qu'on mit tous les biens en commun, comme dans une seule famille, et qu'on y fit travailler tout le monde pour nourrir tout le monde ; quelques autres qu'on appelle les collectivistes ont demandé qu'on mit en commun seulement les biens de la terre, pour assurer au moins la nourriture nécessaire à tous.

Chacun de ces moyens a de trop gros défauts pour que la société puisse l'accepter.

Les lois contre l'héritage et le capital, et

les impôts progressif et somptuaire amèneraient les gens à manger tout ce qu'ils gagnent sans jamais rien épargner, ou à vivre dans la fainéantise dès qu'ils auraient assez gagné par lear travail ; et alors la société entière serait une société de misérables.

Quoique les capitaux causent bien du mal, il ne faut pas les empêcher de se former, parce qu'ils ont aussi beaucoup de qualités. Sans capitaux il n'y aurait pas de machines qui rendent le travail facile et font que les objets coûtent moins cher. Sans de gros capitaux il n'y aurait ni chemins de fer, ni grandes routes, ni canaux, et alors il faudrait: ou ^e passer des choses qui viennent de loin, ou les payer de gros prix, et elles ne seraient pas faciles à avoir. Sans capitaux, enfin, il n'y aurait pas d'instruction, comme cela arrive dans les pays les plus pauvres, parce qu'il faut manger sans produire pendant qu'on étudie. Eu outre, empêcher la propriété, c'est empêcher la liberté, parce qu'il ne peut pas y avoir dans notre monde de liberté sans propriété ; et empêcher la liberté c'est empêcher le progrès.

Le communisme prive l'homme de sa propriété et de sa liberté ; il pousse chacun à ne travailler que le moins possible et à consommer le plus possible. C'est l'esclavage et la misère.

Le collectivisme a la vue courte, il ne comprend pas qu'on ne travaille bien que sa propre terre, il ne voit pas qu'il ne sauverait pas la société de la misère, et que si même il réussissait pour un moment, la misère viendrait bien vite, par suite de l'augmentation nécessairement rapide des bouches à nourrir.

Si cependant des communistes ou des collectivistes voulaient se réunir à trente ou à cent pour essayer leur moyen d'être heureux, personne n'aurait le droit de le leur défendre, puisqu'il faut que chacun puisse faire ce qu'il veut pourvu qu'il ne nuise pas à autrui.

Pris en masse, ces gens dont nous venons de parler, ces penseurs, s'appellent les socialistes. On peut même appeler socialiste tout individu qui s'occupe d'améliorer la société

par des chaugements dans les lois ou le gouvernement.

Vous voyez, Jean-Claude, qu'il n'y a pas à avoir peur des socialistes. Ce sont d'honnêtes hommes qui cherchent, qui proposent, qui se trompent peut-être, et qui, loin de vouloir faire du mal à la société, veulent au contraire le bien de tout le monde.

Quant aux partageux^ à ces gens qui voudraient, par un coup d'état, s'emparer de tous les biens pour en faire autant de parts qu'il y a d'individus, ils n'existent pas, c'est un mensonge tout comme le Croquemitaine ou le Juif-Errant ; et si votre maire ou votre curé viennent vous dire qu'il y a des partageux, vous pouvez hardiment leur répondre qu'ils veulent vous tromper afin de vous faire voter pour le gouvernement.

Voyant aussi comment les riches peuvent vivre aux dépens des travailleurs, et comment ils ne paient pas beaucoup plus d'impôts qu'eux, quoiqu'ils consomment davantage, d'autres individus que les socialistes, et bien

autrement nombreux, ont pensé que tout le mal venait de ce que les riches ne consommaient pas assez.

Yous entendrez dire bien souvent, Jean- Claude, que les bons riches sont ceux qui dépensent beaucoup, parce qu'ils font travailler les ouvriers, et que les mauvais sont ceux qui économisent sur leurs revenus.

La vérité est tout le contraire : vous allez le comprendre.

Certainement, il est bon de faire travailler les ouvriers ; mais, est-ce que le capital ne fait pas travailler les ouvriers? — Sûrement oui, car comment donnerait-il un revenu, s'il ne servait pas au travail?

Un individu a cent mille francs à placer : il les porte chez un banquier qui lui donne cinqmille francs par an ; puis le banquier remet les cent mille francs à un autre individu qui en a besoin pour faire une usine, par exemple, et alors les cent mille francs sont dépensés en maçonnerie, en fer, en charbon, et ils font travailler les maçons, les forgerons, les mineurs. Et tout n'est pas fini, comme si les

cent mille francs avaient été dépensés en beaux meubles ou en argenterie, ou en feux d'artifice, parce que l'usine, à son tour, fera travailler d'autres ouvriers, et non pas pour cent mille francs seulement, mais, on peut y compter, pour des sommes bien plus fortes, car, si les affaires marchent bien, les ouraers ne cesseront jamais d'y travailler.

Le revenu, aa contraire, est dépensé, pour ainsi dire, en feux d'artifice, — il ne fait travailler qu'une fois.

Economiser sur les revenus pour augmenter le capital, est donc une bonne chose, puisque le capital fait mieux travailler les ouvriers que le revenu. Et pour la même raison, manger plus que les revenus, écorner le capital, est une mauvaise chose pour les ou- Triers.

En outre, je vous ai montré, Jean-Claude, comme les capitaux étaient nécessaires à la société ; vous avez vu que sans eux nous serions misérables.

Le riche qui économise augmente les capitaux, c'est le bon riche ; — celui qui dépense

beaucoup pour son plaisir, c'est le mauvais riche.

Il ne faut donc pas pousser le riche au luxe et à la bonne chère sous le prétexte de lui faire payer un peu plus d'impôt.

N'y a-t-il donc rien à faire contre ces riches fainéants, qui vivent aux dépens du travail des autres?

Rien, Jean-Claude, qu'à leur montrer la honte de leur fainéantise et de leur luxe ; rien, qu'à les mépriser, s'ils ne veulent pas comprendre.

Mais consolons-nous, ce qui leur donne aujourd'hui la facilité de vivre du travail d'autrui, ce sont les gros intérêts qu'on leur paie pour le loyer de leur argent; et avec le progrès de la société, ces intérêts iront toujours en baissant. N'est-il pas vrai que si le blé abonde au marché, le sac de blé sepswera moins cher qu'à l'ordinaire? Eh ! bien, Jean- Claude, le nombre et la grandeur des capitaux augmentent de jour en jour dans la société; si on paie encore de gros intérêts,

c'est que les capitaux sont rares ; quand ils seront très-abondants, les intérêts seront trèspetits. Et alors que le propriétaire de cent mille francs ne pourra plus trouver que mille francs ou cinq cent francs par an pour le loyer de son capital, il sera bien forcé de travailler pour vivre, s'il ne veut pas entamer son avoir. Et quand tout le monde se sera mis au travail, on ne verra plus de pauvres diables se tuer à la peine pour nourrir les fainéants.

Nous venons de parler de bien des choses qui ne sont pas l'impôt. C'est que tout se tient dans les affaires de la société ; et il est difficile de raisonner sur une chose sans faire compte avec beaucoup d'autres. Ceci montre comment les gens qui veulent donner leur avis en politique, et conduire la société, devraient auparavant étudier tout ce qui se rapporte à la politique pour ne pas faire fausse route. Hélas! que d'ignorants, même parmi nos députés !

Revenons à l'impôt.

Tout Je monde est forcé de pajer Timpôt, Jean-Claude, même ceux qui le trouvent trop gros ou mauvais. Et il faut que cela se' passe ainsi, parce que tout le monde est censé jouir des services que le gouvernement doit rendre à la société.

L'impôt porte atteinte au droit de propriété, puisqu'il vous ôte votre bien par force ; il porte donc atteinte à la liberté et au progrès.

On peut dire de Timpôt ce que nous avons dit du gouvernement : il faudrait s'en passer si on pouvait le faire.

Pour que l'impôt soit le moins mauvais possible, il faut trois conditions :

l** Qu^il soit le plus petit possible ;

2° Qu'il soit bien réparti, c'est-à-dire, qu'il ne pèse sur chacun que juste pour sa part;

3* Qu'on ne le change pas souvent.

Tel impôt, tel gouvernement, et tel gouvernement, tel impôt.

Si le gouvernement est gros, l'impôt sera

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gros aussi, puisque l'impôt sert à payer le gouvernement. Si le gouvernement est entre les mains des prêtres, ou s'il s'appuie, comme le nôtre, sur le clergé, on paiera cher pour faire bien vivre les prêtres et pour bâtir des églises. Si le gouvernement est entre les mains des militaires et qu'il aime la guejre, les impôts seront énormes, parce qu'il faudra entretenir constamment une nombreuse armée.

On a même vu, Jean-Claude, des gouvernements tellement despotiques, qu'ils empêchaient l'instruction par tous les moyens, parce que les citoyens instruits eussent compris comment le gouvernement était mauvais, et ils eussent voulu le remplacer par an meilleur ; alors ces gouvernements mettaient un impôt sur l'instruction, de telle manière qu'il coûtait beaucoup plus cher pour s'instruire ; et cet impôt ressemblait à une amende infligée aux pères qui faisaient instruire leurs en fants. C'est ainsi que le premier Bonaparte tirait de gros bénéfices de l'éducation dans les lycées. Encore aujourd'hui, cette éducation rapporte des bénéfices au gouvernement.

Pour que l'impôt soit petit, il faut que le gouvernement ne soit ni gros, ni clérical, ni militaire, mais il faut aussi que l'impôt soit établi de telle sorte qu'il ne coûte pas cher à retirer. Les impôts indirects, l'octroi surtout, coûtent cher à retirer, parce qu'il faut y mettre beaucoup d'employés et beaucoup de surveillance. N'est-il pas clair, Jean-Claude, que si pour donner 100 francs au gouvernement on en tire 120 de la poche des contribuables, l'impôt n'est pas aussi petit qu'il devrait l'être?

Il n'est pas facile de s'entendre sur la deuxième condition: la justice dans l'impôt.

Moi, je dis : chacun doit payer en inatière d'impôt, ce qu'il consomme en matière de gouvernement.

Vous allez comprendre :

Supposons que dans votre commune, tous les propriétaires se réunissent pour avoir une machine à vapeur à battre le blé. Quelle sera la justice pour que chacun paie sa part des frais? — C'est que la part à payer de chacun

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soit réglée sur la part du travail qu'il fait faire àla machine. Chacun paiera pour cet impôt ce qu'il consomme en matière de machine.

Si quelqu'un venait dire : « Il faut que chacun paie en raison de son avoir, » beaucoup répondraient que cela n'est pas juste, parce qu'ils n'ont que peu de terres à blé, tandis que d'autres, quoique moins riches, en ont davantage. Et ils n'uaraient pas tort. — Qu'arriverait-il si cependant on faisait payer à chacun selon son avoir? — Il arriveraitque ceux qui font des foins dans les terres humides, se voyant imposés pour leurs foins comme s'ils faisaient du blé, — laboureront et ensemenceront une partie de leufs prés, parce qu'ils perdraient sans cela. Les vignerons aussi, arracheront une portion de leurs vignes, et y feront venir du blé. Et personne n'y aura gagné, bien au contraire ; car, si, avant l'arrangement, il y avait ici des prés, et là des vignes, c'est que chacun avait trouvé avantageux que les choses fussent ainsi.

Personne, attendez, si, le chauffeur de la

machine, dont on aura augmenté le travail.

Dans la société, Jean-Claude, la pljpart des gens croient qu'il j a justice à faire payer l'impôt à chacun en proportion de son avoir. Et cela n'est pas juste non plus, parce que chacun alors arrange ses affaires de manière à coûter le plus possible à la société, et on arrive à avoir les gros impôts et les gros gouvernements. On impose maintenant beaucoup d*industries qui n'ont rien à demander au gouvernement, et ces industries souffrent et diminuent. D'autres industries, au contraire, viennent à la place, qui ne vivent que grâce à l'impôt. Il vaudrait mieux pour tout le monde que chacun put se livrer au travail qui est réellement le plus profitable, — et qu'on ne payât que tout juste l'impôt nécessaire.

Des gens, dans la société, proposent encore que chacun paie l'impôt proportionnellement à ses revenus, ce qui n'est pas la même chose que proportionnellement à ses avoirs.

Supposons, Jean-Claude, que nous soyons tous deux propriétaires d'une même quantité de terres, et que nos terres vaillent le même

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prix. Vous cultivez les vôtres, je laisse venir des arbres sur les miennes, je fais des forêts. Vous avez plus de revenus que moi. Si l'impôt se paye selon le revenu, vous payerez sûrement dix fois autant que moi. Cependant le gouvernement travaille autant pour moi que pour vous. Ce qui revient à dire, qu'on vous aura fait payer l'amende pour votre activité, et qu'on m'aura récompensé pour ma paresse. Est-ce juste, et la société peut-elle avoir avantage à ce que les choses soient ainsi?

D'autres encore disent : « Il y a justice à imposer chacun suivant ses défauts. » Et ils font imposer le vin, les liqueurs, le tabac et les objets de luxe, tous impôts qui coûtent très-cher à retirer, et qui, par conséquent, ne peuvent pas être petits ; ils font payer tous les amusements, de telle manière que le riche seul peut quelquefois se réjouir avec ses amis, et que le pauvre est condamné au travail perpétuel. D'une main ils imposent les théâtres, mais de l'autre main, et au nom de l'art, ils leur rendent ce qu'ils leur ont pris ; ce qui fait double dépense d'employés : pour

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retirer l'impôt et pour rendre l'argent. Et comme ils se sont mis en tête de moraliser la société, ils font payer à tout le monde pour les frais du clergé, aussi bien à ceux qui ne vont jamais à l'église, qu'à ceux qui y restent toute la sainte journée. On arrive ainsi à augmenter le nombre de ceux qui vont à l'église, puisque l'église ne leur coûte pas plus qu'aux autres, à augmenter par conséquent le nombre des prêtres et leur influence, et l'impôt augmente aussi. Ils font comme si tout le monde était bien convaincu que la morale qu'enseignent les curés est certainement la meilleure. Cependant beaucoup de gens ne sont pas de cet avis. On les fait payer comme les autres ; on leur inflige l'amende. Et le clergé n'a pas honte de vivre de ces amendes. La religion, Jean-Claude, ne devrait rien avoir de commun avec 1© gouvernement. Pour quelegouvernement ne se mêleplus de religion, et pour que le clergé ne se mêle plus de politique autrement que les simples citoyens, — il faut que l'impôt ne serve plus à payer le clergé. Il faut que les catholiques payent les

prêtres catholiques ; les protestants, les ministres protestants ; les juifs, leurs rabbins. Il ne faut plus de budget des cultes.

Le gouvernement n'a pas plus le droit de moraliser les citoyens, que le chauffeur de la machine à battre le blé dont nous parlions tout àTheure, n'aurait le droit de moraliser les propriétaires qui le payent. Que répondraient ces propriétaires, si le chauffeur venait leur dire : « Celui de vous qui prisera payera tant de plus pour sa part, — celui qui aura un fusil et qui ira à la chasse, tant de plus encore, — et celui qui ne va pas à la messe, plus encore que tous les autres? » Les propriétaires répondraient au chauffeur : — c( Nous vous payons pour faire le service de votre machine, et non pour vous mêler de nos affaires particulières ; veuillez donc vous contenter de nous obéir, — ou nous mettrons quelqu'un autre à votre place. »

Voilà, Jean-Claude, ce que les citoyens devraient dire aux gouvernements moralisateurs et aux faiseurs d'impôts moraux.

Je n'arriverais jamais à vous dire tout ce

qui a été proposé comme étant la justice dans l'impôt; tout au moins, je puis vous montrer d'un seul coup que tous les systèmes sont mauvais, qui ne sont pas basés sur le principe :

Chacun doit payer en matière d'impôt ce qu'il consomme en matière de gouvernement.

Et cela ne sera pas difficile à montrer.

Tout système d'impôts, autre que celui basé sur ce principe, force plus ou moins chaque citoyen à faire un travail autre que le travail qui serait naturellement le plus profitable. Dès lors, amoindrissement dans la production totale de la société ; tendance à la misère ; — et aussi augmentation constante et nécessaire de l'impôt.

Si chacun, au contraire, pouvait ne payer en matière d'impôt que juste ce qu'il consomme en matière de gouvernement, aucun genre de travail, aucun genre de dépense ne serait favorisé aux dépens d'un autre; tout irait dans le sens naturel, c'est-à- dire le plus profitable ; — et l'impôt tendrait à être le plus petit possible.

Telle est la justice dans l'impôt.

Est-il bien difficile d'établir cette justice?

Non. Qu'il n'y ait pas de services gratuits dans le gouvernement, mais, en même temps, que tout service s'obtienne à prix de revient.

Du reste, cette gratuité des services est une tromperie. La gratuité des cultes n'existe pas, la gratuité de l'instruction ne peut pas exister. L'individu qui jouit d'un service ne paye pas plus qu'un autre, mais tout le monde paye, et on finit par payer plus cher qu'on ne devrait.

Quel est le système d'impôts de notre gouvernement ?

Notre gouvernement a un peu tous les systèmes, Jean-Claude, il fait payer d'après le capital, et aussi d'après les revenus ; il impose les choses nécessaires aussi bien que les objets de luxe, il a des monopoles et le rendement des propriétés nationales. En outre, il change souvent, — sinon l'espèce de l'impôt, — au moins le prix que l'on doit payer

iiO LA POLITIQUE

pour la chose imposée, ce qui rend nos affaires plus mauvaises encore.

Parmi les mauvais impôts, les pires sont ceux qui changent souvent; car si un mauvais impôt a changé en mal le travail de la société, des variations dans cet impôt causeront de nouvelles variations dans le travail des citoyens, — et chaque changement dans le travail est une perte pour chacun.

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