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LA RÉVOLUTION PROCHAINE

Je vous l'ai dit, Jean-Claude, une révolution peut arriver, et si elle arrive, il faut en prendre son parti, tâcher de nous faire donner une part, aussi grande que possible, des changements que nous voulons, et tâcher aussi que les mauvais jours de cette révolution ne fassent pas souffrir le peuple.

Une révolution ne peut donner en changements politiques, que ce qui est souhaité par tous les citoyens à peu près avant la révolution ; et c'est toujours de cette manière qu'on a vu les choses se passer. Ainsi la grande révolution française du siècle dernier a aboli les privilèges, parce que tout le monde voulait Tabolition des privilèges. La révolution de

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1830 a établi que le pays et le gouverHement appartenaient aux citoyens et non au roi, parce que cette idée était dans presque toutes les têtes avant la révolution. La révolution de 1848 a donné le suiBfrage universel et l'abolition de l'esclavage, parce que tout le monde les désirait; et, de même que les autres résolutions, elle n'a rien donné de plus, parce que les idées n'étaient pas prêtes dans le pays.

Si une révolution arrivait demain, on peut croire qu'elle apporterait la suppression du budget des cultes, Tinstruction gratuite et obligatoire, la diminution de l'armée, et un peu de liberté et de pouvoir aux conseils municipaux et départementaux, car on souhaite généralement tout cela aujourd'hui. Nous gagnerions davantage si on comprenait qu'il faut souhaiter encore autre chose. Et voilà aussi pourquoi ch-j^cun doit s'instruire en politique. Espérons que si la révolution arrive dans deux ans, par exemple, les citoye2:s seront assez instruits pour vouloir des changements plus nombreux et plus importants.

Parmi les changements [sur lesquels nous pouvons déjà compter, le seul vraiment important est la suppression du buget des cultes. L'instruction gratuite et obligatoire serait utile pour quelque temps, mais elle ne doit pas toujours rester ; nous en reparlerons dans un moment, et vous comprendrez pourquoi il est à craindre qu'il ne faille autant de peine pour la supprimer alors qu'elle nous fera du tort, que pour l'établir maintenant qu'elle serait bonne. La diminution de l'armée et le pouvoir plus grand des conseils locaux sont des avantages trop faciles à réduire jusqu'à rien, — comme tout ce qui varie du plus au moins, comme ces libertés de tout genre qu'on donne au peuple au lendemain de ses victoires, et qu on lui retire petit à petit jusqu'à ce que bientôt il n'y paraisse plus. Pour qu'une chose soit établie une fois pour toutes, il faut que chacun la comprenne bien, il faut que son nom seul dise clairement ce qu'elle est, et qu'il n'y ait plus à estimer et à discuter pour savoir si elle est comme ceci ou comme cela. Si au lieu de diminution de l'ar-

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mée on disait suppression de Tarmée, ce serait clair pour tout le monde, et on ne risquerait plus de voir en France et en temps de paix, des quatre cent mille hommes sous les armes. De la même manière, si on veut que les communes et les départements soient définitivement libres et heureux, il faut dire fédéralisme.

Quand on est en révolution, les affaires marchent si vite qu'on a pas toujours le temps de persuader les gens en leur donnant les bonnes raisons ; — les bonnes raisons persuadent rarement tout d'un coup, il faut que celui que vous voulez convertir réfléchisse longuement avant qu'il soit de votre avis ; — souvent alors on agit parla force, et on mécontente bien du monde. On éviterait beaucoup d'embarras et beaucoup de malheurs si, avant la révolution on pouvait s'entendre sur ce qu'on doit faire. Causons un peu, Jean-Claude, de ce qu'on devra faire dans la prochaine révolution, si elle arrive.

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Autant que possible, il faut que cette révolution soit douce. Les persécutions ne réussissent le plus souvent qu'à augmenter la force des persécutés, parce que beaucoup de gens qui jusque- là ne s'étaient mêlés de rien, et qui n'ont pas de raisons pour ou contre," s'intéresssent aux malheureux, se mettent de leur côté, et tout naturellement finissent par penser de la même manière que les persécutés. Presque toutes les religions établies ont commencé par des martyrs ; et j'ai confiance dans l'arrivée de la république, parce que l'idée républicaine a été persécutée autant qu'aucune idée religieuse, et qu'elle a eu tout autant de martyrs.

Si après le premier Bonaparte, les rois, prétendus légitimes, ont pu revenir en France, c'est surtout à cause des persécutions que leur parti avait souffertes depuis la grande république. Si en 1848 la république a pu s'établir, c'est beaucoup aussi parce que Louis- Philippe avait persécuté les républicains. Et si le second Bonaparte est sur le trône, c'est encore parce que les bonapartistes avaient

longtemps été persécutés après la chute du premier Bonaparte. Si donc nous voulons que la république puisse durer, faisons en sorte qu'elle ne persécute aucun parti.

On ne doit plus mettre à mort personne. Si cependant quelque grand criminel ne se trouvait pas encore assez loin à Sainte-Hélène, qu'il fit courir un danger à la France, il faudrait se défaire de lui, comme la république de 92 s'est défaite de Louis XVI.

Pour durer, la république doit encore être agréable au peuple. Le peuple ne juge de la bonté d'un gouvernement que par l'aise qu'il y trouve. S'il arrive qu'il a plus de peine à vivre avec la république qu'il n'en avait avec l'empire, il regrettera l'empire, et personne ne pourra dire qu'il a tort. Il faut du pain et de la liberté.

Augmenter la production en France, diminuer la consommation inutile, et faire une bonne répartition des choses produites, voilà les moyens de rendre la vie facile à tout le monde.

On augmenterait de beaucoup la production, et on diminuerait de beaucoup les cousommations inutiles, en supprimant l'armée, et en réduisant le gouvernement à être le plus petit possible. Il faut cependant encore que les capitaux ne se cachent pas, parce qu'il n'j a guère de production sans capitaux, et ils se cachent quand ils risquent de se perdre, c'est-à-dire, quand leurs propriétaires craignent de ne pas être remboursés. Il est des capitaux qui profitent de l'injustice, ceux, par exemple, qui servent aux monopoles, — et ils ont peur quand une révolution approche, ils disparaissent quand elle arrive. D'autres, et c'est le plus grand nombre, travaillent en tout bien, ils n'ont rien à craindre de la justice des révolutions; mais tout dans l'industrie s'accroche de telle manière , que les capitaux bien employés sont entraînés par les autres, et qu'ils st cachent un peu lorsque les capitaux des monopoles se cachent tout à fait.

Les industries vivent les unes des autres; les monopoles fournissent d'objets ou de services indispensables les industries honnêtes ;

lorsque les uns souffrent, les autres souff*rent aussi; alors les capitaux ne rapportent plus assez ou se perdent et leurs propriétaires les gardent cachés.

Pour que le travail ne s'arrête pas au lendemain de la révolution, il faut que le gouvernement fournisse des capitaux, et s'empresse de suppléer aux monopoles. Il faut remplacer les mauvaises industries par de bonnes, et se hâter de les faire fonctionner.

On est d'accord sur ce point que le gouvernement doit aider au travail en lui prêtant de l'argent, mais on n'a pas compris que cet argent devrait être dirigé sur quelques espèces d'industries et non sur toutes ; — la plupart des gens qui se sont occupés de la question demandent que cet argent soit donné aux industries qui souffrent, sans autre distinction, ce qui, loin de guérir le mal, établit des petits privilèges en faveur du travail mal fait et gâte la concurrence.

Il faut supprimer immédiatement la plupart des monopoles, et mettre à leur place des industrie» ordinaires auxquelles le gou-

Vôrnement emploierait ses capitaux ; — puis mettre les monopoles nécessaires, les mines, les canaux, les chemins de fer, dans la main du gouyernement, pour une exploitation prochanie à prix de revient.

Les premiers monopoles seront supprimés par cela même qu^on leur fera concurrence.

Les monopoles nécessaires doivent être rachetés, non par un paiement au comptant, mais par un règlement à terme, permettant partir du prix actuel, et d'arriver petit à petit de au prix de revient, pour éviter les dérangements énormes que ferait naître le prix de revient immédiat.

A ce moment l'industrie se trouvera dans des conditions meilleures encore que les conditions ordinaires, le travail ne s'arrêtera pas, et bientôt les capitaux seront plus abondants qu'ils ne l'ont jamais été.

Les choses produites seront bien distribuées, puisque les monopoles n'enrichiront plus, comme aujourd'hui, quelques individus aux dépens des ouvriers, — et que la concurrence sera établie comme elle doit l'être.

Il serait à désirer encore qu'on pût immédiatement diminuer l'impôt et le diminuer de beaucoup; — la suppression de l'armée, économise un demi-milliard, la réduction du gouyernement économise encore de l'argent; — mais il faut compter avec les grosses dépenses qui vont nous tomber tout d'un coup sur les bras, et pour les premières années il ne faut pas espérer les petits impôts auxquels, sans doute, nous arriverons. On peut certainement ne jamais dépasser ce qu'on paie aujourd'hui ; outre les deux grosses économies dont nous Tenons de parler, la république aura des ressources : La suppression du budget des cultes;

La location ou la vente des églises, car la plupart des églises appartiennent aux communes, et elles pourraient les louer ou les vendre aux prêtres ou à d'autres personnes ;

La location ou la vente des biens nationaux, y compris les palais du gouvernement actuel ;

Les actions à intenter en justice à ceux-là qui se seraient enrichis d'une manière déshonnête, par des monopoles ou autrement,

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et par conséquent la restitution des biens mal acquis;

Enfin l'emprunt, auquel il ne faut avoir recours que lorsqu'il n'y a pas d'autres moyens, parce qu'une génération n'a que très-peu le droit d'engager la volonté et les biens des générations qui lui succéderont.

Malgré que l'impôt d'aujourd'hui soit établi d'une manière très-mauvaise, il ne conviendrait pas de le changer subitement, mais lentement, et surtout à mesure qu'il diminuera, parce que les gros changements dans l'établissement de l'impôt causent de gros changements, et toujours aussi de grosses pertes dans la production.

Si quelque part on veut immédiatement supprimer les impôts reconnus les plus mauvais, il faudra, pour quelque temps, augmenter les autres impôts. Ceux qu'on peut augmenter sans causer beaucoup de dérangements dans le travail de la société, sont les impôts sur les successions et les mutations de propriété, puis les impôts foncier et mobilier ; — ils sont en outre faciles et économiques à retirer; — ce-

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pendant ils sont mauvais parce qu'ils ne sont pas justes, et ils doivent eux-mêmes disparaître.

Si le fédéralisme est accepté, chaque autonomie pourra faire ces changements au mieux de ses intérêts; ici l'octroi pourra être supprimé du premier coup, et là seulement plus tard, et par petites portions ; de même pour les autres impôts, suivant les convenances de chaque pays ; — on arrivera plus vite et mieux à l'impôt parfait.

Le fédéralisme, voilà le grand moyen révolutionnaire! Comment supprimer Tarmée, sans le fédéralisme? Comment aussi réduire le gouvernement à être le plus petit possible, c'est-à-dire le moins gênant et le moins coûteux?

Pas de liberté dans la révolution sans le fédéralisme, et pas de progrès rapides.

Qu'au lendemain de la victoire, on décrète le fédéralisme, et la république sera fondée pour toujours. Mais Tidée est trop jeune encore et trop peu connue. On veut un couver-

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nement fort, ce qui signifie ud gouvernement coûtant cher, et produisant peu, parce qu^il ruine le pays et sème les mécontentements et la résistance. Prenez garde que ce gouvernement ne soit assez fort pour étouffer la liberté et tuer la république.

L'INSTRUCTION PUBLQUE.

Je voudrais encore, Jean- Claude, à propos de la révolution, vous parler de beaucoup de choses :

De la dette publique, dans laquelle il conviendra de faire deux parts ;

Du libre-échange, qui devra bien finir par être libre, en commençant par la suppression des douanes et la subvention à Tintérieur;

De la politique à l'étranger, qui maintenant est trop militante et pas assez efficace ;

D'une petite loi que je souhaiterais voir faire sur les titres de noblesse et les décorations, pour arriver à abolir ces privilèges ; — joi permettant à quiconque de porter tous les titres et toutes les décorations qui lui feront plaisir ;

Des prisons qu'il faudrait remplacer autant que possible par la déportation ;

Des droits de la femme ;

Des droits de l'enfant, trop oubliés ;

De l'association ;

Des caisses de secours ;

De la coopération ;

De la charité, — laquelle est une bien honteuse et bien mauvaise chose ;

Des établissements de bienfaisance, — qui font du mal à la société ;

Des établissements scientifiques, que Ton vous fait payer sans que yous en profitiez;

Et de bien d'autres sujets, importants aussi, pour vous et pour tout le monde ; mais j'ai peur, à force de parler, de fatiguer votre attention, et de ne plus être écouté. Cependant, je veux vous dire quelques mots encore sur l'instruction publique, question dont on paraît s'occuper aujourd'hui comme elle le mérite.

Je n'ai pas besoin, Jean Claude, de vous montrer combien l'instruction est utile à

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chacun pour ses affaires particulières, vous le savez aussi bien que moi ; vous savez que ceux qui sont intelligents peuvent réussir à tout quand ils ont appris quelque chose à l'école, et que ceux-là qui ne savent ni lire ni écrire n'arrivent que bien difficilement à gagner quelque aisance.

Ceci est vrai pour une société comme pour un individu. Un peuple instruit travaille mieux qu'un peuple ignorant; il est plus riche, plus libre, plus respecté, plus heureux.

Qu'est-ce qui fait que nous avons si peu de liberté ? C'est que nos campagnes sont ignorantes. — Et la preuve que voilà la vraie cause, c'est que les députés que nomment les villes, plus instruites que les campagnes, sont presque tous républicains, et qu'ils demandent la liberté , — tandis que les députés nommés par les populations de campagnards aiment le clergé et le gouvernement, et ne veulent pas entendre parler de liberté. Certainement les choses ne se seraient pas passées ainsi, si les habitants des campagnes étaient instruits ; — certainement nous se-

rions tous libres si, il y a vingt ans, les députés avaient voté l'instruction gratuite et obligatoire.

Beaucoup de gens pensent que , — les ignorants faisant tort au reste de la société, — on a le droit de les forcer à s'instruire. C'est l'instruction obligatoire.

Mais on ne peut pas obliger les gens qui n'ont rien, à payer pour faire instruire leurs enfants. Il faut que, pour ceux-ci, les autres citoyens payent. L'instruction, pour les enfants pauvres, est ainsi gratuite et obliga^ tu ire.

Quelques individus vont plus loin : ils veulent que l'instruction obligatoire soit gratuite même pour les enfants des riches. De cette manière, tout le monde paierait un impôt dont profiteraient ceux-là seulement qui ont des enfants.

Quelques-uns, enfin, demandent que l'ins-^ truction donnée à tous ces enfants soit intégrale , c'est-à-dire qu'on leur montre , au moins en partie, tous les arts et toutes les sciences utiles.

Si tous les enfants de France restaient chacun cinq ans seulement à l'école, Fimpôt pour l'instruction gratuite monterait à six cent millions par année. Je ne trouve pas que ce soit trop cher, bien au contraire ; ne dépensons-nous pas aujourd'hui tout autant pour notre armée, où loin d'apprendre des choses utiles, on désapprend les bonnes cho-^ ses? Je pense même qu'il faudrait donner une certaine somme aux parents très-pauvres dont on prend les enfants pour les mettre à l'école, — alors que ces enfants les auraient aidés à vivre eu menant paître la vache ou la chèvre sur les communaux ou le long des chemins ; la société n'a le droit de condamner personne à mourir de misère.

Sûrement il y aurait grand avantage pour la société à ce que, pendant vingt ou trente ans, on instruisît tous les enfants, de manière à former une première génération puissante par ses connaissances, habile au travail, et qui fonderait la république et la liberté.

Quand tout le monde aurait compris la né-

cessité de rinstruction, — quand la généralité des citoyens serait assez riche pour que chacun pût payer l'instruction de ses enfants, — alors, non-seulement la société ne tirerait plus de bons effets de la loi sur l'instruction gratuite et obligatoire, mais encore cette loi entraînerait de graves désavantages.

Nous avons vu qu'un impôt n'est juste que s'il est basé sur le principe : « Chacun doit payer en matière d'impôt ce qu^il consomme en matière de gouvernement.» — Or, ici, ceux qui n'ont pas d'enfants paient pour ceux qui en ont. Où est la justice? — Cet impôt n'est pas juste, — donc il pousse la société du côté de la misère et de l'asservissement.

En outre, cet impôt tendra constamment à grossir ; que de pères se diront : « Puisque avec cette loi, cinq enfants ne me coûtent pas plus à élever que trois, j'en aurai cinq au lieu de trois ! » Et ils en auront cinq. Alors qui dépensera l'argent pour deux de ces enfants ; le père? — Non; mais un autre, sans enfants, qui paiera pour le père. Et en fin de compte,

la société se ruinera petit à petit, comme ces familles où on trouve plus d'enfants que les parents n'en peuvent élever.

Il arrivera d'autres malheurs encore dans cette société trop nombreuse en bouches à nourrir, et trop pauvre en terresà cultiver, — si on ne supprime pas à ce moment la loi sur l'instruction gratuite ; mais voici déjà beaucoup de bonnes raisons, et il serait inutile, et trop long, de vous dire les autres.

Ainsi l'instruction obligatoire et gratuite ne doit durer qu'un temps.

Beaucoup de gens veulent que cette instruction soit libre, — beaucoup aussi ne le veulent pas. Instruction libre signifie instruction donnée par des professeurs choisis par les parents. — Si l'instruction n'est pas libre, les professeurs sont imposés par le gouvernement, et ils ne peuvent enseigner que ce que le gouvernement permet.

Ceux qui ne veulent pas de l'instruction libre, donnent pour raison que les gens du clergé s'empareraient de l'éducation, et ins-

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truiraient les enfants d'une mauvaise manière.

Je crois qu'ils ont tort de craindre autant le clergé, car aujourd'hui qu'il a des privilèges pour l'instruction, aujourd'hui qu'il suffit à un frère de la doctrine chrétienne de montrer un certificat d'obédience pour avoir le droit d'enseigner, tandis qu'un homme ordinaire doit présenter un diplôme d'instituteur, le clergé est loin d'avoir le monopole de l'enseignement. Il enseignerait moins à coup sûr, alors que le budget des cultes serait supprimé. En outre, le clergé ne pratique guère que l'enseignement élémentaire, et la plus grande partie de ceux qui sont sortis de ses mains abandonnent ses principes ; ce serait bien pis, quand tout le monde recevrait une instruction plus avancée.

Malgré que je pense tout autrement que le clergé en religion, en morale, en politique, je demande que l'instruction soit libre, et pour beaucoup de raisons que je vais dire.

Le gouvernement n'a pas le droit d'imposer une croyance quelconque aux citoyens; — chasser de l'enseignement les gens qui n'en-

seignentpas ce quiluiplait, forcer les enfants à écouter sa doctrine, ou à ne pas en entendre une autre, c'est yioler la liberté publique^ c'est porter atteinte au droit des gens.

Si les doctrines de certains professeurs sont réellement mauvaises, le meilleur moyen de les combattre n'est pas de les persécuter. Si nous avons réellement raison, nous ne devons pas craindre de voir en face de nous des principes opposés aux nôtres, nous ne devons pas refuser le combat.

Ceux-là qui, ayant des principes quelconques, veulent les imposer par acte d'autorité, se rendent coupables d'un crime aux yeux des gens qui n'ont pas les mêmes principes. De là des mécontentements sans fin ; — et qui, en politique, dit mécontentement, dit aussi despotisme, et dépenses pour la répression.

Pour qu'un homme intelligent se fasse une croyance , il faut qu'il puisse clioisir librement entre toutes les doctrines, il faut que toutes les doctrines soient enseignées. Pour qu'un peuple intelligent marche avec résolution dans le chemin du progrès et de la vérité,

il faut qu'il ait pu librement choisir entre toutes les doctrines, philosophiques ou scientifiques, celle qui lui paraît la meilleure , il faut qu'il ait pu s'instruire de toutes.

Le manque de liberté dans l'instruction des sociétés fait l'intolérance des esprits, d'où des divisions nombreuses entre les peuples et entre les individus. Dans la granderé publique américaine il est permis d'enseigner toutes les doctrines, aussi personne ne trouve mauvais que son voisin ait une autre croyance que la sienne, tout le monde vit d'accord; et les persécutions j seraient impossibles, parce que chacun se mettrait du côté des persécutés. Chez nous, quand un parti arrive au pouvoir, aussitôt il défend d'enseigner ce qu'il n'aime pas ; ce n'est pas le moyen de persuader, aussi bientôt arrive un autre parti qui enseigne le contraire, et ainsi de suite. Subirons-nous toujours ces oppressions ?

La meilleur manière de faire triompher la vérité, est de combattre avec les bonnes raisons, parce que les bonnes raisons finissent toujours par gagner. Pour combattre lesmau-

vaises doctrines il faut les laisser se montrer, il faut qu'elle puissent être enseignées ; — il faut que l'instruction soit libre.

Ceux qui veulent imposer par la force leur manière de voir, sont — ou bien peu convaincus de la bonté de leurs croyances, puisqu'ils ont peur de les laisser discuter, — ou bien prétentieux et méprisants pour les autres hommes, puisqu'ils pensent qu'on ne saurait pas voir le vrai quand on pourrait librement choisir entre tout ce qui est enseigné.

Remarquez enfin , Jean-Claude, que si on refuse le droit d'enseigner à beaucoup de nos professeurs d'aujourd'hui, il faudra les remplacer à tout prix par un grand nombre d'hommes pensant comme le gouvernement ; parmi ceux-là beaucoup sauront mal instruire les enfants, — et cependant il faudra les payer très-cher, parce qu'on les trouvera difficilement.

Je suis tellement partisan de la liberté de l'instruction, que je demande que le gouvernement n'oblige plus personne à subir aucun

examen pour arriver à une place quelconque dans la société. Je demande qu^on ne force plus à passer le baccalauréat ni à étudier aux écoles de médecine ou de droit pour devenir médecin ou avocat. Que chacun étudie où il lui conviendra, — qu'il se fasse donner des diplômes, s'il le veut, par dix écoles différentes, ou qu'il n'en fait aucun, - le public saura bien toujours choisir les médecins et les avocats qui lui paraîtront les meilleurs, — i les paiera ce qu'ils valent, et il y aura bénéfice pour tout le monde.

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