‹ La politque de Jean-ClaudeChapitre 2 sur 13 · LE POUVOIR · texte numérisé non relu

LE POUVOIR

Sur la terre entière il y a à peu près un milliard, c'est-à-dire mille millions d'hommes; dans la France seulement il y en a trentehuit millions. Quand, chez nous, on dit : la société, presque toujours on n'entend parler, que de la France. Quand on dit les intérêts de la société, on parLi de l'avantage des Français et non pas des avantages des Italiens ou des Autrichiens. Et ceci déjà est mauvais, car, comme vous allez le comprendre toutà Fheure, on ne peut pas être heureux les uns sans les autres.

En attendant, ce partage de la grande société en une quantité de petites sociétés

iO LA POLITIQUE

chacune commandée par un roi, est la cause de beaucoup de guerres et d'une grande partie de la misère. Ce ne sont presque jamais les peuples qui veulent se batailler, mais les rois qui se sont fait quelque insulte, ou qui veulent agrandir leur royaume aux dépens du voisin pour commander à davantage de sujets. Et alors, tout au contraire de ce qui devrait arriver, les rois qui sont en guerre, loin de se battre tout simplement entre eux, restent tranquillement dans leurs palais avec leurs femmes, et envoient leurs peuples s'entre-détruire ; — comme en Crimée.

Dans ces occasions, tout ce qui est du gouvernement fait sonner de grands mots ; l'honneur du drapeau l ï amour de la patrie î C'est pour que les braves Jean-Claude de tous les pays se ruinent pour payer les frais d'entretien des soldats, et envoient leurs fils se faire massacrer pour la gloire! C'est le cas de le dire.

Jean-Claude, comprenez donc une bonne fois que le drapeau, la patrie et la gloire ne sont pas pour vous, et il n'y aura plus de

guerres; — et alors plus de conscription et moins d'impôts.

Avez -vous entendu parler du Mexique, Jean-Claude, ou de la Cochinchine? Ce sont des pays qui se trouvent à plus de deux mille lieues, bien loin au-delà des mers. Aviez-vous des motifs de faire la guerre à des gens si éloignés? Non, n'est-ce pas? Eh! bien, tous leur avez fait la guerre.

Comment cela, me direz-vous?

Vous souvenez-vous , Jean-Claude, qu'à certains jours on vous appela pour les élections, qu'on vous donna un morceau de papier blanc sur lequel était un nom imprimé, et que, sans trop savoir ce que vous faisiez, vous mettiez ce morceau de papier dans la boîte du scrutin ? Ce papier c'était votre volonté que vous prêtiez à quelqu'un, le monsieur dont le nom était marqué dessus. Puis on a dit : Jean-Claude a voulu faire la guerre. Et Jean-Claude a vu ses enfants pris par la conscription pour aller se faire tuer au Mexique ou en Cochinchine, et il a dû travailler

un peu plus tous les jours pour payer les frais de la gaerre.

Il fallait, Jean-Claude, avant de voter, savoir ce qu'était le monsieur auquel vous prêtiez votre volonté, il fallait lui demander ce qu'il entendait faire, — ou ce qu'on voulait lui faire faire.

Les Mexicains, au moins, Jean-Claude, se sont bien défendus. Nous avons voulu donner par force un empereur à ce petit peuple — qui avait la chance de n'en pas avoir eu jusque-là; les Mexicains ont fusillé cet empereur, et fièrement battu notre armée. C'est, ma foi, bien fait; — et si maintenant ils disent du mal (les Français, ils n'ont qu'à moitié tort.

Si nous avions remporté la victoire, quelques hommes en France seraient devenus riches aux dépens des Mexicains, et vos affaires, Jean-Claude, n'en auraient pas été mieux, bien au contraire, car la liberté d'un peuple est un garantie pour la liberté des peuples libres, et un espoir pour la délivrance des peuples trop gouvernés.

Ces leçons, cependant, ne vous ont pas profité, car aujourd'hui encore, nous avons en France une armée très-grande , qui nous coûte les yeux de la tête à nourrir, habiller, loger, qui au lieu de nous aider au travail, nous force à travailler pour elle ; — et on parle de faire battre les Français contre les Prussiens, parce que l'empereur de France et le roi de Prusse veulent augmenter le nombre de leurs sujets.

La société, Jean-Claude, c'est une réunion d'individus qui, pour ainsi dire, travaillent tous les uns pour les autres.

De cette manière, chacun s'en trouve mieux. Si quelqu'un, vous, par exemple, vouliez vous passer de tout le monde, vous seriez obligé, pour vivre à peu près comme vous vivez, de travailler bien plus encore que vous travaillez, malgré que votre travail soit dur, et que votre vie ne soit pas bien belle. Deux hommes soulèvent une pierre qu'un seul ne pourrait jamais soulever. Dix peuvent bâtir une maison en deux mois sans beaucoup

de peine ; — un seul homme, au contraire, ne ferait pas la même maison en deux années.

Comptez aussi qu'un homme ne sait pas tous les métiers, heureux encore s'il sait bien le seul qu'on lui a montré. Malgré que vous soyez bon cultivateur, vous arriveriez difficilement, Jean-Claude, à vous faire une mauvaise paire de souliers, parce que vous ne savez pas le métier de cordonnier, ni celui de tanneur, ni celui de cloutier ; et si vous vouliez quand même forger les clous, tanner le cuir, le couper et le coudre, vous passeriez à ce travail dix fois plus de temps que les ouvriers ordinaires, et vous n'y auriez pas bénéfice.

Les hommes ont donc avantage à se réunir en société pour que chacun ne fasse que le métier qu'il a appris, et puisse cependant avoir toutes les choses dont il a besoin, en changeant le produit de son travail contre le produit du travail des autres. Tout le monde, de cette manière, vit mieux et avec moins de peine.

Ne croyez pas que tout soit dit , Jean-

DE JEAN- CLAUDE io

Claude. Pour que la société marche bien, il faut encore quelque chose.

Il faut des lois.

Si tous s'accordent à dire : Personne ne doit rien voler à personne, les voleurs seront punis ; — cela fait la loi sur le vol.

Si tous veulent que chacun paie sa part pour faire une route ou un chemin de fer, cela fait encore une loi.

La loi, c'est un accord de tout le monde, ou de la plus grande partie du monde dans la société.

Comprenez bien, Jean-Claude, que si ces lois n'étaient pas faites, il n'y aurait rien de ces choses qui appartiennent à tout le monde, comme les routes, les plus forts prendraient leur avoir aux moins forts, et tout irait à la diable.

Comprenez bien aussi que, pour qu'une loi soit bonne, il faut qu'elle ait été réellement votée par la société, et non pas imposée par force par un individu ou par quelques-uns. Ce serait alors ce qu'on apelle le despotisme.

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Avec le despotisme, le plus grand nombre souffre, parce qu'on fait tout le contraire de ce qu'il souhaite ; et il souffre d'autant plus, que pour le forcer à rester soumis à ceux-là qui se sont faits les maîtres, on lui fait payer toutes les dépenses d'une grosse police et d'une nombreuse armée , gens qui doivent mettre en prison ou tuer les plus hardis du peuple qui voudraient se révolter.

Plus le peuple sera mécontent de son gouvernement, et plus le gouvernement augmentera son armée et sa police. C'est clair. Aussi peut-on dire que les plus mauvais gouvernements sont ceux qui ont le plus d'armée et le plus de police.

Jô ne connais pas de gouvernement qui en ait plus que le nôtre.

Que faut-il donc en dire, Jean-Claude ?

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