POURQUOI LES AFFAIRES VONT MAL
Donc, par le suffrage universel, tous les citoyens règlent les choses qui regardent tous les citoyens.
Mais, vous allez être d'accord avec moi, Jean-Claude, les choses iront mal si un grand nombre de citoyens sont ignorants, ou trompés.
L'habitant des campagnes ne sait rien ou presque rien des choses politiques, comment pourrait-il bien voter ? Et cette ignorance fait qu'on le trompe facilement.
Aussi, Jean-Claude, on vous reproche de voter tout de travers, et on n'a pas tort.
Vous le voyez, les choses vont mal et vous
en souffrez plus que tout autre, à qui la faute ?
Pourquoi les bonnes lois que nous désirons n'arrivent-elles pas?
Pourquoi ruine -t- on toujours le peuple d'impôts, pourquoi toujours la conscription, les armées et la guerre ?
Pourquoi n'a-t-on ni la liberté de parler ni celle d'écrire ?
Pourquoi des vexations, des injustices sans fin?
Voici :
Les habitants des campagnes sont beaucoup plus nombreux que les habitants des villes. Si les habitants des villes ne connaissent encore que bien peu les affaires de la société, les habitants des campagnes n'y comprennent tout-à-fait rien. Alors, si les citoyens des villes réunissent par hasard leurs votes sur un bon député, presque toujours les campagnes, avec des voix trois fois plus nombreuses, votent pour un mauvais député, et le mauvais député gagne.
DE JEAN CLAi'DE 25
Puis , quand les députés sont réunis , et qu'il faut changer une loi, les mauvais députés se mettent tous ensemble pour empêcher, et comme ils sont plus nombreux que les bons^ la loi n'est pas changée.
Et alors , Jean-Glaude , vous n'êtes pas heureux, et nous non plus, mais, à qui la faute, sinon à vous ?
Quelqu'un vient chez vous, Jean- Claude, et vous dit :
Prêtez-moi l'argent que vous avez, cet argent va m'aider à faire bâtir un moulin qui, je pense, donnera de gros bénéfices ; et vous rapportera un bel intérêt pour votre argent.
Je vous vois d'ici, mon ami Jean-Claude, vous vous grattez l'oreille, et vous répondez :
— Je voudrais être sûr de ne pas perdre mon argent.
— Mais, dit l'autre, il y a de mes amis qui surveilleront l'affaire et vous rendront compte.
— Oui , dit alors Jean-Claude , mais vos amis s'arrangeront trop bien avec vous si vous êtes un coqum, et mon argent sera perdu. J'aimerais mieux avoir de vos ennemis pour
VOUS surveiller, parce que si vous me volez ils me le diront.
C'est bien répondu, Jean-Claude.
Mais pourquoi ne montrez-vous pas le même bon sens avec le gouvernement ?
Vous confiez au gouvernement plus que votre argent, vous lui confiez la sûreté de tous vos biens, ainsi que votre sûreté et celle de votre famille ; — et quand vous allez voter pour nommer des députés qui surveilleront les actions du gouvernement, vous nommez juste ceux-là que le gouvernement vous dit être ses amis !
Puisque vous n'entendez rien aux affaires politiques, on comprend que vous demandiez conseil avant de voter, mai?^ de qui prenezvous conseil , Jean-Claude ?
De votre maire qui tient le mot d'ordre du préfet, lequel fait comme lui commande le ministre. Ou de votre curé qui reçoit le mot d'ordre de l'évêque, lequel obéit à Rome, ou
au gouvernement; — ce qui est la même chose, puisque le pape reçoit des services de l'empereur, et doit bien lui rendre service pour service.
Et croyez-vous qu'il n'y ait jamais à se méfier du gouvernement ? Réfléchissez , Jean- Claude, que les gouvernements en France ont changé tous les quinze ans à peu près depuis cent ans, et que chaque nouveau arrivé dit qu'on a bien fait de faire tomber celui d'avant. Les gouvernements se ressemblent encore moins que les hommes, et presque tous sont mauvais. Si tous avez raison de vous méfier de tous les individus qui veulent vous emprunter, vous aurez dix fois encore plus raison de vous méfier des gouvernements.
Il faut, Jean-Claude, se méfier de tous les gouvernements, surtout lorsqu'il sont forts, et si vous voulez toujours bien voter, pendant que le gouvernement aura la force de mal ^aire, nommez un député qui ne ^oit pas son ami.