LES SERVITEURS DU PEUPLE
Commencez - 70US à comprendre, Jean- Claude, qu'il n'est pas déjà si mauvais de se mêler de politique?
Si quelqu'un vous disait de ne pas yous occuper de votre maison ni de vos récoltes, vous lui répondriez qu'il est fou, ou qu'il veut vous ruiner ; vous répondriez que vos affaires iraient mal si vous ne vous en mêliez pas.
Mais la société, Jean-Claude, n'est-ce pas aussi vos affaires? Est-ce que l'impôi: que vous payez au percepteur ne vous regarde pas? Est-ce que la conscription ne vous fait rien ? Et l'octroi? Et les droits sur les boissons? Et la cherté de la justice? Et les ennuis que pourraient vous causer injustement
les gendarmes, ou le maire, ou d'autres personnes? Et les autres misères encore, Jean- Claude ?
Si toutes ces affaires ont mal marché, c'est parce que vous, et bien des gens comme vous, n'avez rien voulu y voir.
Puisque nous avons tant de choses en commun dans la société, et puisque la société ne peut bien aller qu'à la condition que chacun mette un peu de bonne volonté à savoir ce qui s'y passe, — il faut dire que celui-là est indigne d'être citoyen, qui ne s'occupe pas des choses de la société, et qu'il ne mérite pas l'estime des autres citoyens , puisqu'il leur fait du tort.
Le citoyen, Jean-Claude, c'est le roi véritable du pays, — on ne fait que ce qu'il veut, et personne n'a le droit de lui rien commander. Le citoyen paie l'empereur, les ministres, les préfets et tous les gens du gouvernement, pour que ces gens lui obéissent ; et il a le droit, s'il le veut, de ne plus les
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payer et de les renvoyer, comme vous ou moi avons le droit de renvoyer un domestique qui ne nous convient pas.
Lorsque vous prenez des domestiques pour soigner vos bestiaux ou travailler aux champs, vous les surveillez, Jean-Claude. Voyez si vous ne devez pas surveiller aussi le gouvernement que vous payez.
Vous occuper de votre maison, cela s'appelle faire vos affaires. Vous occuper du gouvernement, cela s'appelle se mêler de politique ; mais c'est aussi faire vos affaires.
Les citoyens de France paient, bon an, mal an, plus de deux milliards d'impôts, plus de deux mille millions, Jean-Claude ! Voilà ce que nous coûtent les domestiques de la société.
Tous les citoyens de France réunis ne font du travail que pour treize milliards dans une année.
L'impôt coûte donc à chacun à peu près un jour de travail sur six. Dans la semaine , il
faut travailler un jour pour le gouYernement. Et gare, si on ne paie pas !
Les deux milliards de l'impôt tombent dans les poches d'un million d'individus qui en sont bien contents.
La meilleure part est pour l'empereur.
Viennent après lui les ministres, les maréchaux, les sénateurs, les ambassadeurs, les généraux ; ils ont âes cent mille francs par an, des soixante mille, des trente mille, et et ainsi de suite.
Vous comprenez que si les citoyens parlaient de changer les employés de la société et de les moins payer, tous ces gens-là ne seraient plus si contents.
C'est le droit de la société, et cependant on a vu quelquefois les employés de la société se révolter contre les citoyens, faire marcher contre eux les soldats, les gendarmes et tout ce qu'ils peuvent, — et tuer les citoyens ou les mettre en prison pour avoir toujours leurs bonnes places. C'est comme si, lorsque vous
voulez mettre un domestique à la porte, il vous donnait des coups pour vous forcer à le garder.
Si votre domestique faisait cette chose, ce serait abominable ; mais vous pourriez vous plaindre à la justice, et le faire condamner. Quand le gouvernement agit de cette manière, c'est abominable aussi ; mais on ne peut pas se plaindre aux tribunaux, parce que le gouvernement commande aux juges, et ceux-ci , au lieu de condamner le gouvernement, font mettre les citoyens en prison.
Devant la justice, votre domestique ne manquerait pas de donner toutes sortes de mauvaises raisons pour faire croire qu'il n'a pas eu tort. Il dirait que vous lui avez cherché dispute, que vous l'avez battu le premier, et bien d'autres mensonges.
Le gouvernement qui a fait le mauvais coup, ne manque pas de dire que ceux qu'il a tués, et qui ne sont plus là pour répondre, étaient des brigands, qui voulaient toutpiller,
des scélérats qui assassinaient les femmes et les enfants et qui, s'ils avaient réussi à jeter le gouvernement par terre, auraient assassiné tout le monde. Quelques-uns dans le pays savent bien que le gouvernement ne dit pas la vérité, — mais ils ferment la bouche, parce qu'ils ont peur d'être mis en prison, ou envoyés mourir par delà les mers, sur des terres malsaines. Beaucoup de braves gens sont trompés, ils pensent que le gouvernement a réellement sauvé la société de calamités affreuses, et ils sont tout prêts à soutenir les hommes de l'autorité.
Les citoyens qu'on trompe le plus facilement, Jean-Claude, ce sont les habitants des campagnes ; et ceux qui lui donnent les menteries du gouvernement pour des vérités, ce sont les préfets, les maires, les prêtres et tous ceux-là qui dépendent du gouvernement ou qui vivent de l'argent de l'impôt.
Après cela, vous et vos amis, Jean-Claude, votez tous pour le gouvernement, croyant bien faire.
Vous voyez qu'il faut toujours se méfier d'un gouvernement, pendant qu'il a la force de se défendre contre les citoyens, et ne pas écouter les paroles des hommes qui obéissent à l'autorité.